L’après-Barrette

Nous sommes en mars alors que j’écris ce texte pour cette parution de Santé inc. Au rythme où vont les choses, je ne sais pas si, au moment où vous lisez ces lignes, Gaétan Barrette est toujours ministre de la Santé, s’il sera candidat libéral aux élections provinciales d’octobre prochain et si, dans l’éventualité de sa réélection, il serait ministre dans un nouveau gouvernement libéral.

barrette-landry-f4

En 2015, je me suis trempé l’orteil dans la politique active. J’étais le candidat du NPD fédéral dans la circonscription de Laurentides-Labelle. Si j’ai appris une leçon de cette aventure en politique active et partisane, c’est que c’est un univers imprévisible. Les calculs politiques sont importants pour définir des stratégies, mais la joute partisane demeure un sport rempli de surprises. C’est encore plus vrai de nos jours, alors que l’électorat oscille entre le confort du prévisible offert par les partis traditionnels, et son rejet.

La politique est imprévisible, mais la trame démographique, politique et sociale, elle, bouge dans un seul et même sens. Peu importe où sera Gaétan Barrette au lendemain des élections provinciales du 1er octobre, le système de santé et ses médecins feront face aux mêmes problèmes structurels.

« FAIRE PLUS AVEC MOINS » DE RÉSULTATS

J’ai déjà écrit dans ces pages que le Parti libéral du Québec (PLQ) jouait à un jeu dangereux en donnant à Gaétan Barrette autant de pouvoir et de visibilité. Le PLQ est une institution de pouvoir qui traverse les générations. Il est normalement contre-intuitif pour une telle institution partisane de donner autant de place à un acteur qui n’a jamais eu à prouver sa loyauté par le passé.

Cependant, je comprends que le gouvernement Couillard l’appréciait en début de mandat : le gouvernement avait comme objectif principal l’équilibre rapide des finances publiques. Rappelons que la santé accapare près de 40 % du budget provincial et que les besoins sont immenses. Il fallait donc, à l’époque, un homme « fort » capable d’imposer des coupures importantes dans un réseau où cohabitent de nombreux groupes professionnels corporatistes, où les forces d’inertie sont puissantes chez les employés et les professionnels, et où les groupes d’intérêts de patients utilisent les médias afin d’obtenir du financement public pour de nouveaux services de santé.

Or, imposer bêtement de « faire plus avec moins » par des coupures de budgets et des lois (« loi 10 », « loi 20 », « loi 130 ») poussant à faire travailler les mêmes personnes plus fort entraîne des coûts humains et financiers à moyen et long terme. En effet, les coupes et la désorganisation de la réforme empêchent les professionnels du réseau de jouer un rôle dans la recherche de solutions aux problèmes vécus dans leur hôpital ou leur clinique. Depuis 2014, les gestionnaires, fonctionnaires et médecins cliniciens sont trop occupés à éteindre des feux et à « travailler plus fort de la même manière » (« loi 20 ») pour pouvoir consacrer leur énergie à des projets novateurs qui amélioreront vraiment le réseau.

Donc, une chose demeure : peu importe si, quand et comment Gaétan Barrette sortira de scène, une fois qu’il sera parti, un travail de reconstruction colossal restera à faire.

barrette-landry-f2

De plus, même s’il devait quitter ses fonctions, il faut se rappeler que Gaétan Barrette n’a pas agi seul. Celui-ci est entouré depuis le début de sa réforme par des hauts fonctionnaires, qui gèrent la technocratie derrière sa vision du système de santé. Ceux-ci sont pour la plupart bien en selle dans la machine ministérielle. Également, les visions opposées à la sienne n’ont pas mobilisé tous les médecins cliniciens de la même manière. Certains médecins sont plutôt d’accord avec la réforme Barrette et ont collaboré tacitement, en omettant de s’opposer ou en prenant carrément les mêmes positions que le ministre en coulisses.

Pour réformer le système de santé durablement, c’est donc tout un « establishment » qui sera forcé de réorienter plusieurs de ses politiques.

UN APPEL À LA MOBILISATION

Les partis politiques doivent composer avec la joute partisane et ses discours binaires et simplistes. Ils présenteront en 2018 des candidats « sauveurs » pour se faire élire. Mais devant une tâche aussi colossale qu’une réforme innovante du système de santé québécois, aucun homme ou femme aspirant à devenir ministre de la Santé ne devrait se pavaner en sauveur potentiel.

Pendant que les partis politiques joueront la comédie, le vrai changement devra se passer en arrière-scène, dans les multiples prises de position individuelles et collectives que les médecins défendront dans les hôpitaux, les cliniques, les fédérations médicales, les ordres professionnels, et au ministère.

Une telle reconstruction nécessitera inévitablement une mobilisation importante de tous les acteurs du système de santé. Une telle opération de reconstruction nécessitera un mouvement de masse, un mouvement collectif. C’est pourquoi les médecins leaders qui croient en de véritables changements structurels devront prendre position dans les comités, les centres de pouvoir syndicaux, administratifs et politiques afin d’influer sur la suite des choses. Et leurs collègues devront les appuyer dans les changements à faire.

Certains me traiteront de naïf. Je répondrai par un exemple de changement positif récent, issu d’une mobilisation de plusieurs médecins.

