Des pilules pour sujets sains

« Je n’en reviens pas », s’exclame la Dre Marie-Ève Morin, médecin spécialisée en dépendance et en santé mentale à la Clinique Opus. « C’est terrible...

Faut-il accepter de prescrire des neurostimulants à des personnes en santé ?

PAR CHANTAL LEGAULT

L’Académie américaine de neurologie annonçait en 2009 que la prescription de neurostimulants pour améliorer les fonctions cognitives des personnes en santé n’était pas éthiquement interdite et qu’il était permis aux médecins de répondre favorablement aux patients qui aimeraient en faire l’essai pour améliorer leur mémoire ou leur concentration. C’est la première association professionnelle à se prononcer de la sorte en faveur de la prescription de stimulants cognitifs pour les individus ne souffrant pas de trouble de déficit de l’attention et à ouvrir la voie à la prise de ces médicaments pour mieux performer à l’école ou au travail. Est-ce un premier pas vers la légalisation ?

UNE SIMPLE MODE ?

« Je n’en reviens pas », s’exclame la Dre Marie-Ève Morin, médecin spécialisée en dépendance et en santé mentale à la Clinique Opus. « C’est terrible. On va se mettre à stimuler les cerveaux pour mieux performer. Nous ne sommes pas des voitures dans lesquelles on met de l’essence « super » pour aller plus vite. Il y a des risques cardiaques et des risques de dépendance associés à ces psychostimulants. »prescrire-legault-f1 copy

La Dre Élise Benoit, médecin psychiatre à l’Institut universitaire de santé mentale de Montréal, est d’un autre avis. « Disons-le clairement : la consommation illicite de ces médicaments existe ici comme ailleurs. Si on ne peut pas éradiquer le phénomène, il vaut mieux le contrôler. Je crois qu’il est préférable de prescrire sans diagnostic que d’inscrire un faux diagnostic. Si on prescrit le médicament, on aura un meilleur contrôle et on pourra assurer le suivi de façon beaucoup plus intelligente. Ça nous permettra de mieux éduquer les patients sur l’usage des médicaments, d’éviter les cas d’abus et d’intervenir avant qu’il n’y ait dérapage. De toute façon, à l’heure actuelle, les jeunes se partagent les ordonnances. Il existe un marché noir dans les universités. »

« Il y a des modes en médecine », constate pour sa part le Dr Jean-Pierre Chiasson, médecin spécialiste en toxicomanie à la Clinique Nouveau Départ. « Ce n’est pas parce qu’un médicament existe qu’il est bon pour tout le monde. Je me méfie toujours de la surenchère. Au cours des dernières années, on a beaucoup prescrit de Valium et d’Ativan. On pensait que c’était normal, que ce n’était pas dangereux. Aujourd’hui, on connaît mieux les risques. »

 

DÉBAT ÉTHIQUE

Prescrire ou ne pas prescrire ? Le débat est lancé dans la communauté médicale et parmi les éthiciens. Certains d’entre eux, comme l’Américain John Harris, se sont clairement prononcés en faveur de la prescription de neurostimulants pour les personnes en santé. Il serait illogique, selon eux, de se déclarer contre l’amélioration des facultés humaines. D’autres éthiciens émettent des réticences et s’interrogent sur l’épanouissement des enfants, des adolescents et des personnes âgées susceptibles de consommer ce genre de médicaments. Le Dr Éric Racine, directeur de l’Unité de recherche en neuroéthique à l’Institut de recherches cliniques de Montréal (IRCM) et chercheur associé à la Faculté de médecine de l’Université de Montréal, partage cet avis. « Il y a une évaluation à faire de la société quand on est rendu à prendre des pilules pour performer », explique le chercheur, qui s’intéresse depuis plusieurs années aux enjeux éthiques de l’usage des médicaments.

Le Dr Racine cosignait, en septembre 2013, avec le Dr Serge Gauthier et Cynthia Forlini, un article dans le Journal de l’Association médicale canadienne (JAMC) où il posait la question suivante : « Les médecins devraient-ils prescrire des neurostimulants aux personnes en santé ? »1 Les auteurs déconseillaient aux médecins canadiens de prescrire de tels médicaments aux sujets sains pour trois raisons. D’abord, parce que peu de données existent actuellement sur l’efficacité de ces produits sur les individus ne souffrant pas de trouble de déficit de l’attention ainsi que sur leurs risques à long terme. Deuxièmement, dans un contexte de santé publique, les ressources médicales actuelles ne sont pas suffisantes, selon les auteurs, pour faire un suivi adéquat des personnes qui pourraient être intéressées à consommer ces médicaments.

La Commission de l’éthique en science et en technologie du Québec partage le même avis. Enfin, les auteurs conseillent aux médecins d’être prudents quant aux demandes des patients à ce sujet. « L’Association américaine de neurologie a pris cette décision très rapidement », considère le Dr Racine. « Leur recommandation consiste à placer le clinicien comme un médiateur entre l’offre et la demande. Nous proposons une vision un peu plus élaborée du clinicien. Oui, le médecin pourrait être une courroie de transmission, mais il doit aussi poser des questions aux patients afin d’évaluer s’il serait judicieux d’y répondre favorablement. »

 

MÉDECINE DE PERFORMANCE

C’est aussi l’avis de la Dre Benoit. Bien qu’elle soit en faveur de la légalisation des neurostimulants, elle considère qu’il serait essentiel pour les médecins d’évaluer dûment leurs patients avant de prescrire quoi que ce soit.

« Il serait nécessaire de poser des questions aux personnes qui voudraient en prendre afin de déceler s’il y a une anxiété de performance ou une vulnérabilité à la maladie mentale », souligne-t-elle. « Je crois aussi que le suivi ne devrait pas être fait par un médecin subventionné par la Régie de l’assurance-maladie du Québec, parce qu’il ne s’agit pas d’un problème de santé, mais plutôt d’une médecine de performance. Il devrait s’agir d’un acte privé au même titre que la dermatologie cosmétique. Tout le monde a le droit de s’embellir. Alors, pourquoi ne pourrait-on pas prendre un médicament pour améliorer notre performance s’il est disponible ? »

Est-ce que le phénomène de la consommation de stimulants dans le milieu de l’éducation ressemblera à celui du dopage dans le monde du sport de compétition ?

« Ce sont des analogies qui ont déjà été faites », reconnaît le D Racine, « mais les tendances sont présentement diamétralement opposées. Du côté du sport, on semble radicalement contre. La majeure partie des experts et de la population est contre l’usage de médicaments pour améliorer les performances sportives. Par contre, en ce qui concerne l’amélioration des performances cognitives, on semble plus ambivalent. Certains groupes parmi la population et les cliniciens y sont favorables. »

Après les pilules pour dormir et celles pour garder le moral, ajoutera-t-on les pilules pour la performance à notre pharmacie ?

 

RÉFÉRENCE
Cynthia Forlini, Serge Gauthier MD. Eric Racine PhD. « Should physicians prescribe cognitive enhancers to healthy individuals? » JAMC, 3 septembre 2013

 

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