Princesse Petra

« Il est bon de voyager hors saison, hors tendance, et cette fois encore, j’ai pu déguster un pays, le découvrir sans hâte, le trouver beau et bon. »

RÉCIT DE VOYAGE

TEXTE ET PHOTOS : CLAUDE GARCEAU, M.D.
SPÉCIALISTE EN MÉDECINE INTERNE, HÔPITAL LAVAL 

Ma vie défile de plus en plus vite, mais son mouvement n’obéit plus aussi bien qu’avant. Mes angoisses matinales, souvent aux premières lueurs du jour, me font parfois entendre une petite voix qui me harcèle : It’s now my friend, it’s now or never. Notre nouveau psychiatre appelle cette mélopée un ver d’oreille.
Enjoy !, me glisse une autre muse, compagne de mes insomnies. Petite chérie, petite conseillère adorée, comment te résister !

Alors, sur un coup de tête, je fonce encore vers une autre aventure pour conjurer la finalité des jours. Et en solitaire, je vais oublier les froids blafards de janvier et les lendemains tristes de Noël ; nos enfants qui s’en vont vivre leur vie, quelque part les pieds dans le Pacifique. Un instant que je me donne pour réfléchir au temps qui me reste.

Pétra : une fente de trois kilomètres dans le roc. En son cœur, une cathédrale équarrie dans le roc à main d’hommes. Pétra, un lieu oublié par la marche du temps. Un cavalier sans tête et une déesse à peine voilée ornent une façade monumentale. Des dromadaires tristes déambulent sans but dans cette communion des siècles. Le lieu est isolé, calme, quasi sacré, car la peur a fait fuir presque tous les touristes. Nous sommes à peine une misérable poignée en ce 11 janvier. Les Bédouins, gardiens des lieux, fument clope sur clope, résignés à un hiver de misère. Je gravis par des sentiers tortueux la route du monastère et au bout du raidillon se dresse un grand temple funéraire. À l’intérieur, que de la simplicité, des bancs dans le roc ; on s’y inclinait pour participer à un banquet en l’honneur des morts. Plus haut, on peut s’étourdir en regardant des promontoires la Rift Valley, cette fracture qui a vu l’homme devenir bipède.

Mon vol de la Jordanian Royal Airlines m’avait conduit directement de Montréal à Amman, la capitale du royaume hachémite. Amman, où des millions d’âmes s’entassent sur des collines comme à Rome. Amman, transpercée par des autoroutes à huit voies, où tout ce qui vit roule à cent kilomètresheure. Stressés, les chauffards d’Amman ralentissent à peine aux abords des champs de ruines avant de filer en trombe de plus belle. Les mains crispées sur le volant, je distingue, ahuri, des caravanes sur le terre-plein, des femmes vêtues de lourds et informes manteaux de draps qui traversent la chaussée, impassibles au danger des camions qui ne freinent jamais… le tout dans un concert ininterrompu de klaxon. L’œil ahuri reconnaît le temps d’une poussière d’étoiles les colonnes d’un forum romain puis, un bref moment plus tard, les gradins d’un théâtre antique où, il y a 2000 ans, des acteurs masqués jouaient Aristophane.

PRINCESSE PETRA

Depuis des mois se déroule tout près une autre tragédie, bien moderne celle-là. Plus d’un million de Syriens frissonnent à la frontière nord ; des réfugiés dans des camps de misère.

