Bénévolat extrême

« Sa mère m’a placée devant le fait accompli : "Vous pouvez venir reconduire Ève à la maison après ? Vous passez par là de toute façon!" ».

MACCHABÉE & FILLE

JOSÉE BOISSONNEAULT, M.D. MÉDECIN DE FAMILLE À CONTRECŒUR, CSSS PIERRE-DE-SAUREL

Pour vous mettre en contexte, ma cousine Sarah-Maude, 16 ans, a réussi à m’enrôler dans une de ses activités de bénévolat qui lui est imposée dans son programme d’éducation internationale. Sarah-Maude est ma jeune cousine dont le frère, Félix-Antoine, a péri tragiquement dans un accident de la route il y a près d’un an. Inutile de mentionner qu’il lui manque terriblement. Malgré cette épreuve, elle se révèle une adolescente radieuse, ronde et joviale à l’humour incisif. Artiste, sensible et généreuse, elle excelle en dessin et chante merveilleusement. Si un jour j’ai le bonheur d’avoir une fille, j’aimerais bien qu’elle lui ressemble. Je me suis rapprochée d’elle afin d’adoucir un peu son chagrin et je dois avouer que la côtoyer m’apporte un immense plaisir. Sa mère est terrassée par le chagrin ; elle accepte donc de bonne grâce de me la confier afin de la distraire un peu de la lourdeur familiale.

J’ai peine à comprendre les adultes qui se plaignent de l’adolescence de leur enfant. Avec mon frère Jérémie et maintenant avec Sarah-Maude, j’assiste à l’éclosion de leur identité en devenir avec leurs valeurs, leurs goûts, leurs aspirations, leurs choix, leurs paradoxes. L’adolescence n’est pas qu’une suite de boutons, d’hormones réprimées et de rébellion. Elle est, à mon avis, une formidable occasion de se réaliser. Mais bon, les parents pourront toujours objecter que je n’y connais rien, car je n’ai pas d’enfant. C’est donc dire que malgré notre différence d’âge, nous nous amusons beaucoup. J’ai accepté volontiers de l’accompagner à son bénévolat qui consiste à distribuer aux clients d’un magasin à grande surface des rubans blancs dénonçant la violence faite aux femmes. Je croyais avoir comme tâche de surveiller les filles. Sarah-Maude est venue avec son amie, Ève, une grande échalote jalouse et sarcastique qui prend un malin plaisir à rabaisser quiconque se trouve sur son chemin. Elle est la championne des demi- compliments tels que « Tes cheveux seraient beaux s’ils n’étaient pas aussi roux ! » ou encore : « Tu n’as pas l’air d’une docteure,  toi ! » Mais de quoi doit avoir l’air une docteure, dites-moi ?

Dans ma description de tâche de la parfaite bénévole, il m’incombe de distribuer lesdits rubans et aussi, à ma grande surprise, de servir de taxi à Ève-la-chipie. Sa mère m’a placée devant le fait accompli : « Vous pouvez venir reconduire Ève à la maison après ? Vous passez par là de toute façon. » Eh bien ! Elle ne manque pas de culot cellelà, en disposant ainsi de mon emploi du temps ! La pomme ne tombe jamais bien loin de l’arbre… Avec audace, je lui rétorque :

— C’est surprenant que votre voiture n’ait pas l’option aller-retour, pourtant c’est un modèle récent, non ?

La mine faussement contrite, j’ajoute :

— Je suis navrée de vous apprendre que je n’ai pas de permis de taxi.

Rouge de colère contenue, La Chipie seniore tourne les talons et se dirige vers la sortie en s’écriant :

— Vous autres, les docteurs, on sait ben ! Vous ne vous abaissez pas à aider un peu les gens ordinaires !

Sarah-Maude s’amuse ferme et me décoche un clin d’œil. Elle fait diversion en me donnant une poignée de rubans. La mine renfrognée, je trouve refuge derrière un carrousel à manteaux et fomente en silence des plans machiavéliques ayant pour thème l’humiliation des spécimens féminins corrosifs.

Ma jeune cousine, enthousiaste, essaie tant bien que mal de distribuer les rubans. La psychologie du consommateur moyen est stupé-fiante. Notre kiosque fait face aux caisses ; c’est donc dire que les clients qui entrent dans le magasin peuvent emprunter une allée perpendiculaire afin de nous éviter. Nous les observons se choisir un panier et se diriger vers nous mais, soudainement saisis de la phobie de la sollicitation, ils obliquent subito presto vers une allée aux antipodes de la nôtre. Il est assez étonnant d’ailleurs de voir un octogénaire emprunter l’allée des bas de nylon ou encore d’apercevoir une mère de famille débordée emprunter celle des accessoires d’auto.