En 2016, je me présentais avec un groupe de médecins aux élections de l’Association des médecins omnipraticiens Laurentides-Lanaudière (AMOLL), association régionale membre de la FMOQ. Malgré un processus électoral désuet où il fallait à l’époque voter sur place (!), notre équipe a réussi à obtenir plus ou moins 37 % du vote et l’élection d’une de ses candidates. Devant la grogne évidente de plusieurs membres de cette association régionale, l’équipe sortante, afin d’être réélue, a promis d’effectuer une réforme de la gouvernance associative comme on l’exigeait depuis plusieurs mois.

barrette-landry-f3

Et cette équipe sortante réélue de l’AMOLL a tenu parole. En fait, mes adversaires électoraux de l’époque ont non seulement rempli le mandat de réformer la gouvernance associative, en consultant l’Institut sur la gouvernance d’organisations privées et publiques (IGOPP), mais ils l’ont même dépassé en allant plus loin dans la démocratisation de l’association.

L’AMOLL est maintenant un chef de file à l’intérieur de la FMOQ, une association plus représentative de la volonté de ses membres et une organisation qui pose plusieurs gestes concrets pour régler des problèmes dans les hôpitaux et les cliniques de la région. C’est une association qui mérite maintenant d’être prise comme modèle par l’ensemble des associations de la FMOQ et de la FMSQ. Ce qui s’est passé à l’AMOLL est un exemple que les médecins, lorsqu’ils décident de s’investir pour faire bouger les choses, peuvent moderniser les institutions. Le statu quo et l’inertie demeurent notre pire ennemi.

« DOCTEUR-BASHING » : LES MÉDECINS ONT UNE RESPONSABILITÉ

Ainsi donc, afin de faire changer les choses en mieux, chaque médecin devra s’intéresser aux dossiers chauds qui se rapportent à l’organisation du système de santé. Il ne suffit plus d’être un bon clinicien en 2018. Il faut maintenant que les médecins du terrain prennent la place qui leur revient dans l’échiquier du système de santé, malgré leurs horaires cliniques déjà surchargés. Oui, je sais, c’est difficile. Mais on récolte ce que l’on sème. Et si on ne sème pas, on récolte la famine.

Je ne jette pas la pierre à ceux qui s’engagent et se sont engagés par le passé. Au contraire. Je crois que plusieurs des médecins avec lesquels je suis actuellement en désaccord s’investissent avec passion et dévouement, alors qu’ils auraient pu ne pas s’intéresser à l’organisation du système et se concentrer sur leur pratique clinique bien rémunérée. Par contre, une actualisation des visions au pouvoir est nécessaire. Et cette actualisation passe par plus de démocratie et par un engagement plus important des cliniciens dans les postes de gestion courante et dans les postes politiques des organisations de la santé.

Débattre de la vision qu’on souhaite pour notre profession est long, ardu et souvent douloureux, car cela oblige ceux qui s’y prêtent à imaginer des changements qui peuvent être initialement inconfortables.

Toutefois, ne rien faire ne fait qu’empirer la situation. Les médecins se sentent attaqués dans les médias à l’heure actuelle. Malgré le sensationnalisme médiatique, la grogne populaire est réelle et sincère. Cette déception de la population envers la classe médicale ne désenflera pas simplement « en attendant que ça passe ». Les médecins doivent regagner la confiance du public de façon proactive. Non pas comme cliniciens (la qualité de notre expertise clinique n’a jamais été mise en doute et est de renommée internationale), mais comme groupe socioéconomique.

Ce nouveau contrat avec la population ne se fera pas par une politique de la chaise vide. On regagnera la confiance du public lorsqu’on exigera d’avoir une chaise à la table de discussion. Mais contrairement à l’ancienne variante, la table devra être plus grande pour asseoir les autres acteurs du système. Le ton des discussions devra être celui de collègues qui parlent, en toute transparence, à d’autres collègues. Une conversation au vu et au su du citoyen ordinaire qui paie des impôts, regarde le Téléjournal, et qui souhaite que les médecins du Québec le rassurent. Ce citoyen souhaite que les médecins du Québec lui montrent concrètement, de façon réaliste et sans fausse promesse, leur intérêt à améliorer l’accès aux soins dont les membres de sa famille et lui auront besoin lorsqu’ils seront vulnérables, en douleur et angoissés.

Malheureusement pour les grandes firmes de communication, ce travail pour rétablir le lien de confiance avec nos patients ne peut pas se faire à coups de publicités léchées achetées par nos fédérations avec nos cotisations. De plus, changer de ministre de la Santé en 2018 ne suffira pas à améliorer concrètement et durablement un système qui tranquillement s’effrite. Il est plus que temps que les médecins dans les tranchées s’emparent des chaises adossées au mur et s’installent à la table des décisions.

SIMON-PIERRE LANDRY, M.D.

 

Précision : Prière de noter que les opinions des auteurs des sections « Perspectives » et « Courrier des lecteurs » ne sont pas des positions officielles du magazine Santé inc. de l’Association médicale canadienne ou de ses filiales. Les propos de ces sections n’engagent donc que la responsabilité de leurs auteurs respectifs.

 

Publié dans

Simon-Pierre Landry

Simon-Pierre Landry, MD, CMFC, CMFC-MU, est médecin de famille pratiquant à l'urgence et aux soins intensifs à Sainte-Agathe-des-Monts.