Le monopole de la souffrance

MARIE-SOPHIE L’HEUREUX

Marie-Sophie l'heureuxDepuis quelques semaines, on observe la montée d’une curieuse dualité dans les médias. Une dualité vieille comme le monde, mais qui ne fait qu’empirer : celle des « riches et méchants  docteurs » d’un côté et des  « pauvres infirmières sans défense » de l’autre. Il m’est difficile d’assister, comme ex-clinicienne, à ce clivage de deux professions aussi essentielles que complémentaires. Or, ce clivage a beau être médiatique, il est d’abord professionnel.

En janvier dernier, sur les médias sociaux, l’infirmière Émilie Ricard dénonçait avec émotion les conditions d’exercice de sa profession. Commenté jusqu’à plus soif dans presque tous les médias, son cri du cœur a créé une onde de choc et un effet domino. Il a forcé la discussion entre la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ) et le ministre de la Santé.

Nous assistons à l’émergence d’une sensibilité de l’opinion publique à l’endroit des infirmières comme il n’y en a jamais eu. Tout d’abord, il y a eu la création de ces « superinfirmières » praticiennes, censées soulager la charge de travail des médecins et favoriser un meilleur accès pour les patients aux soins de première ligne. Puis, il y a eu les politiques d’austérité du gouvernement actuel, qui a sabré dans les forces vives du système de santé et la poche de ses syndiqués. Ensuite, dans ce même contexte d’austérité forcée et imposée à presque tous les corps de métiers de l’État, on a consenti d’importantes sommes d’argent aux médecins. Qu’il s’agisse de rattrapage salarial ou d’étalement des montants promis, ces sommes frappent l’imaginaire collectif, d’autant plus qu’elles sont octroyées par un « gouvernement de docteurs ». La cerise sur le sundae, quoi. On aime les médecins un à un, mais on les aime pas mal moins en tant que classe socioprofessionnelle, parce qu’ils sont perçus comme trop privilégiés, trop puissants et trop geignards. The perfect storm.

On aura beau se justifier de mille et une manières – la parité avec le reste du Canada, les Ententes préalablement signées, l’étalement salarial promis, le long cheminement académique, le statut de travailleur autonome, les frais d’exploitation d’une clinique, l’impossibilité de percevoir des avantages sociaux comme les salariés de l’État et même le rôle d’expert nécessaire dans le traitement du patient – rien, absolument rien en ce moment, ne permettra de faire bouger l’opinion publique en faveur des médecins. Pas une seule campagne de publicité n’y parviendra. Il y a trop d’argent impliqué d’un côté et trop de détresse perçue, de l’autre. Malheureusement, l’opinion publique est rarement nuancée…

Est-ce que l’opinion publique devrait être importante pour les médecins ? Oui, parce que ceux qui n’ont pas l’opinion publique de leur côté – ou simplement, une bonne réputation en tant que groupe professionnel – sont condamnés, à long terme, à perdre leur poids politique au profit d’autres groupes.

Que peuvent faire les médecins, en tant que groupe, pour retomber dans les bonnes grâces de la population et des médias ? J’alléguerais que leur meilleure option serait d’abord de se rallier, d’une manière ou d’une autre, aux infirmières et aux autres professionnels et travailleurs de la santé. Premièrement, en parlant d’eux et d’elles en bien (et idéalement, en penser tout autant de bien…). Deuxièmement, en leur démontrant empathie et ouverture professionnelle. Moins de chasses gardées, plus de collaboration. Enfin, bien entendu, on y revient et on n’y échappera pas… Peu importe le ton sur lequel on l’exprime, il leur faudra aussi changer leur rapport, individuel et corporatif, à l’argent, à ce qui leur est soi-disant « dû ». À moins de n’avoir cure de l’opinion publique…

C’est un enjeu qui pose problème : les médecins sont affectés par cette médiatisation en leur défaveur, qui s’ajoute aux autres risques psychosociaux inhérents à l’exercice de leur profession. Faut-il en effet le rappeler, les infirmières souffrent, mais elles n’ont pas le monopole de la souffrance. Selon le rapport 2016-2017 du Programme d’aide aux médecins du Québec (PAMQ), ce dernier est venu en aide à 40 % plus de médecins par rapport à l’année d’avant. Il est aussi bien documenté que les décès par suicide sont plus fréquents chez les médecins et que le taux d’épuisement professionnel est de 36 % supérieur à celui de la population générale. On savait que les médecins étaient des êtres performants, mais on se serait tout à fait passé de cette notable « distinction ».

Les infirmières souffrent, mais les médecins aussi. Les préposés aux bénéficiaires et les travailleurs sociaux aussi. Il faudra bien un jour, d’une manière ou d’une autre, aplanir les différences entre tous ces intervenants. Est-ce réaliste d’un jour imaginer les groupes professionnels tenter de créer un vrai système uni, qui tourne autour du patient et du patient seulement ? Bien sûr que non. Je ne vis pas au pays des Câlinours. Les guerres de tranchées corporatistes et syndicales, les luttes interprofessionnelles et l’individualisme de notre époque ont encore de très beaux jours devant eux.

Une chose cependant : on répète souvent, comme un mantra, « qu’on n’y peut rien », que c’est « au-dessus de nous ». C’est faux. On peut toujours quelque chose. Par contre, faire quelque chose implique parfois d’abandonner consciemment une partie de son confort, de ses privilèges. Pas tous. Juste ceux qui permettraient de diminuer la souffrance du plus grand nombre. N’est-ce pas d’abord pour éliminer la souffrance que vous êtes devenus médecins ?

Publié dans

Marie-Sophie L'Heureux

Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice du magazine Santé inc. Elle est également collaboratrice santé à la radio d'ICI Radio-Canada, critique gastronomique au Guide restos Voir et journaliste voyage pour d'autres médias.