L’hémato à moto

Le médecin spécialiste peut bien se décrire comme quelqu’un de très prudent sur la route, presque peureux, ça ne l’empêche pas de jouer...

PORTRAIT : DR KARIM ABOU-NASSAR

PAR CHARLES-ÉDOUARD CARRIER

Il pilote sa moto en circuit fermé une fois par mois. Chaque fois, c’est la cascade d’émotions. Bien avant d’atteindre les 200 km/h, au moment d’entrer sur le site, la nervosité s’impose. L’hématologue de 36 ans est un passionné de moto. Sensations fortes sur pistes, conduite sage et prudente sur route. Rencontre avec le Dr Karim Abou-Nassar.

moto-carrier-credit Ariane BauvaisIMITER LES PILOTES

Ils ont des parcours différents, ils sont âgés de 30 ou 60 ans, hommes ou femmes. Ils se retrouvent sur la piste pour leur passion commune : la moto. Ils affectionnent la vitesse et, surtout, ils cultivent le désir de rentrer à la maison en un morceau. Pour le Dr Abou-Nassar, c’est ce qui explique le très grand respect qui règne aux abords du serpentin de bitume : « Ces motos n’ont pas de limites. Si je tourne la poignée des gaz à 180 km/h, l’accélération est tout aussi saisissante qu’au démarrage. Peu importe le calibre de notre moto, on sait tous qu’on prend des risques. »

Le médecin spécialiste peut bien se décrire comme quelqu’un de très prudent sur la route, presque peureux, ça ne l’empêche pas de jouer à la roulette russe avec un engin aussi puissant qu’une voiture d’un demi-million de dollars. « Dernières vérifications sur la moto, j’installe mon protège-dos, j’enfile ma combinaison, le casque, les gants. » Direction : la zone des puits. Il est 9 h 45. C’est le coup d’envoi d’une première session. L’intensité monte d’un cran. « Qu’est-ce que je fais ici? Est-ce que j’ai vraiment besoin de ça? Et s’il m’arrivait quelque chose? » Le spectre de l’inquiétude disparaît au premier virage, les questions sont laissées à la ligne de départ. Chaque session dure quinze minutes. Un groupe à la fois, les novices, intermédiaires et avancés se succèdent sur la piste. C’est comme ça, sans répit, jusqu’à 17 h.

« Ça me prend une session avant de trouver mon rythme. » C’est donc après une quinzaine de tours de mise en forme que les vrais défis s’invitent en selle. » Karim Abou-Nassar estime qu’il atteint des vitesses de pointe de 215 km/h. Et quelques mètres devant, une courbe l’attend.

JOUER AVEC LE FEU

Chaque jour, des amateurs tombent, se blessent; certains quittent parfois le site en ambulance. Une mauvaise manoeuvre, un bris mécanique ou trop d’audace expliquent chute après chute. « On voit les gens par terre, on sait qu’ensuite ce sera à notre tour d’aller sur la piste. Des accidents, personne n’en est à l’abri. Ça m’est arrivé aussi de faire des erreurs. J’ai eu peur. Plusieurs fois. Mais jamais au point d’abandonner. »

Certains s’imaginent que de faire de la moto sur piste ne se résume qu’à développer des compétences de pilotage. Or, pour le Dr Abou-Nassar, c’est un sport extrême. La moto sur piste est un grand ballet chorégraphié, où le pilote court extrêmement rapidement sur la pointe des pieds : vitesse, grâce et précision. « C’est très difficile, physiquement et mentalement. » Le corps est soumis à un stress important, il doit constamment compenser pour l’impressionnante puissance de la machine. La moto passe de 60 km/h à 200 km/h en quelques secondes, le temps d’une courte pause entre deux virages, puis ralentit drastiquement, de 200 km/h à 60 km/h. Les jambes se resserrent sur le réservoir d’essence pour empêcher le corps d’être propulsé vers l’avant et les bras combattent l’inertie. « Ça demande une concentration sans faille : coucher la machine sur l’asphalte, ne pas déstabiliser le châssis de la moto, trouver la ligne parfaite pour qu’elle conserve un maximum de stabilité sans trop avoir à ralentir, se redresser, accélérer et recommencer. »

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Y A-T-IL UN MÉDECIN SUR LE CIRCUIT?

Son côté clinicien se reflète dans sa conduite:tenir la bête entre ses cuisses, découper les virages, garder son sang froid, même au moment crucial où il se dit qu’il est peut-être déjà trop tard. Son côté chercheur se révèle aux puits, avant et après chaque session. «J’ai une approche plus scientifique. J’aime jouer avec les paramètres de la moto:la suspension et la pression des pneus sont deux exemples. Je me garde un carnet de bord dans lequel je consigne toutes ces données ainsi que les conditions météo. D’une session à l’autre, je teste de nouvelles combinaisons et je documente la réaction de la moto.»

Le spécialiste parcourt 20000 kilomètres annuellement et il voit dans la pratique de moto sur piste une occasion de devenir un meilleur motocycliste au quotidien. Il se rend au travail à deux roues, tous les jours, d’avril à novembre. Ce sont quinze minutes qui lui appartiennent:«Je me concentre sur la route, je ne pense pas à la journée qui commence ni à celle qui vient de se terminer. La moto crée cette sensation de vide et de légèreté. À l’hôpital comme à la maison, j’arrive serein, reposé.»

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DÉMYSTIFIER LA MOTO

Lorsqu’on lui parle du futur, l’hémato logue parle de perfectionnement:«Je souhaite développer une expertise dans la gestion des paramètres de la machine, décoder sa géométrie.» Il vient d’acheter une autre moto qu’il entend reconstruire à sa façon, cet hiver. Ce sera une occasion de pénétrer l’âme de la moto: «Je lis beaucoup. Chaque matin, j’ai ma routine: trois ou quatre sites Web, des vidéos sur YouTube, des magazines. Je veux tout savoir. Avoir acheté cette nouvelle moto pour repenser chacune de ses composantes dans le but d’en créer une à mon goût, capable de répondre exactement à mes besoins, c’est un projet qui sera très formateur». Son garçon n’a même pas encore trois ans et déjà, il est fasciné par tout ce qui roule, tout ce qui a un moteur. Pour le DrKarim Abou-Nassar, ce n’est qu’une question de temps avant que père et fils se retrouvent ensemble dans les puits. «Oui, j’aimerais beaucoup partager ça avec lui. Seulement si ça l’intéresse», confie le spécialiste.

A propos de Charles-Édouard Carrier

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Charles-Édouard Carrier est journaliste pigiste, notamment pour La Presse +. Ancien infirmier clinicien, il a bifurqué ces dernières années vers les arts et les communications dans le domaine de la santé ainsi qu'en journalisme. Passionné de moto et de musique, il a démarré son propre média pour les motocyclistes, Oneland.

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