S’intimider entre médecins

« Tu vas certainement gaspiller l’argent de tes parents en échouant ta médecine, mais ne t’en fais pas, je connais des gens à l’hôpital qui... »

PAR CHARLES-ÉDOUARD CARRIER, JOURNALISTE
L’intimidation et le harcèlement psychologique font toujours très mal. La profession médicale n’est malheureusement pas épargnée par ce phénomène, qui prend de l’ampleur un peu partout dans nos sociétés. Que ce soit lors du curriculum de formation ou une fois sur le marché du travail, les étudiants en médecine, les résidents et les médecins sont exposés à la violence en milieu de travail ou font carrément les frais d’actes d’intimidation.

Intimidation

« Cette année marque le 20e anniversaire de la première campagne contre l’intimidation, réalisée en 1996 », souligne le Dr Christopher Lemieux, secrétaire de la Fédération des médecins résidents du Québec (FMRQ) et président sortant du comité bien-être. Si plusieurs choses ont changé à la suite de ces premiers efforts de sensibilisation, le problème demeure entier vingt ans plus tard. C’est pour cette raison que la FMRQ a lancé, au début 2016, la nouvelle campagne L’intimidation, un virus à contrer ensemble. Dans ce cadre, un colloque sur le sujet s’est tenu en mai dernier. Des intervenants s’y sont succédé devant une salle bondée de résidents hautement intéressés par la thématique. Visiblement, on a touché un point sensible !

En faisant de l’intimidation la principale matière à réflexion de l’année en cours, la FMRQ espérait ainsi fournir des ressources supplémentaires aux résidents afin qu’ils puissent mieux réagir lorsque cette situation se produit et, surtout, pour les dissuader de fermer les yeux quand ils en sont victimes ou témoins. Le Dr Lemieux croit que les résidents ont peur de parler. C’est en ce sens que des travaux ont été amorcés par la fédération pour simplifier le processus de dénonciation et permettre aux résidents de signaler les comportements problématiques.

Les résidents d’aujourd’hui seront les patrons de demain, et les patrons d’aujourd’hui ont été les résidents d’hier. « Les choses s’améliorent d’année en année, mais c’est triste de voir que des médecins résidents qui vivent de l’intimidation reproduisent pourtant ce comportement plus tard», ajoute Christopher Lemieux.

Les facultés de médecine semblent vouloir mettre la main à la pâte et contribuer à supprimer les comportements d’intimidation ou de harcèlement. « Elles reconnaissent que le problème est là, mais tant que personne ne le dénoncera, on ne pourra pas entreprendre de démarches [pour le contrer]. Les facultés sont très ouvertes à ça, reconnaissent le problème et veulent changer les choses », assure le Dr Lemieux. Il dresse d’ailleurs un bilan très encourageant des travaux accomplis par la FMRQ, à mi-chemin de sa campagne annuelle. Ajoutons que, dans ce contexte, il privilégie un discours positif plutôt qu’alarmiste.

LA FORCE DU MILIEU

Il n’y a toutefois pas que les résidents qui vivent de l’intimidation. Que ce soit dans le cadre des relations entre omnipraticiens et spécialistes ou dans les rapports entre collègues d’une même spécialité, plusieurs franchissent trop souvent la ligne de l’inacceptable.

7 strategiesL’orthopédiste Hugo Viens a commencé sa pratique chirurgicale en 2003. Au fil des années, il a été à même de constater des changements positifs, tant dans le milieu que dans la formation. « Il y a une évolution dans l’attitude. Je crois sincèrement que, malgré des statistiques qui indiquent une stagnation ou une augmentation des problèmes d’intimidation, le milieu et la culture font que l’on accepte moins ces comportements et la transparence fait qu’on les voit de plus en plus », explique le chirurgien. Convaincu que le phénomène est en diminution et que les actuelles campagnes de sensibilisation remplissent adéquatement leur mandat, il ajoute : «Le problème est reconnu et abordé. On pénètre le milieu avec des idées positives et évolutives de ce côté.»