Restent quelques braves et curieux qui s’enquièrent de ce que l’on vend.

Patiente, Sarah-Maude leur répond gentiment :

— C’est gratuit. C’est pour rappeler la violence faite aux femmes. Et elle leur épingle le ruban sur le revers de leur pardessus. Ève-la-chipie est navrante de fainéantise. Elle ne fait strictement rien. Reconnaissant un de ses amis commis aux paniers, elle nous abandonne pour aller faire du charme à ce grand ado à l’allure d’artiste avec ses bracelets de cuir et ses cheveux ramenés en chignon sur la nuque. Il la salue distraitement, l’air ennuyé.

Eh bien ! On dirait qu’Ève fait l’unanimité ! Les clients qui s’arrêtent à notre kiosque me jettent un regard empreint de compassion et de pitié. Je passe donc pour la pauvre femme battue. Misère ! Un petit garçon d’environ 5 ans s’aventure à venir toucher nos rubans. Il est subitement saisi par le bras par une grand-mère qui nous jette un regard courroucé comme si nous avions voulu le kidnapper. En théorie, nous devons passer trois heures ici à distribuer les rubans. Pour que leur activité soit réussie, elles doivent en avoir donné 75 %. À ce rythme, nous en avons pour trois semaines. J’ai ma petite idée pour nous sortir d’ici. Je chuchote :

— Sarah-Maude ! Donne-moi le plus de rubans possible, je vais les mettre dans mon sac à main.

— Léa ! C’est de la triche ! s’écrie ma  cousine à la fois incrédule et amusée.
— C’est pour mon équilibre mental, ma belle, lui rétorquais-je, en poussant allègrement les rubans par dizaine dans mon sac àmain. Ève-la-chipie a encore pris le large. Elle vient de se donner un passeport pour se payer un taxi, celle-là. Je la vois disparaître dans l’allée des cosmétiques.

Nous en sommes à faire disparaître les cinq derniers rubans quand un couple plutôt mal assorti s’attarde devant nous. L’homme, la fin soixantaine, porte une tuque à l’effigie des Nordiques perchée de guingois sur le dessus de son crâne dégarni. Sous son manteau empestant la cigarette, il a une chemise bleue d’uniforme dont les boutons menacent d’éclater sur son ventre rebondi comme une pastèque. Il a au bas mot dix stylos sur sa poche de poitrine que surplombe une étiquette où il est écrit : Gérard. Ses bottes sont détachées, ses lacets se livrent une bataille sans merci martelant le sol au rythme de ses pas. Il mâchouille un cure-dent. L’effluve rance qui me chatouille les narines révèle que ses aisselles n’ont pas rencontré de savon depuis des lustres. Est-ce que cet homme a déjà été jeune, mince et propre ? Comment a-t-il fait pour se… marier ? La dame qui l’accompagne est tout à fait son opposé. Soignée et permanentée, elle porte des petites lunettes et garde les lèvres pincées évoquant deux élastiques qu’on aurait distendus au maximum. Son manteau de laine ivoire est immaculé. Elle nous adresse un petit sourire coincé. Gérard la devance et me demande :

— C’est quoi qu’vous avez à vendre ?

— Rien. On distribue des rubans pour symboliser la violence faite aux femmes, lui répond poliment Sarah-Maude.

C’est alors que sous mon air ahuri, il assène une formidable claque sur le postérieur de sa douce en ricanant :

— C’est parce qu’elle écoute pas que j’la dompte un peu !

Et sous nos mines ébahies, il prend un ruban et l’accroche sur sa tuque en souriant, goguenard. À notre plus grande surprise, madame Coincée émet un petit ricanement nerveux. Le rire gras et tonitruant de Gérard retentit encore bien longtemps après qu’il nous a quittées. Les voies de l’amour sont impénétrables. Je suis navrée pour la dame. Prions que son abruti de mari meure subitement, lui léguant une copieuse assurance vie.

Sarah-Maude est hilare :

— Léa ! As-tu vu le gros épais ? Vraiment niiice tu trouves pas ? Ça fait notre journée !

Je ris franchement avec elle. En effet, juste pour rencontrer ce phénomène, notre journée en a valu la peine.

Nous terminons de ranger le kiosque et nous dirigeons vers la sortie. Dehors, il y a un attroupement et je distingue une botte aux lacets détachés. Le pied auquel il appartient est inerte et forme un angle anti-anatomique. Il semblerait que le destin se soit chargé de servir une bonne leçon à notre fanfaron. La dame au manteau, qui n’est plus immaculé, sanglote :

— Gérard ! Gérard ! Fais-moi pas ça ! Faut pas que tu meures à soir !

