La peur

Tous, nous ressentons la peur. La peur de perdre. Un sentiment, un être cher, un privilège, une carrière, une situation enviable, un talent...

PAR MARIE-SOPHIE L’HEUREUX

La peur mène au pire. Qui a peur est paralysé. Dans ses volontés, ses libertés, son contrôle. À l’inverse, qui suscite la  peur, bien que doté d’une toute-puissance souvent illusoire, est seul. Et souvent, le demeure. La peur : moteur de l’action ou handicap curarisant, pierre angulaire de la survie. Fight or flight.

1-MarieSophie_Cre╠üditRogerProulx_CoulTous, nous ressentons la peur. La peur de perdre. Un sentiment, un être cher, un privilège, une carrière, une situation enviable, un talent, une possession, la maîtrise de soi ou d’une situation. Le domaine de l’assurance tire d’ailleurs ses larges marges bénéficiaires de la peur des uns et des autres. La peur de perdre. La peur de mourir. On contrôle au maximum les risques en tous genres pour éviter le pire… lequel finit toujours, à trop vouloir s’en prémunir, par survenir bien souvent. On ne se protège jamais de tout.

Des médecins du CSSS Jardins-Roussillon, en Montérégie, ont manifesté en avril le désir d’être accompagnés par des journalistes durant leur journée de travail pour témoigner des enjeux de leur pratique médicale quotidienne. À l’heure où les médecins déchirent leur sarrau sur la place publique contre la loi 20, on les comprend de vouloir montrer à la population la réalité des enjeux réels, plutôt qu’imaginés, de leur boulot. Que non, ils ne sont pas des enfants gâtés. Que non, ils ne sont pas paresseux. Que oui, ils se préoccupent sincèrement du bien-être des patients. Que oui, ils sont volontaires pour mettre la main à la pâte pour améliorer le système, à la condition que tout ne repose pas exclusivement sur leurs épaules.

Évidemment, si la population était mise au parfum de tels reportages, et sous de tels angles, peut-être serait-elle alors moins sympathique aux solennelles promesses de « changements en profondeur » du ministre de la Santé et du gouvernement Couillard à l’égard du système de santé. Peut-être pourrait-elle se faire une meilleure idée de la situation. Peut-être serait-elle plus nuancée. Plus critique. Ah ! Le sens critique… quelle vilaine chose, quelle plaie quand même !

La direction du CSSS et celle du CISSS Montérégie-Ouest ont refusé cette requête aux médecins, misant sur les traditionnels arguments relatifs à la confidentialité et aux « impacts sur la clientèle ». Or, ces excuses-là sont cousues de fil blanc, alors qu’on sait que les journalistes sont tout à fait capables d’effectuer un travail rigoureux sans nuire à la clientèle et au droit de sa vie privée, mais surtout, alors qu’on sait qu’avec la loi 10, adoptée sous bâillon, le ministre de la Santé s’arroge désormais des pouvoirs qui dépassent largement les fonctions normales d’un ministre de la Santé, comme le droit de nommer quelqu’un ou de le démettre de ses fonctions. On l’a bien vu avec la saga du CHUM et les allégations de chantage de Jacques Turgeon à l’endroit de Gaétan Barrette.

Peut-on reprocher à la direction du CSSS de refuser de courir le risque de se faire couper la tête ou de se faire taper sur les doigts ? Qui voudrait allègrement entrer dans les mauvaises grâces du ministre de la Santé du Québec, et de Gaétan Barrette de surcroît ? Qui voudrait risquer sa place ? Des gens qui, quelque part, ont peur de quelque chose. Peur de la dissidence. Peur de la vérité. Peur de perdre leur place ou leurs privilèges. Cela dit, on comprend les cadres de se tenir à carreau. On les comprend de surveiller leurs arrières et d’imputer leur décision au « bien-être du patient », lequel a toujours le dos assez large pour soutenir cette rhétorique-là. Chacun protège naturellement ses acquis en premier lieu. Mais est-ce pour autant la bonne chose à faire, même quand on en comprend les raisons ?

Entre deux maux, il faut choisir le moins mauvais des deux, puisqu’il n’existe jamais de situation idéale. Certes, la direction de l’institution risque de s’exposer à des réprimandes politiques, voire à des sanctions. Mais entre ça et ce qui s’en vient pour les patients avec les projets de loi 10 et 20, je crois qu’on est en droit de se demander lequel des maux ici est le moins pire des deux.

Déplaire au ministre, mais informer la population, ou laisser faire et laisser croire à la population que le gouvernement respecte ses engagements alors qu’il défait plutôt le peu de stabilité acquise au fil des ans ? La réalité des faits parle souvent davantage que des chiffres sortis de leur contexte et avancés de toutes parts. Peut-être que les verbes « parler », « montrer » et « dire » deviendront bientôt des verbes trop chers à utiliser chez nous. Sauf au Scrabble.

La peur est trop souvent mauvaise conseillère. Utilisée à bon escient, elle peut être transcendée, à condition de s’en servir pour se dépasser. Par contre, si on lui laisse trop de terrain pour protéger son petit bonheur, elle peut devenir délétère pour la santé démocratique. Et ce n’est que le commencement. Le climat d’insécurité et de suspicion prend de plus en plus ses aises chez nous, au Québec et au Canada, et on dirait qu’il s’immisce lentement dans tous les domaines publics.

Quel est donc l’antidote à la peur ? Je n’en vois qu’un : le courage. Pas celui dont on se pare pour « avoir l’air » fort. Pas celui qui apparaît comme une solution vaguement simpliste. Je parle du courage qui connaît les risques. Et qui les prend, ces risques. Surtout celui de perdre. Parce que la peur nous ramènera inéluctablement au pire, c’est-à-dire en arrière. Mais qui voudra se sacrifier en cette ère d’individualisme collectif ? Qui doit se sacrifier en premier ?

A propos de Marie-Sophie L'Heureux

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Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice de Santé inc. Elle est également collaboratrice santé à Radio-Canada et pigiste pour d'autres médias.

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