Je pense à vous

Doit-on être si étonné que tant de gens portant un sarrau, un stétho et les initiales M.D. à la fin de leur nom se portent aussi mal, soient...

PAR MARIE-SOPHIE L’HEUREUX, RÉDACTRICE EN CHEF

1-MarieSophie_Cre╠üditRogerProulx_CoulNovembre. Le mois des morts. Des morts, en médecine, il y en a. Beaucoup. Chez les patients. Chez les médecins, aussi. Trop de morts. Parmi elles, beaucoup sont évitables. Le phénomène du suicide chez les médecins et chez les étudiants en médecine me renversera toujours autant. Pourquoi quelqu’un qui soigne les autres se ferait du mal et en ferait à ses proches par le fait même? Je ne comprends toujours pas. Comment? Pourquoi?

On revient souvent aux mêmes explications: l’obsession de la performance, de la réussite, le manque de soutien, la pression sociale, la honte, l’intimidation, les études en médecine, les choix de l’État, les gardes infernales, le manque d’équilibre travail famille- vie personnelle, les troubles à l’axe 2… On évoque tant et si bien de raisons qu’on ne sait plus vraiment pourquoi les médecins vont parfois aussi mal, car il semble y en avoir de plus en plus. Parce que si certains vont malheureusement jusqu’à en mourir, il y en a plusieurs qui ne vont « juste » pas bien. C’est déjà trop.

Toutes ces raisons évoquées plus haut sont valables. J’ajouterais que l’identité du médecin, à compter du jour où il met ses pieds d’étudiant dans la Faculté de médecine jusqu’à celui de la réception de sa dernière note au dossier, est une identité qui prend racine dans la double contrainte. Le médecin doit à la fois guérir, soigner et sauver, mais il doit aussi se guérir, se soigner et se sauver lui-même en permanence. Gros mandat. Mission impossible? En tous cas, elle peut coûter cher.

Déjà qu’il n’est pas aisé de réussir à atteindre un équilibre travail-famille pour le commun des travailleurs. En fait, tout, dans les conditions de vie des médecins, et donc dans leur identité, relève de la double contrainte. Les décisions à prendre et les choix à faire sont souvent déchirants, injustes, font même mal par moments. Doit-on être si étonné que tant de gens portant un sarrau, un stétho et les initiales M.D. à la fin de leur nom se portent aussi mal, soient frustrés, fatigués et « tout bonnement » écoeurés?

On parle de la « prévention » comme de stratégies pour prévenir le pire du pire. C’est très bien. Il faut continuer. Ce sont des moyens concrets qu’il faut saisir pour s’occuper de cette réalité. Il faut s’en occuper et certains le font déjà très bien. Chapeau à ces personnes franchement admirables!

Je crois toutefois que le fondement de ce problème réside dans ce que la société – ou plutôt celle de notre époque – exige désormais des médecins. C’est bien beau, être l’intervenant au coeur de la bonne santé des patients, mais ce privilège ne vient pas sans coût. Il y a des avantages salariaux, mais j’en connais quelques-uns qui échangeraient avec plaisir certaines conditions salariales pour vivre une vie un peu plus équilibrée.

Les docteurs sont souvent au bout du rouleau parce que les exigences viennent de partout – des patients, des conjoints, de la famille, des fédés, du gouvernement, du directeur de département –, mais d’abord d’eux-mêmes. La pression, c’est déjà dur à gérer pour n’importe qui. Imaginez quand on veut être parfait. Pire : imaginez, quand on est conscient qu’on est imparfait, mais qu’on veut « juste assez bien » faire son travail.

Le ministre de la Santé et des Services sociaux du Québec, dans une autre des ces phrases reprises par les médias, a affirmé : « Ce qu’on dit aux médecins, c’est que si vous ne vous organisez pas, on va vous organiser progressivement ». Et c’est tout à fait vrai. D’accord ou pas, on comprend la volonté du gouvernement de vouloir garder la population du Québec en santé. Mais comment voulez-vous que les médecins ne se fassent pas « organiser » quand les deux principales fédérations syndicales du Québec font toujours chambre à part, que de nombreux médecins ne se sentent pas bien représentés par leur syndicat et qu’ils regardent, un peu impuissants, la machine s’activer autour d’eux sans avoir véritablement leur mot à dire, tout en se faisant répéter qu’ils resteront pourtant des « professionnels autonomes ».

Les PREM, les AMP, les quotas de la loi 20? Autonomes, les médecins? De moins en moins en tous cas, selon bon nombre d’entre eux. Si ça continue, il faudra leur donner les mêmes avantages sociaux que certains fonctionnaires, tant qu’à se faire dicter la marche à suivre! On leur demande une obligation de résultats et à peine leur donne-t-on parfois une véritable latitude de moyens. Beaucoup de pression et de moins en moins de contrôle, ça ne peut donner lieu qu’à trois scénarios possibles : des pistes de solution qui meurent au feuilleton faute de temps ou de soutien, des frustrations qui s’accumulent ou des valises sur le pas de la porte de la profession.

On ne peut tout expliquer. Tout ne s’explique pas. Et je n’ai pas la solution magique pour que les médecins aillent bien, aillent mieux. Mais je pense à vous, et je crois que mettre des mots sur ce qui nous dépasse peut faire du bien. Qu’est-ce qui vous dépasse, vous? Qu’est-ce qui vous décourage ou vous met carrément en furie? Écrivez-moi.

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A propos de Marie-Sophie L'Heureux

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Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice de Santé inc. Elle est également collaboratrice santé à Radio-Canada et pigiste pour d'autres médias.

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