Que ce soit dans un contexte d’enseigne- ment ou de pratique, si un milieu ne tolère pas les comportements intimidants ou le harcèlement psychologique, ce sera beaucoup plus difficile pour l’intimidateur de maintenir une attitude de la sorte. « L’intimidé n’est pas la meilleure personne pour dénoncer. C’est souvent l’environnement qui le fait. C’est ça, la force de la culture. Pour enrayer l’intimidation, il faut que l’environnement cesse de l’accepter», explique le Dr Viens.

Ne compter que sur les processus de dénonciation ou attendre que l’intimidateur abandonne pour enrayer les problèmes un à la fois n’a pas le même impact que d’impliquer tout un milieu et de refuser de tels comportements collectivement. « Il faut sentir le regard posé sur nos gestes par l’ensemble des gens qui nous entourent. C’est pour ça que je pense que la mobilisation et la culture sont importantes dans un milieu », ajoute le Dr Viens. Pour enrayer l’intimidation, il répète qu’il faut continuer d’en parler, d’effectuer de la formation sur le sujet et de multiplier les campagnes de sensibilisation : « Plus on en parle, plus il devient gênant d’appliquer toute forme d’intimidation. »

UNE ÉVOLUTION DANS LA SOCIÉTÉ

De façon générale, l’impact de l’intimidation n’a rien d’anecdotique. Les conséquences de l’intimidation sont maintenant largement documentées et des liens évidents entre intimidation et dépression sont aujourd’hui démontrés(1). Si on dénonce aujourd’hui les situations de harcèlement et d’intimidation au sein de la profession médicale, c’est aussi parce que ces comportements ne sont plus tolérés dans la société en général, et ce, même s’ils l’étaient avant.

« L’évolution doit être mise en parallèle avec les valeurs de la société et la culture du milieu. Dans le sport comme en médecine, la culture évolue; le respect de l’autre, et les droits collectifs sont aussi des éléments qui sont davantage considérés aujourd’hui, mais qui l’étaient beaucoup moins. Dans le temps, l’entraîneur d’une équipe de sport professionnel pouvait travailler en exerçant de l’intimidation ou en se comportant en dictateur auprès de son équipe pour obtenir plus de performance. Cela sans que ça pose trop problème. Mais ces mentalités-là évoluent», illustre Hugo Viens.

Intimidation

L’IMPORTANCE D’UNE DÉNONCIATION RAPIDE

Le Dr Michel Desjardins a été directeur des services professionnels pendant une vingtaine d’années. Aujourd’hui, il est formateur pour l’Association médicale du Québec (AMQ), où il coanime des ateliers sur la gestion de conflit. Dans le cadre des formations qu’il dispense, l’intimidation est un sujet fréquemment abordé. « Les médecins comme les résidents demandent des formations sur les personnalités difficiles ou [sur] la résolution de conflits », explique le formateur.

Il considère l’intimidation comme la résultante d’un conflit ou, à tout le moins, d’une tension entre des groupes ou des individus. Il insiste d’ailleurs sur l’importance d’une dénonciation rapide : « On peut dire à la personne qui nous intimide que ça ne se fait pas, mais ce sera rarement suffisant. Il faut être transparent, aviser le supérieur immédiat et s’assurer qu’il y a un suivi. Il ne faut pas laisser traîner ce genre de situations. Ça peut avoir des conséquences très néfastes à la fois chez les professionnels concernés, dans les équipes et chez les patients. »

Les impacts de l’intimidation sur le milieu de travail et sur l’équipe sont nombreux : augmentation de l’absentéisme, baisse de la productivité et détérioration du climat de travail(2). C’est pour cela qu’il est important de baliser et pacifier l’environnement de travail. Pour le Dr Desjardins, nul doute que les supérieurs ont la responsabilité d’intervenir. Si ceux-ci ne se sentent pas à l’aise de le faire, dans la majorité des établissements, il existe des gens formés qui sont outillés pour aider au règlement de conflit. « On peut tenter une approche auprès de l’intimidateur. Avec de la formation et de la sensibilisation, on peut amener les gens à changer leurs comportements, mais, dans certains cas, ils ne veulent pas, ils ne comprennent pas et ils y récidivent. Ça peut conduire à un départ et faire du mal ailleurs.