Au sud, l’Arabie saoudite s’étale princière : elle est riche, si riche qu’elle peut se permettre des fantaisies comme financer une guerre avec l’Iran, un petit conflit tout à fait digne de nos guerres froides. L’Arabie soutient une faction au Yémen et l’Iran déstabilise en retour la frontière ouest en armant le Hezbollah au Liban, ce même Hezbollah qui est le fer-de-lance de notre ami syrien Bachar al-Assad. À l’est, ce n’est guère mieux, c’est l’Irak et ISIS. Et puis, il y a cet autre voisin gênant de l’ouest, de l’autre côté du Jourdain, le petit ruisseau boueux qui sépare Israël de la Jordanie. Profitant du fait que l’attention du monde est ailleurs, les sionistes ont exproprié de belles terres arables et fertiles du côté israélien de la mer Morte. Ils vont couper les oliviers et bâtir des colonies pour les nouveaux émigrés d’Europe de l’Est ou d’Afrique. Et pourtant, d’un côté comme de l’autre du Jourdain, on découvre des noms appartenant aux trois croyances : Abraham, Moïse, Jean le Baptiste, Loth et Jésus ont parcouru ses rives. La mer Morte et sa Galilée, Hébron, Nazareth, Jérusalem, ces gens et ces lieux font partie d’un héritage fondateur, qu’il soit juif, chrétien ou musulman. Mais la Jordanie n’est plus qu’une simple locataire de la tour de Babel du Moyen-Orient. Le souverain Abdullah et sa reine, la gracieuse Rania, tentent tant bien que mal d’éviter les conflits avec leurs voisins.

J’abandonne le tumulte d’Amman et file vers le nord. Sur CNN, pas d’avertissement particulier. Cinquante kilomètres plus loin, je quitte la route et entre dans Jerash par une porte monumentale construite par l’empereur Hadrien qui y résida un été, en villégiature, il y a plus de 2000 ans. Les ruines sont pour moi seul. Le long de la Cardo Maximus, on peut voir encore les traces qu’ont laissé les chariots aux roues de fer dans la pierre lisse : le long de la villa, il y a encore plus de colonnes debout qu’à Rome, deux théâtres aux gradins alignés vers le nord pour la fraîcheur, un hippodrome, le forum et ses colonnades, l’hippodrome et ses bains. Une cité romaine d’Orient.

PRINCESSE PETRA

Exténué par des heures de marche, je m’affale sur une petite terrasse à l’entrée du site archéologique. Le stationnement pour les bus est vide. Le propriétaire de la gargote m’offre la chicha et nous fumons ensemble du tabac citronné. Nos volutes de fumée ondoient lentement dans l’air avant de s’éclipser. Le cuisinier a préparé pour son patron et son unique invité un plat digne des grandes occasions : un mensaf, de l’agneau cuit avec ses légumes et son riz pendant des heures ; une viande tendre et son riz goûteux au safran. Au dernier moment, on renverse le plat, il faut miner le riz pour découvrir la chair. Le tout est suivi d’un café à la manière turque : d’abord un goût chocolaté, puis le marc râpeux au fond de la minuscule tasse.

La Jordanie fut un temps chrétienne. Il ne faut pas rouler longtemps pour retrouver des vestiges des croisades. Nos fous de Dieu ont abandonné femmes, enfants, châteaux, champs de blé et rossignols pour une grande marche à travers l’Europe. Ils ont chevauché les grandes steppes de la Hongrie, franchi la Corne d’Or, souffert de la faim et de la soif dans les déserts et conquis Antioche. Puis dans un dernier élan mystique, Jérusalem. Une folie sauvage s’empara d’eux et durant des jours ils ont versé le sang des femmes et égorgé les enfants des vaincus. Une fois la quête faite, la lance du Christ retrouvée miraculeusement sous une dalle dans l’église du Saint-Sépulcre et la poussière de la route oubliée, ils sont retournés dans leurs terres, convaincus d’être enfin dignes du paradis.

La présence chrétienne dans ces territoires latins d’outre-mer ne durera que 200 ans. Je visite un de ces bastions, un de ces nids d’aigle que les croisés ont essaimés à tous les cinquante kilomètres le long des routes des caravanes en provenance d’Arabie ou des ports de la mer Rouge. J’abandonne la Kings Highway, ce mince ruban qui traverse le désert parfois troublé dans sa course folle par des mines de sulfate. La Kings Highway et son atmosphère à la Mad Max : des bolides, des camions, de la poussière, du pétrole et de l’eau plus précieuse que l’or.

