Où sont passés les héros?

En 2016, le journal Le Devoir organisait un panel pour discuter de l’effritement du statut social du médecin. La Dre Diane Francoeur, panéliste et présidente de la FMSQ, y déclarait :
« Dr Welby est mort et enterré. Il ne reviendra pas. La jeune génération travaille différemment(1). »

Je le crois aussi, et j’aime bien utiliser cette image de la Dre Francoeur afin d’illustrer plusieurs des changements majeurs qui traversent notre profession.

Dans les années 1970, l’émission mettant en scène le Dr Welby était très populaire. Le Dr Welby, un homme blanc dans la soixantaine, dont la conjointe s’occupe des enfants à temps plein, visite ses patients à domicile et fait des diagnostics en utilisant son simple flair clinique et son stéthoscope. Le jeune médecin qui partage l’écran avec lui favorise l’approche technologique. La morale de la série : le bon docteur expérimenté viendra vous guérir chez vous en traînant sa petite valise, nuit et jour parce qu’il est toujours sur appel pour vous. Le jeune blanc-bec, lui, a des croûtes à manger.

De nos jours, les séries télé médicales comptent Au secours de Béatrice diffusée à TVA, dans laquelle une jeune femme médecin d’urgence à bout de souffle se confie à un psychologue, ou encore, à la télévision d’ICI Radio-Canada, sur la série médicale à succès Dre Gray, leçon d’anatomie. Dans cette dernière, une femme chirurgienne est écartelée entre les pressions de sa vie professionnelle et celles de sa vie personnelle. Dans les deux séries, les médecins sont des femmes, la technologie médicale est omniprésente, et la conciliation travail-famille-vie personnelle prend une place considérable dans le scénario.

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Ces émissions sont le reflet de l’évolution de notre profession. Elles illustrent la féminisation de la profession, la réalité des couples de professionnels, l’avènement de la technologie médicale moderne, et les changements au style de vie des médecins. Elles illustrent aussi assez adéquatement les changements chez nos patients : leurs pathologies, leurs nouveaux comportements vis-à-vis des soins de santé et des médecins en général et les débats éthiques qui ont actuellement lieu dans le domaine de la santé.

Ces transformations sont également présentes au Canada anglais. Mais la vitesse des transformations (et donc les répercussions ressenties) est plus importante au Québec. À une certaine époque pas si lointaine, au Canada francophone et catholique, le médecin avait un statut privilégié de par son niveau d’instruction et son statut social. Il faisait partie, dans l’imaginaire collectif, du triumvirat curé-médecin-notaire. Ce statut le plaçait souvent au-dessus des lois et lui conférait une influence importante en société.

On sollicitait le médecin du village ou du quartier non seulement pour des avis médicaux, mais aussi pour des avis éthiques et politiques. L’influence des médecins dépassait manifestement le cadre médical scientifique. Le médecin était un notable, et sa communauté d’adoption s’attendait à ce qu’il agisse comme tel en contrepartie de ses privilèges particuliers : la communauté s’attendait à un « sens du devoir » supérieur au professionnel « ordinaire ». C’est pour cela qu’on utilisait souvent le terme « vocation » pour parler du métier de médecin, lequel se devait d’être disponible 24 heures sur 24 pour ses patients.

La société québécoise est passée rapidement d’une société ecclésiastique à une démocratie libérale moderne. Dans une démocratie libérale, les liens entre les individus ne se basent pas sur des privilèges émis par l’Église ou la monarchie, mais plutôt sur une « méritocratie » (relative, j’en conviens) qui se fonde sur des transactions commerciales entre individus et dans laquelle les droits individuels sont enchâssés dans les constitutions (chartes des droits et libertés).

La grand-mère de ma conjointe a grandi à une époque et dans un milieu rural où l’Union nationale régnait en maître sur le Québec. Presque inévitablement, dans les soupers de famille, elle me rappelle comment elle considère que j’ai « la vocation pour faire ce métier ». J’adore Madeleine, mais ces commentaires sur la vocation des médecins m’irritent, puisqu’ils soutiennent cette idée de privilèges et de responsabilités particulières reposant sur un intangible statut social révolu.