LA FAUTE AU SYSTÈME ?

Le milieu de la santé vit actuellement de grands changements qui influencent toute sa structure. « Les intervenants en santé sont touchés par une réforme qui est excessivement rapide et qui cause du stress. Toutes les réformes en apportent, mais celle-ci encore plus. Ainsi, aux situations déjà difficiles s’est depuis ajouté un stress supplémentaire : médecins, professionnels, gestionnaires et membres du personnel se font malmener à cause de suppressions de postes et d’une diminution de l’encadrement», explique Michel Desjardins. Les ingrédients sont là pour exacerber le caractère intimidateur de certaines personnes qui gèrent mal tous ces changements.

Christopher Lemieux, à la FMRQ, est du même avis : la façon avec laquelle le système est conçu crée des milieux qui sont stressants et des environnements qui ne sont pas sains. « Le climat dans lequel la médecine évolue mène parfois les gens à avoir la mèche plus courte. Cela se répercute sur la façon dont ils interagissent avec les autres. Les intimidateurs n’ont pas toujours pour but d’intimider autrui, croit-il. On constate que [l’intimidation] peut venir de n’importe qui : infirmiers, patrons, résidents. Différentes études ont démontré que les intimidateurs ont des problèmes [dans la sphère personnelle] ou au travail. Si on se retrouve dans un climat stressant, dans un milieu qui change beaucoup, où l’on vit des frustrations en plus des changements organisationnels, ça devient difficile à gérer. De fil en aiguille, les gens deviennent stressés et on a probablement des comportements moins adéquats. »

QUI EST L’INTIMIDATEUR ?

recommandation FMRQSi, dans la littérature, on peut voir plusieurs profils d’intimidateur type, la psychologue Colette Verret s’est surtout intéressée à celui qu’elle appelle le « pervers narcissique » : « Il a toutes sortes de caractéristiques qui lui donnent tout ce qu’il faut pour procéder à l’intimidation ou, à tout le moins, tenter d’intimider. »

Elle parle ainsi de personnes qui ont parfois vécu de l’intimidation par le passé et pour qui, « un jour, inconsciemment, est survenu un clivage. Elles ont décidé qu’elles, elles étaient bonnes, et les autres, non. C’est pour ça que ces gens-là ne s’excusent jamais, résume-t-elle; ils sont convaincus qu’ils ont raison et que les gestes et paroles qu’ils prononcent sont justifiés».

Pour la psychologue, si on appréhende ces types de personnalité avec la logique d’une personne raisonnable, on risque de ne pas comprendre ce qui se passe: «On se dit il n’a pas dû faire par exprès, on va trouver toutes sortes d’excuses. Mais quand on connaît mieux ces profils-là, on est beaucoup plus alerte et vigilant et cela permet de se positionner plus rapidement.»

En se basant sur des enquêtes qu’elle a faites dans plusieurs cas de harcèlement psychologique, elle a pu constater que les gens endurent les intimidateurs trop longtemps ou trop fréquemment parce qu’ils partent de leurs valeurs et de leurs prémisses personnelles pour tenter de les comprendre. « Ils n’ont pas cette distance par rapport à l’autre. C’est souvent un biais que nous avons de penser que les gens sont comme nous quand, en fait, nous sommes tous des êtres uniques. À partir du moment où j’entre en contact avec quelqu’un, si je me positionne comme un être différent et que je reconnais que l’autre est différent, ça m’amène dans un mode d’observation. Je vais ainsi pouvoir me protéger si je tombe sur des personnes qui peuvent [me] harceler ou qui ont le profil pour ça », prévient madame Verret.