Je songe que, finalement, il n’a peut-être pas d’assurance vie.

Je m’avance pour constater que notre énergumène de tout à l’heure est étalé de tout son long, la figure en sang, sa jambe gauche tordue au niveau de la cheville. Un attroupement s’est formé autour du malheureux. Je m’informe :

— Qu’est-ce qui lui est arrivé ?
Une dame me répond :
— Il a glissé sur ses lacets et s’est heurté la tête sur un panier.
Comme pour témoigner de la véracité de l’événement, je reconnais l’ado au chignon de tout à l’heure. Il semble très mal à l’aise et répète :

— Moi j’faisais juste ranger les paniers ! Le bonhomme a trébuché sur ses lââcets !

Un bref coup d’œil à notre infortuné balourd me rassure. Il respire, il est conscient, quoiqu’un peu commotionné, et il a une plaie appréciable au cuir chevelu. Sa cheville est luxée, il faudra la remettre en place rapidement pour éviter des dommages vasculaires. J’appelle une ambulance et le rassure, lui et sa femme qui est maintenant hystérique.

UN MOIS PLUS TARD

Je suis avec Chéri à la soirée Secondaire en spectacle qui se tient à l’école de Sarah-Maude. Elle participe au concours et elle interprétera une chanson de la regrettée Amy Winehouse. Je suis fébrile. Elle a une voix unique où se marie un zeste de soul avec un rien de velouté. Un heureux mélange qui évoque à la fois Adele et Amy Winehouse. Chéri est venu l’encourager et assister à la performance d’un de ses élèves prometteur. Il a apporté sa super caméra et se promet d’immortaliser la prestation de ma cousine.

Les lumières se tamisent. Le spectacle commence. Une chanteuse à la voix frêle et suraiguë nous perce les tympans. Vient ensuite une jeune fille exaltée récitant un poème qu’elle a composé sur la haine.

Subitement, notre voisin de la rangée de devant se lève. La cigarette au coin des lèvres, il arbore une tuque des Nordiques, un ruban blanc épinglé sur le devant. Il boitille et sa botte plâtrée marque la cadence en émettant des tocs tocs sur le linoléum imitant le béton. Coïncidence, c’est Gérard-le-tapoteur-de-postérieur en personne qui décide qu’il en a marre du spectacle et semble pris d’une pressante envie d’en fumer une. Chéri est abasourdi d’un tel manque de savoir-vivre.

Gérard sorti, nous nous concentrons à nouveau sur la scène. Passe un prodige du piano suivi d’un guitariste époustouflant, qui se révèle être notre jeune commis aux paniers de l’autre jour. C’est enfin le tour de Sarah-Maude.

Elle porte une robe d’un rouge éclatant et ses baskets blancs. Elle pousse une première note. L’assistance retient son souffle. Sa présence sur scène est surprenante pour quelqu’un d’aussi jeune. Chéri a démarré sa caméra. Sarah-Maude sera heureuse de revoir sa performance. Sur les entrefaites et devant un Chéri concentré, c’est le moment que choisit notre hurluberlu pour retourner à sa place. Il doit malheureusement passer devant mon amoureux. Il hésite, patiente un peu pour les apparences, mais c’est plus fort que lui : il se retrouve dans le champ de la caméra le postérieur en gros plan. Ma cousine est temporairement invisible. J’enrage. Chéri, sans l’ombre d’une hésitation, saisit le programme de la soirée, le roule et en assène des petits coups vifs et en rafales sur le derrière de Gérard. La caméra de mon téléphone intelligent a tout capté. Parions que Sarah-Maude sera ravie de visionner les coulisses du spectacle !

 

A propos de Josée Boissonneault

Voir tous les articles par Josée Boissonneault
Médecin de famille à Contrecoeur, CSSS Pierre-de-Saurel

La parole est à vous!

Pour poser une question, envoyer un commentaire, une lettre, un témoignage, un article d’opinion ou une analyse personnelle…

Quoi d’neuf, Docteur?

Quelles sont les dernières nouveautés susceptibles d’avoir des impacts sur  votre vie personnelle ou votre pratique médicale ? 

Vieilles bouteilles, frais bonheur

«D’un point de vue vigneron, le bouchonnage reste l’ultime action œnologique dans l’élaboration d’un vin. C’est aussi la seule qu’il…»

Pétoncles poêlés, salsa maison

«Quand vient le temps de passer de la terrasse au confort de notre salle à manger, c’est aussi l’occasion de profiter pleinement…»

Fonds communs pour médecins

– Fonds FMOQ
– Fonds Professionnels
– Gestion MD