Du coeur au ventre

Atteint d’une malformation cardiaque, le père du cardiologue Yanick Beaulieu subit sa première chirurgie à l’aube de la trentaine. Yanick a alors sept ans. « Ça m’a marqué, c’était une grosse opération », se souvient-il.

Cinq ans plus tard, la valve cardiaque n’étant plus fonctionnelle, son père doit être réopéré. Sa mère lui avait dit qu’à neuf heures le matin, le cœur de son papa serait arrêté, le temps de l’opération. « En classe, j’avais les yeux fixés sur l’horloge et je pensais à lui en me disant qu’il devait être quelque part dans les limbes. »

En rentrant à la maison, à travers la vitre de l’autobus scolaire, Yanick Beaulieu voit sa mère à la fenêtre du salon. « Je me demandais quelle allait être la nouvelle, se souvient-il. Finalement, tout s’est bien passé. Ce jour-là, je me suis dit que j’aiderais, moi aussi, les patients à revenir à la maison en forme afin que leurs enfants se sentent soulagés, comme moi. »

Il a tenu parole.

FAIRE MÉDECINE… ET DEVENIR BUSINESSMAN

Alors que rien ne le prédestinait à devenir médecin — son père était un entrepreneur en construction peu scolarisé —, Yanick Beaulieu fait sa médecine à l’Université McGill, puis ses stages en médecine interne et en cardiologie à l’Université de Montréal. Il en rajoute en faisant un fellowship de deux ans à l’Université de Pittsburgh en soins intensifs. Il termine avec une formation de cardiologue-échographiste et intensiviste et commence à pratiquer à l’Hôpital du Sacré-Cœur-de-Montréal en 2004, où il est encore aujourd’hui. Il exerce aussi à l’Institut de Cardiologie de Montréal.

Aussitôt qu’il devient cardiologue, une autre partie essentielle de lui-même s’éveille : l’homme d’affaires. Comme son père. Durant ses années de stage à Pittsburgh, il crée un curriculum adapté à des gens qui ne sont ni cardiologues ni radiologues, mais qui ont besoin de connaître le fonctionnement d’un appareil d’échographie miniature dans un contexte d’urgence et de soins intensifs. Cet appareil, que son patron lui suggère de transporter partout avec lui dans le but de le faire découvrir et d’y initier les professionnels de la santé, suscite beaucoup d’engouement.

« J’ai formé beaucoup de monde là-bas et, en revenant ici, en 2004, je me faisais encore appeler par les Américains pour aller donner des formations à leurs résidents », raconte-t-il. Après plusieurs allers-retours, il décide de fonder sa première entreprise, ICCU Imaging (Innovative Critical Care Ultrasound). Ses cours théoriques et pratiques marchent si bien qu’il doit embaucher vingt-cinq personnes pour l’aider à répondre à la demande
partout en Amérique.

MANGER DE L’INNOVATION

En 2006, il lance sa deuxième société avec trois collègues. Elle était devenue nécessaire, explique-t-il. Durant les formations, les échographies étaient faites sur des gens normaux, essentiellement étudiants et résidents. « Nous avions aussi besoin de leur enseigner à reconnaître les pathologies », précise-t-il. Vimedix, un simulateur d’échographie haute-fidélité, lui donne la possibilité de poursuivre l’enseignement sous forme de cours magistraux et en ligne.

En 2010, la société CAE (Canadian Aviation Electronics), à Montréal, lance un volet visant à répliquer en matière de santé ce qui se fait dans le domaine de la simulation pour l’aviation. Yanick Beaulieu devient le directeur de l’éducation durant deux ans. Il décide alors de vendre ses deux premières entreprises. Le temps est venu pour lui de prendre une pause des déplacements mensuels qui l’amènent à aller enseigner à l’extérieur.

C’est alors qu’il se demande comment enseigner l’échographie à distance, mais pas uniquement avec des systèmes comme Skype, WeBex ou GoToMeeting. « Il fallait un moyen interactif permettant de voir le signal vidéo de l’échographie, la main du participant qui bouge, le moniteur patient, précise-t-il. Bref, je cherchais la façon de pouvoir visionner plusieurs flux vidéo d’un seul coup, ainsi que le moyen de placer virtuellement ma propre main sur la main de l’apprenant. J’avais besoin de ce qu’on appelle la réalité augmentée. »

CRÉE CE QUE TU CHERCHES

Comme il ne trouve rien sur le marché, il fonde sa troisième entreprise, qu’il dirige encore aujourd’hui. Il s’agit de Technologies innovatrices d’imagerie inc. (TII). Entouré d’une équipe de programmeurs, il crée la plateforme Reacts (Remote Education, Augmented Communication, Training and Supervision).

