Docs en détresse

Le numéro de téléphone était là. Je l’ai regardé pendant trois ans, en me disant qu’un jour, ça me sauverait peut-être la vie. Je n’étais pas capable...

MÉDISECOURS : AIDER LES MÉDECINS À S’AIDER

PAR CHARLES-ÉDOUARD CARRIER, JOURNALISTE 

Dans la pièce fermée d’un restaurant de Montréal, un groupe de médecins se donne rendez-vous. Ils se saluent chaleureusement. Ils sont plus que des collègues, ils sont des amis. Ils partagent leur passion pour la médecine, mais ont autre chose en commun : un problème de consommation d’alcool ou de drogues. Tous les jeudis, les membres du groupe Médi-Secours se réunissent. Ensemble, ils mènent solidairement un combat contre la dépendance. Et ça marche.

1-medisecours-carrier-fig2

Depuis sa création en 1983, entre 250 et 300 médecins et dentistes ont été accueillis par ce groupe qui s’inspire du mouvement des Alcooliques Anonymes (AA) pour mener à bien ses activités. « Nous ne sommes que la pointe de la pointe de l’iceberg, illustre Bernard*. Si ce soir, il n’y a que six ou sept personnes, c’est qu’il y a malheureusement plusieurs collègues qui n’ont pas encore été chercher de l’aide ».

UN APPEL QUI CHANGE UNE VIE

Marc est un médecin de famille qui fréquente assidûment le groupe Médi-Secours : « Le numéro de téléphone était là. Je l’ai regardé pendant trois ans, en me disant qu’un jour, ça me sauverait peut-être la vie. Je n’étais pas capable de téléphoner. Puis tout a déboulé, j’étais en détresse, j’ai appelé et oui, ça m’a sauvé la vie ».

En discutant avec les médecins présents à un souper de Médi-Secours, on réalise que ces mots, sauver la vie, reviennent très souvent. « Si on est ici, c’est qu’on a touché le fond. On ne vient pas par vertu, on vient parce qu’on est poussé par la vie, parce qu’on est battu », explique un autre membre. Ils sont ici pour trouver un nouveau mode de vie. L’alcoolisme est un symptôme, arrêter de boire est une chose et être bien sans l’alcool est une tout autre histoire.

BRISER L’ISOLEMENT

Patrice est abstinent depuis 21 ans. Il a cessé de consommer alors qu’il était encore étudiant en médecine. Il a connu les AA avant de joindre Médi-Secours. Même s’il est le plus jeune en âge, c’est le plus ancien autour de la table. « Une des choses que l’on dit dans les AA, c’est que vous ne serez plus jamais seul avec vos problèmes. C’est une chose extraordinaire que d’avoir accès à un organisme comme Médi-Secours. Le problème de consommation chez les médecins est présent, on en connaît tous [qui en souffrent], mais c’est difficile pour un médecin de l’avouer. Plus on en parlera ouvertement, moins ce sera ostracisé ». La honte, le jugement, l’humiliation, la peur de se faire trahir, d’être dénoncé et sanctionné : toutes ces raisons expliquent pourquoi tant de médecins combattent la dépendance dans la solitude et l’isolement. « Dès que ça se sait, la vision que les gens ont de toi change. Je n’en parle pas parce que je veux préserver une image correcte auprès de mon équipe », explique la seule femme assise à la table.

1-medisecours-carrier-fig1

 

UN SUJET ENCORE TABOU

Cette difficulté d’aborder la question de consommation chez les médecins est bien réelle. Dre Marie-Eve Morin est une médecin de famille oeuvrant en toxicomanie et fondatrice de la clinique Caméléon, qui aide au rétablissement des personnes dépendantes. Le Programme d’aide aux médecins du Québec (PAMQ) redirige vers sa clinique plusieurs médecins aux prises avec des problèmes de dépendance. « Si un médecin soupçonne une problématique de consommation chez un collègue, qu’est-ce qui requiert le plus de courage? Demander au confrère comment il va ou le dénoncer? », questionne-t-elle en rappelant que l’alcoolisme n’est pas une mauvaise habitude, mais bien une maladie. La pratique de la médecine se traduit par l’excellence, la perfection. C’est un milieu où aucun écart ne peut être toléré, le droit à l’erreur n’existe pas. La pression de performance est forte. « On tient pour acquis que le médecin n’est jamais malade. Le milieu médical n’est pas le milieu où il y a le plus d’empathie entre collègues », se désole la docteure Morin.

premierpas

*Les prénoms des membres de Médi-Secours ont été modifiés pour préserver leur anonymat.

UNE APPROCHE SANS JUGEMENT

La première étape des Alcooliques Anonymes est celle où le dépendant doit admettre qu’il est impuissant devant l’alcool et qu’il a perdu la maîtrise de sa vie. Mais la peur de sanction de la part du Collège des Médecins justifie-t-elle la raison pour laquelle plusieurs médecins minimisent ou cachent le problème? « Au PAMQ, notre travail de coaching est de dire qu’il est souhaitable d’admettre le problème et d’entreprendre une démarche », assure Dr Claude Rajotte, médecin-conseil au PAMQ. Et il se fait encourageant : les médecins répondent très bien au traitement. « De façon générale, 90 % des médecins maintiennent l’abstinence ». Lorsque les médecins appellent au PAMQ, ils le font rarement pour partager d’emblée un problème de dépendance. C’est plutôt par le biais d’une intervention que la problématique d’alcool est amenée. « L’alcool peut être un mécanisme d’adaptation inapproprié et on s’est rendu compte que de demander directement au médecin s’il a des problèmes avec l’alcool n’était pas la bonne question », soulève Dr Rajotte. Les intervenants retournent plutôt à la source du problème, à la raison de l’appel. « Docteur, vous m’avez parlé de difficultés au travail, du stress. Nous avons remarqué dans notre expérience que dans ces circonstances, certaines personnes ont tendance à augmenter leurs consommations possiblement au delà des bonnes pratiques. Est-ce que c’est quelque chose qui pourrait s’appliquer à vous? », cite en exemple Dr Rajotte.

A propos de Charles-Édouard Carrier

Voir tous les articles par Charles-Édouard Carrier
Charles-Édouard Carrier est journaliste pigiste, notamment pour La Presse +. Ancien infirmier clinicien, il a bifurqué ces dernières années vers les arts et les communications dans le domaine de la santé ainsi qu'en journalisme. Passionné de moto et de musique, il a démarré son propre média pour les motocyclistes, Oneland.

Réforme, amour et violence

« En relisant les études réalisées sur le système de santé depuis la réforme de 1971, André Lemelin a été forcé de constater leur très partielle…»

Quoi d’neuf, Docteur?

Quelles sont les dernières nouveautés susceptibles d’avoir des impacts sur  votre vie personnelle ou votre pratique médicale ? 

L’heure de l’apéro

«L’arrivée des beaux jours affiche un joli dégradé de rosé dans nos verres. Entre le barbecue, le matelas gonflable dans la piscine…»

Pesto de roquette candide

«Pour rendre grâce à l’été et pour nous donner un bref aperçu de l’approche Candide, John Winter Russell nous suggère cette salade …»

Vœux du présent

«Comme toute médaille a son revers, je songe à mon palmarès des « patients-plaies ». Car il y en a toujours. Il y a cette incroyable dame…»

Fonds communs pour médecins

– Fonds FMOQ
– Fonds Professionnels
– Gestion MD