PLUS DIFFICILE QU’ON POURRAIT LE CROIRE

Alors qu’il était R3 en dermatologie, le Dr Larry W.K. Cheung a vécu de l’intimidation. Le médecin auquel on l’avait confié pour son stage en chirurgie générale intimidait et insultait les étudiants et les résidents. Le Dr Cheung n’a bien sûr pas été épargné. Dès le début de son stage, il a eu droit à des phrases comme celle-ci : « Je pense que ton cerveau est si petit que même un ultrason ne pourrait pas le trouver. » Ou même : « Tu vas certainement gaspiller l’argent de tes parents en échouant ta médecine, mais ne t’en fais pas, je connais des gens à l’hôpital qui peuvent t’avoir un poste de concierge ». Ces paroles venimeuses sont venues miner le passage du Dr Cheung en chirurgie.

Malgré les difficultés qui l’attendaient et l’indifférence de son directeur de stage, le résident a quand même décidé d’agir et d’entreprendre des démarches concrètes pour dénoncer les actes posés contre lui. Il se souvient : « C’était très difficile, j’étais un étudiant, j’étais au bas de la hiérarchie médicale. C’était épeurant, je pensais aux représailles, à comment les collègues allaient interpréter ma décision, comment ce serait perçu du côté du corps professoral. [Je me demandais si on en parlerait] dans mon dos, [si] ça affecterait ma formation, mes évalua-tions et mes chances de me trouver un emploi ensuite. » Pourtant, il s’en est sorti indemne.

Aujourd’hui, le Dr Cheung parle ouvertement de cette épreuve et espère que d’autres suivront son exemple. C’était pour lui une question de dignité et d’intégrité de ne pas tolérer ce genre de comportements. « Beaucoup de gens autour de nous ont des histoires semblables souligne-t-il. Certains ont été jusqu’au bout du processus de dénonciation, et d’autres non. »

TOLÉRANCE ZÉRO

L’intimidation et le harcèlement psychologique ne doivent pas être tolérés, peu importe le contexte. Les intervenants s’entendent tous pour reconnaître l’importance de dénoncer rapidement ce genre de situation. De plus en plus d’étudiants, de résidents, de médecins omnipraticiens et spécialistes osent emprunter le même chemin que le Dr Cheung. Dans le cas où l’intimidé n’a pas la force ou le courage de dénoncer son intimidateur, malgré toutes les ressources qui existent, il doit pouvoir compter sur un milieu positif et fort, capable de se rallier à lui en stoppant ce genre de comportements, et ce, pour de bon.

normes de travail

RÉFÉRENCES

1 Loerbroks, A., et coll., (2015). “Workplace bullying and depressive symptoms: A prospective study among junior physicians in Germany.” Journal of psychosomatic research 78(2): 168–172.

2 Qureshi, M. I., et coll., (2014). “A new trilogy to understand the relationship among organizational climate, workplace bullying and employee health.” Arab Economics and Business Journal 9(2): 133– 146.

A propos de Charles-Édouard Carrier

Voir tous les articles par Charles-Édouard Carrier
Charles-Édouard Carrier est journaliste pigiste, notamment pour La Presse +. Ancien infirmier clinicien, il a bifurqué ces dernières années vers les arts et les communications dans le domaine de la santé ainsi qu'en journalisme. Passionné de moto et de musique, il a démarré son propre média pour les motocyclistes, Oneland.

La parole est à vous!

Pour poser une question, envoyer un commentaire, une lettre, un témoignage, un article d’opinion ou une analyse personnelle…

Quoi d’neuf, Docteur?

Quelles sont les dernières nouveautés susceptibles d’avoir des impacts sur  votre vie personnelle ou votre pratique médicale ? 

Vieilles bouteilles, frais bonheur

«D’un point de vue vigneron, le bouchonnage reste l’ultime action œnologique dans l’élaboration d’un vin. C’est aussi la seule qu’il…»

Pétoncles poêlés, salsa maison

«Quand vient le temps de passer de la terrasse au confort de notre salle à manger, c’est aussi l’occasion de profiter pleinement…»

Fonds communs pour médecins

– Fonds FMOQ
– Fonds Professionnels
– Gestion MD