PRINCESSE PETRAJe tourne et tourne avec la voiture de location autour d’un château au nom qui m’est familier, le krak de Montréal : c’est vendredi et les hommes sans travail sont allés à la mosquée. Ils sont des milliers à avoir subi la harangue, ils sortent vers le marché, pleins de fougue et de testostérone. Perdu, je m’enfonce par erreur avec la voiture dans le cimetière musulman, je recule immédiatement… trop tard… un enfant se jette sous les roues du véhicule en mouvement. Je freine et des adolescents par dizaines sortent des échoppes, dont un d’environ 15 ans qui saute sur le capot, menaçant le pare-brise d’un galet qu’il tient dans ses mains, deux autres dansent sur la lunette arrière. Ils sont cinquante enfants cernant la voiture, et leurs grands frères rigolent dans le cimetière. Ils veulent me taxer, cinq dollars par enfant. Je n’ai pas cet argent, je pourrais facilement sortir de la voiture et prendre la fuite, mais il me faut sauver la voiture. La situation est tendue… Un ado arrache l’essuie-glace. Je me sens me crisper. Un ange passe… Je ne bouge plus, je ferme la vitre et je souris : ils n’iront pas plus loin ! Un homme me regarde intensément pendant quatre secondes… Il a tous les pouvoirs, je le sais. Avec dédain, il chasse les enfants d’un revers de la main… Je n’en demandais pas tant, je remets le véhicule en marche et file à l’anglaise…

Les croisés en Orient seront refoulés après 200 ans de présence vers Rhodes. Moi, après seulement quatre minutes, je vais trouver mon salut en poursuivant ma fuite vers le Wadi Rum, le désert rouge de Lawrence d’Arabie, décor d’un film mythique de mon enfance.

L’influence sinistre de l’État islamique fera que nous ne serons que huit à signer le registre du parc du Wadi Rum cette journéelà, dont cinq Coréens qui rigolent, crient et chantent à tue-tête. Je rejoins mon guide. Il a 22 ans, est chétif, presque osseux, mais bien adapté aux conditions de survie. Nous roulons pendant plusieurs heures en ne croisant que quelques enfants qui guident des chèvres d’un point d’eau à l’autre, dans l’ombre des pics de rocailles qui émergent de la plaine presque martienne, et ce, pendant des centaines de kilomètres jusqu’au cœur de l’Arabie. Dans les entrailles de ces murailles, on trouve de l’eau froide et limpide ; le Wadi Rum est un désert vivant. Les anciens Nabatéens ont gravé dans la pierre des représentations de jours plus fastes : des caravanes de camélidés, des enfants qui dansent et leurs mères aux formes généreuses. La nuit tombe… Mon guide me montre comment il va à la chasse aux bouquetins. Il sort sa kalachnikov de sa vieille Toyota Land Cruiser toute dépenaillée…

Je lui demande : « Tu vas à la chasse avec une kalach ? » Mon guide sort un briquet de sa poche et le dépose à soixante-quinze mètres ; mes yeux de quinquagénaire distinguent à peine une petite variance de couleur sur le rocher où il l’a laissé. Il est Bédouin et utilise ses qualités de survie : sa vue, son calme et son esprit guerrier lui font atteindre la cible dès la première balle. Sous les étoiles, nous prenons le thé de la nuit pour conjurer le froid qui saisit tout si vite ici… Ali, mon guide, va se marier bientôt et trime dur pour couvrir d’or sa future femme. Il doit trouver 22 000 dollars, une dot d’or et d’argent qu’elle portera sur elle… Je lui souhaite le bonheur, il n’a que 22 ans. Une envie irrésistible me prend de courir et de me rendre au camion pour voler la kalachnikov, de la tordre et de la jeter au feu pour que jamais elle ne serve à tuer.