Avec les années, la science a fait évoluer la médecine, et celle-ci s’est tournée vers une spécialisation des savoirs et une plus grande place de la technologie-technique par rapport à l’« art » de la médecine. C’est d’ailleurs beaucoup ce qui explique que la pratique médicale est de plus en plus régie par des protocoles et la bureaucratie. On s’attend à ce que les médecins « produisent » un diagnostic et un traitement, vérifiable par la science et donc « prévisible » de par sa nature. Qui dit prévisibilité et contrôle dit bureaucratie.

La professionnalisation de la médecine

Dans ce contexte, inévitablement, le rôle du médecin se devait d’évoluer vers une professionnalisation. La professionnalisation ici fait référence au médecin en tant que professionnel : un individu qui rend un service professionnel contre rémunération. Ainsi, le titre M.D. à la fin d’un nom n’achète plus les privilèges de l’élite en société (ne donne plus accès automatiquement au « pouvoir »). Les deux lettres font maintenant référence au fait que le professionnel a un savoir et un savoir-faire médical.

À l’image d’un comptable, d’un avocat ou d’un ingénieur, le médecin est défini aujourd’hui comme un professionnel qui détient un savoir et un savoir-faire. Bien sûr, le médecin peut toujours s’investir dans sa communauté ou en politique en tant que citoyen. (Il devrait le faire plus.) Mais le médecin « standard » le fait de moins en moins, se concentrant sur son rôle de professionnel clinicien dans un domaine précis.

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Toutes ces transformations ne sont pas négatives. Il s’agit d’une évolution. Le côté positif de cette évolution pour les médecins est qu’ils possèdent maintenant les mêmes droits que les autres professionnels et citoyens. Nul gouvernement, fédéral ou provincial, ne devrait discriminer un groupe de professionnels. La loi doit s’appliquer de la même façon à tous les citoyens : un professionnel autonome est un professionnel autonome qui a le libre droit de négocier un contrat avec un établissement. Si tel était son souhait, un médecin devrait aussi avoir le loisir de rechercher un poste salarié qui lui donnerait accès aux normes du travail et aux bénéfices sociaux qui y sont rattachés.

Le droit constitutionnel pour les médecins, le libéralisme pour
nos patients

Même si certains diront que ces concepts sont aussi soporifiques qu’une présentation d’un comptable sur l’incorporation, ces concepts qui définissent le médecin devant la loi sont immensément importants.

Je suis prêt à parier que Lucien Bouchard avait monté un argumentaire en fonction du droit constitutionnel des médecins à la libre négociation au moment de se présenter devant les caméras comme représentant de la FMSQ lors de l’épisode du projet de loi 130. On connaît la suite : tout juste avant la conférence de presse, Philippe Couillard appelle Diane Francoeur pour éviter une poursuite et un conflit de travail.

Cependant, si les médecins acceptent, en contrepartie, les principes du libéralisme, ceux-ci ne peuvent pas user de protectionnisme abusif et doivent alors accepter la concurrence. Le gouvernement doit avoir le droit de former assez de médecins ou d’aller en chercher à l’étranger (médecins ayant des formations équivalentes), afin d’éviter que le protectionnisme médical (par le contingentement dans les universités et l’interdiction à d’autres professionnels d’effectuer des tâches réservées aux médecins) fasse enfler de manière disproportionnée le levier de négociation des médecins.

En Colombie-Britannique, lorsque le gouvernement a voulu imposer un système coercitif semblable aux PREM, la Cour a statué la mesure anticonstitutionnelle. Au Québec, nos syndicats ont regardé le train passer sans poursuivre le gouvernement ni faire de moyens de pression. Ils ont plutôt négocié une clause grand-père pour les membres déjà en exercice. À l’époque, le gouvernement souhaitait doublement imposer les PREM-AMP comme moyen de « contrôler les médecins » parce que les fédérations médicales s’opposaient à la création de contrats d’embauche régis par les administrations des hôpitaux. Ces contrats auraient pourtant été légaux devant la constitution (un travailleur autonome signe normalement un contrat avec son partenaire d’affaires). De tels contrats permettraient de mieux coordonner et de mieux gérer les effectifs médicaux sur le terrain. Tout n’est donc pas noir ou blanc ; les fédérations médicales ont également une responsabilité dans le gâchis bureaucratique qui nous est imposé par les gouvernements successifs.