Il s’agit d’une plateforme de collaboration numérique sécurisée offrant un ensemble de fonctionnalités axées sur les besoins des professionnels de la santé. Elle intègre des outils de réalité augmentée, la diffusion de flux vidéo multiples simultanés et la superposition de contenus multimédias interactifs.

Reacts est aujourd’hui utilisée dans plus de vingt-huit pays, autant dans des contextes cliniques qu’éducatifs. La plateforme aide les professionnels de la santé à interagir à distance de manière dynamique. Elle facilite par exemple la messagerie sécurisée, la supervision de procédures à distance comme les soins de plaies, la télé-échographie ou l’assistance interactive en téléchirurgie.

L’outil est avant tout collaboratif. Il veut rassembler les gens. « La plateforme répond aux besoins ressentis dans les cliniques et hôpitaux de connecter toute l’équipe de soins : médecin, pharmacien, infirmière, physiothérapeute, psychothérapeute et patient, explique le cardiologue-entrepreneur. Elle donne la possibilité du direct en téléconsultation, de la supervision à distance main dans la main ou de faire des enseignements à distance au patient. » Selon lui, les gens utilisent encore aujourd’hui des outils moins performants et plus lourds.

Reacts se veut aussi une amélioration du processus clinique. La plateforme est faite pour celles et ceux qui veulent communiquer davantage et de façon sécurisée entre eux et avec les patients. « Pour moi, c’est ça, l’inno­vation : mettre en place un processus qui rend les choses plus efficaces pour le patient et qui diminue les coûts », déclare-t-il.

UNE DUALITÉ COMPLÉMENTAIRE

Malgré son immersion intense dans la technologie, l’innovation n’est pas forcément technologique, pour lui. « Tout ce qui peut améliorer la qualité des soins, c’est-à-dire simplifier, accélérer, faire appel à de nouvelles manières de penser et sortir de la façon conventionnelle de faire les choses, s’appelle de l’innovation. Heureusement, il n’y a pas que la technologie qui conduit à cela ! »

Dans les années à venir, en plus de poursuivre sa pratique médicale, Yanick Beaulieu veut continuer de faire évoluer sa plateforme afin qu’elle corresponde de plus en plus aux besoins des cliniciens et des patients. Cela peut aussi passer par des partenariats avec d’autres secteurs médicaux.

Pas question qu’il abandonne la clinique pour l’entrepreneuriat, ou l’inverse. « J’ai besoin des deux, comme une voiture carbure au gaz et à l’huile », illustre-t-il. Il divise donc son temps en parts égales entre les deux facettes de sa carrière depuis le début. Pour lui, créer un nouveau produit, l’enrober dans un beau design, le faire connaître et faire en sorte qu’il soit adopté par le plus grand nombre représente un beau défi. La résolution clinique de problèmes de santé complexes le passionne tout autant.

En septembre 2014, le père de Yanick Beaulieu se remet à faire de la fièvre. Les antibiotiques n’agissent pas. Il doit être hospitalisé. Sa valve cardiaque est infectée. Tout a été fait pour écarter une troisième chirurgie, mais ce ne fut pas possible. En novembre de la même année, l’application Reacts est officiellement lancée.

« Mon père était tellement faible après son opération qu’il ne pouvait se rendre au CLSC faire vérifier son état, raconte Yanick Beaulieu. Je lui ai alors téléchargé l’application Reacts sur son ordinateur et je l’ai connecté avec la nutritionniste de l’Hôpital du Sacré-Cœur. Elle lui a fait une diète élevée en protéines et en calories pour qu’il reprenne son poids. Aujourd’hui, il est en parfaite forme. Mon père est ainsi devenu le tout premier patient à utiliser Reacts ! » De quoi réchauffer autant le cœur du père que le cœur du fils…

 

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Guy Sabourin

Guy Sabourin est journaliste et rédacteur pour différents médias et publications.