L’impuissance de Gaétan Barrette

MARIE-SOPHIE L’HEUREUX, rédactrice en chef et éditrice

«Les témoignages que je vois là, ce sont pour moi des témoignages troublants. Moi, je vois mes propres enfants là-dedans. Et y a une espèce de sentiment d’impuissance qu’on a automatiquement face à ça. »

– Gaétan Barrette

Marie-Sophie l'heureuxCe passage est extrait du documentaire Bye, qui braque les projecteurs sur la quête de l’homme d’affaires Alexandre Taillefer pour comprendre pourquoi Thomas, son fils, s’est enlevé la vie en décembre 2015, alors qu’il souffrait et était vraisemblablement devenu cyberdépendant des jeux vidéo. Alexandre est allé présenter des scènes du documentaire à l’actuel ministre de la Santé et lui a montré la sa rencontre avec de jeunes cyberdépendants. Certains d’entre eux se font intimider à l’école et trouvent ainsi refuge dans cette cybervie, fuyant la douleur de leur « vraie » vie. Huit de ces jeunes ont déjà fait une tentative de suicide. Et cette réaction du ministre laisse très perplexe. On y reviendra.

N’en déplaise à plusieurs, il existe des médecins, surtout parmi la génération la plus expérimentée, qui sont en partie d’accord avec les solutions du ministre pour transfigurer le système de santé. Ils ne le crieront pas sur tous les toits, mais voici quelques-unes des raisons que certains médecins invoquent pour appuyer le travail de Gaétan Barrette. Notamment qu’au fil des années, il y a eu émergence de « planques » avec peu ou pas de responsabilités de faire fonctionner le système. Que l’offre de soins et de services a souvent été limitée à des horaires particuliers. Qu’il y a nécessité de réorienter la pratique médicale vers les besoins des patients et non le confort des médecins. Par contre, pour ce qui est de la méthode Barrette, la plupart des médecins que je rencontre, omnipraticiens comme spécialistes, sont relativement unanimes : ça ne passe pas.

Mais est-ce que la méthode importe ? Peut-être pas. Peut-être qu’il suffit d’être pragmatique, même si ce n’est pas rassembleur ? Peut-être qu’il vous suffit d’imposer vos décisions et vos vues, même si votre attitude vous met de facto en opposition systématique aux autres ? Peut-être qu’il suffit de répéter aux autres « ce que vous ne comprenez pas… » pour qu’ils comprennent enfin ? Après tout, on reproche souvent aux politiciens de parler la langue de bois, de tout faire pour uniquement être aimés (et élus). Et là, on a affaire à un individu qui se fout d’être aimé ou non et on en serait outrés ? J’ironise, bien sûr…

Doit-on rappeler qu’un leader doué doit savoir diriger et rallier les autres, pas dicter et décréter ? Assurément, c’est plus difficile, surtout en cette époque de quant-à-soi triomphant. C’est de la haute voltige politique que d’être capable d’être ferme et fédérateur. Ça reste nécessaire. Et pas juste pour se faire (ré)élire. On ne peut pas être contre le pragmatisme ni l’efficacité. Il n’est pas non plus question de « chouchouter » qui ou quoi que ce soit. Mais le défi, en politique –  et c’est d’ailleurs pourquoi beaucoup s’y cassent les dents – c’est de faire montre d’un pragmatisme rassembleur. Trouver le point d’équilibre. Réussir par la négociation plutôt que la coercition.

L’année 2017 s’est terminée sous le signe de la dénonciation de l’abus de pouvoir de tous types. En 2018, ce serait non seulement dommage, mais dommageable de ne pas être cohérent avec cette nouvelle réalité. Il faudrait bien qu’un jour on cesse de tolérer ce clivage comportemental en disant des choses comme « il faut séparer l’homme de la fonction ». L’homme teintera toujours la fonction qu’il occupe.

Revenons aux paroles du ministre dans le documentaire. Si le ministre ressent de l’impuissance devant ces jeunes qui sont mal en point, qui se font intimider à l’école et qui se réfugient dans un avatar tout puissant de jeu vidéo, serait-il en mesure de ressentir tout aussi « automatiquement », devant son intimidation désormais systémique, l’impuissance des médecins, des préposés aux bénéficiaires, des infirmières, des gestionnaires ? Avant de simplement allonger quelques millions de dollars en services de psychothérapie et plutôt que d’envoyer le message à tous que ce sont des idiots de première ne comprenant rien à la gestion des deniers publics, est-il capable de commencer par montrer l’exemple lui-même dans les actions les plus ordinaires de sa fonction ?

Il n’y a personne de parfait. Sauf que, là, on dépasse l’imperfection humaine. Le message que ce gouvernement envoie en conservant Gaétan Barrette à la Santé, c’est que, même si vous êtes une personne fréquemment brutale envers les autres, on va tout bonnement ne pas en tenir compte et, un jour, on légitimera même votre comportement en allant jusqu’à vous donner les clés des hautes sphères du pouvoir. Et après, on est surpris qu’au bout du chemin, loin, là-bas, des adolescents se fassent intimider et se réfugient dans une vie parallèle en ligne ? Mais quels modèles leur donnons-nous ?

Tout le monde le veut, ce grand ménage du système de santé. Et il est faux de penser que les médecins ne sont pas prêts à mettre la main à la pâte et à sacrifier leur petit confort.

Ce n’est pas le manque d’argent qui tue le système de santé. C’est la démobilisation, la rancœur et l’impuissance de ses travailleurs et professionnels. Qu’on ait raison ou non de prendre certaines décisions, ce n’est pas ce qui importe. C’est de choisir ensemble, même si ensemble, oui, parfois, il se peut qu’on ait tort.

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Marie-Sophie L'Heureux

Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice du magazine Santé inc. Elle est également collaboratrice santé à la radio d'ICI Radio-Canada, critique gastronomique au Guide restos Voir et journaliste voyage pour d'autres médias.