Ali m’abandonne dans ma tente de poils de chameaux, un grand feu me réchauffe un peu. Je regarde le ciel sauvage, tout noir, et les étoiles étranges de ce ciel du sud qui tracent des images que je ne reconnais pas. Seul dans ma tente, je deviens angoissé par le silence du Wadi Rum. La lune est presque pleine… Je me lève et vais faire moi aussi ma traversée du désert… Pendant trois heures, il n’y a que la nuit, la lune et, à ma droite, une montagne sombre de 600 mètres ; elle est lugubre, je ne vais pas m’en approcher par crainte des djinns, ces esprits séculaires de la montagne. Je vais en faire le tour guidé par les reflets d’argent du ciel.
J’aimerais vous dire que dans cette marche, j’ai trouvé ou entendu Dieu, mais ce serait vous mentir. J’ai aimé l’effort dans l’air froid sous les étoiles scintillantes. Tout imbu de ma quête de silence, dans l’éther, j’ai communié avec Saladin le Maure, avec le roi Beaudoin et ses croisés, avec Ali mon petit Bédouin et tous mes frères humains qui marchent sous les étoiles et tous les autres qui vivent et meurent par la faute de certitudes. J’ai pensé à Saint-Exupéry survolant avec son biplan les immensités, j’ai deviné le Petit Prince silencieux tout en moi, je me suis transmuté le temps d’une
nuit en ce grand Anglais, Lawrence, ayant trouvé dans le désert un baume et un sens à sa vie. Il est devenu Bédouin, frère de sang, et a épousé leur cause. Puis, dans ma marche qui s’achevait, vinrent Monod et ses grandes traversées en méharée et enfin Foucault dans son ermitage.

PRINCESSE PETRAMes traces dans le sable ocre sont belles… elles m’indiquent clairement d’où je viens, mais la route à venir quant à elle reste à tracer. Cette nuit de prestige, cette nuit de pleine lune n’est pas tendre pour les ombres. Il me faut continuer à avancer, à écouter ma petite chérie, cette petite voix apaisante du matin, et c’est si bon de le faire dans le Wadi Rum. Le soleil se lève à l’horizon et mes compagnons littéraires me quittent aussitôt. Moi, le romantique, je redeviens un simple petit jouisseur, rien de plus. Je file terminer ces dix jours d’aventure sur la Riviera jordanienne, la station de Sweimeh m’attend au bout de la mer Morte. Mais pour y arriver, il faut quitter le désert, prendre un tournant au bout du château de Kérak et faire une descente vertigineuse de plus de 1000 mètres pour aboutir à 500 mètres sous le niveau de la mer.

La lumière en cette fin de journée est magique, un orage se dessine sur la mer Morte et, sur l’autre rive, Jérusalem est à portée de main. Les hôtels ici sont construits en paliers descendant vers la mer Morte qui ne cesse de reculer (elle a perdu 30 % de ses eaux depuis trente ans.) Il fait froid, mais les torches allumées sur la terrasse rendent tout cela bien agréable. Bravant la fin du jour, je descends les cinq derniers paliers de mon palais et arrive enfin au rivage tout constellé de dépôts saumâtres. Je me jette à l’eau, mais est-ce bien de l’eau ? Plutôt une mixture de minéraux, de chlorure de magnésium, de potassium et de sodium en des concentrations si élevées que tout lépreux pourrait y lisser sa peau des suites d’un bref trempage. La densité de l’eau est telle qu’il est impossible de nager sur le ventre. Après de burlesques contorsions, je parviens à maintenir une position assise dans l’eau, mains et pieds hors des flots, surnageant sans bouger d’un poil.

Il est bon de voyager hors saison, hors tendance, et cette fois encore, j’ai pu déguster un pays, le découvrir sans hâte, le trouver beau et bon. Pendant dix jours, j’ai pu jouer à l’explorateur, mais mon jeu est sans conséquence, contrairement à celui des Jordaniens, pour qui la vie n’est pas une sinécure.

J’ai marché sous les étoiles de janvier. Je me suis accroupi, le temps d’un thé d’hiver. J’ai 58 ans et je suis heureux. Ce n’est au fond pas si mal.

Merci petite chérie, petite voix de mes insomnies.

MD. Spécialiste en médecine interne, Hôpital Laval. Pour lui écrire : claudegarceau@videotron.ca

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