Nos patients ont changé

Attardons-nous maintenant à nos patients. Ceux-là aussi changent. Le cinéaste Denys Arcand, lors d’une récente entrevue de promotion pour la sortie de son film La chute de l’empire américain (2), explique que la transition du peuple québécois d’une société organisée par l’Église à une société moderne et libérale (au sens politique) a créé un vide qui a amené l’argent à être au cœur des interactions et de l’identité des gens. Loin de moi l’idée de faire dans le passéisme et de prôner un retour du conservatisme religieux, mais Denys Arcand a encore une fois raison dans sa fine analyse de la société québécoise. Pour nous, médecins, cela veut dire que nos patients sont devenus des consommateurs de soins. Et ils veulent exercer leur levier de consommateur, sans accepter les yeux fermés nos opinions.

Ces transformations se voient surtout à travers le comportement de nos plus jeunes patients. Nos patients issus des jeunes générations ne nous vouent plus la confiance aveugle de leurs aînés, qui voyaient en nous une figure d’autorité rassurante (mais autoritaire). Les jeunes générations viennent consommer un service et se réclament de leurs droits individuels. Et par texto si possible ! Il y a quelques mois, un de mes patients m’a demandé par texto de lui faire un diagnostic et une prescription. La conception, ces dernières années, de programmes informatiques permettant la téléconsultation et des demandes d’opinions spécialisées sont une bien bonne chose, mais ces technologies illustrent quand même la marchandisation du savoir du médecin et la perte partielle de la relation humaine inquantifiable dans une relation thérapeutique.

Honnêtement, la plupart des médecins sont bien à l’aise dans ce nouvel environnement et assument autant leur nouveau rôle de professionnel que ce qu’il signifie pour leur statut social. Les facultés de médecine produisent depuis des années des médecins formés à prescrire en fonction des valeurs et convictions des patients devant eux, pourvu que les meilleurs standards de soins soient respectés. Ainsi, les facultés de médecine ont su s’adapter bien plus rapidement que le système qui régit l’organisation du travail médical.

Qu’on le veuille ou non, nous vivons à une époque d’évolution rapide. Il est donc temps que les institutions accélèrent les changements nécessaires pour mieux encadrer, sans tenter de repousser, les inévitables transformations démographiques et techniques de notre profession. Les changements de société qui s’expriment à travers nous, les médecins, et nos patients sont inévitables. Il est temps d’arrêter de voir le Dr Welby comme un saint. Le Dr Welby était certes un fantastique médecin bien de son époque, mais il est mort, et depuis un bon bout de temps d’ailleurs.

 

Pour joindre Simon-Pierre Landry

Précision : Prière de noter que les opinions des auteurs des sections « Perspectives » et « Courrier des lecteurs » ne sont pas des positions officielles du magazine Santé inc. de l’Association médicale canadienne ou de ses filiales. Les propos de ces sections n’engagent donc que la responsabilité de leurs auteurs respectifs.

NDLR : Ce texte est une adaptation d’une chronique réalisée par l’auteur à l’émission Les éclaireurs à la Première chaîne d’ICI Radio-Canada.

RÉFÉRENCES

  1. Le Devoir. (2016, 23 novembre). Devoir de débattre : les médecins, tombés de leur piédestal?
  2. Brisebois, Manon (réal.), Ducharme, André (scrip.), Lepage, Guy A. (scrip.). (6 mai 2018). Tout le monde en parle, Montréal : Lepage, Guy A. et Wiseman, Luc (prod.).

 

 

Publié dans

Simon-Pierre Landry

Simon-Pierre Landry, MD, CMFC, CMFC-MU, est médecin de famille pratiquant à l'urgence et aux soins intensifs à Sainte-Agathe-des-Monts.