Les belles promesses

C’est l’heure des bilans. Sur papier, en santé, il est vrai qu’environ 80 % des engagements en santé ont été réalisés ou partiellement réalisés (1). On salue cette « réalité ». Comme vous le constaterez dans les pages qui suivent, une autre réalité existe.

L’une de mes mentores m’a déjà dit : « C’est facile, faire des promesses, dire des paroles, prendre des engagements. Mais les gestes et les résultats compteront toujours plus que les intentions. »

Une promesse, c’est facile à faire, facile (ou difficile) à honorer, et relativement aisé à évaluer. On s’en est acquitté – ou non – à 0, 25, 50 ou 100 %. C’est l’outil, l’antidote au cynisme que les politiciens usent jusqu’à plus soif, pour créer un potentiel sentiment de satisfaction. C’est pourquoi ils jurent monts et merveilles et s’autoévaluent en fin de mandat sur la base de leurs annonces initiales, et d’ailleurs, pas toujours avec les bons chiffres (2). Ils tentent d’égayer, d’enrayer le cynisme et de donner de l’espoir avec de belles promesses, car les gens ont plus besoin d’espoir qu’ils ont besoin de réussite à long terme.

Pourtant, quand on questionne les gens qui œuvrent dans le réseau de la santé, on ne peut qu’être frappé de stupeur par la différence patente entre la hauteur des promesses « remplies » et la teneur du sentiment vécu et rapporté au quotidien par les acteurs du terrain ayant subi la plus récente réforme Barrette. On dirait que jamais la classe politique n’a été aussi déconnectée de sa population. Faut-il encore rappeler que ce sont les travailleurs et professionnels de la santé qui tiennent ce système à bout de bras, et non le ministère ou les ministres qui s’y succèdent ?

Il est facile de se gargariser d’avoir rempli ses promesses électorales quand il a fallu démolir la vie quotidienne au travail de milliers d’employés du réseau pour y arriver. On ne fait peut-être pas d’omelette sans casser des œufs, mais on peut faire une omelette sans tout casser. Ça prend du doigté, de la diplomatie, de l’humilité, de la fermeté, une saine confiance en soi et oui, de l’empathie, de la vraie, pour gérer un tel paquebot. Pas ce qu’on a vu à l’œuvre pendant les quatre dernières années, malgré certains succès indéniables.

Ce qui m’amène à vous dire que – médecin, infirmière ou ex-cadre de la santé, homme ou femme –  le giron professionnel d’origine du ou de la ministre n’a que bien peu à voir avec les raisons pour lesquelles untel ou unetelle devrait tenir les rênes du ministère. On passe à côté de la question en pourfendant l’hégémonie médicale comme en encensant les ex-infirmières, les ex-pharmaciens ou les ex-gestionnaires, ou en voulant favoriser une femme plutôt qu’un homme. La question n’en est pas une de giron professionnel ni de genre.

Si vous croyez aux licornes, il est fort possible que vous croyiez aussi qu’il existe un sauveur ou une sauveuse de la santé. Or, le poste de ministre de la Santé est un poste de leader. Les vrais changements, les vraies révolutions, ce n’est que de la base qu’elles peuvent émerger. Encore faut-il lui donner la flexibilité et les moyens d’acquérir cette relative autonomie, à la base. Le ministre doit tracer les grandes orientations, puis aider, soutenir et conseiller les communautés pour qu’elles soient les plus indépendantes possible.

En santé, le but, même clinique, est toujours de conférer un maximum d’autonomie au patient.

Premièrement, pour gérer ce ministère-mastodonte et prétendre « s’en occuper », cela exige une vision à long terme de la santé (et non seulement de la maladie). Ça prend deuxièmement des données, des mesures de la performance, avec des indicateurs de performance solides. Nous avons le « derrière » assis sur un tas de données au Québec, notamment à la RAMQ, mais nous ne les utilisons que trop peu. Et parce que nous ne mesurons rien, nous n’avons pas la moindre idée de ce qui marche vraiment ou non, et nous ne savons donc pas agir. Pire ! On abolit des institutions nécessaires comme le Commissaire à la santé et au bien-être au moment même où on aurait dû se pencher sur l’étude approfondie des modes de rémunération médicale. On continue de se laisser porter par les belles promesses d’élection en élection, alors qu’il faudrait générer davantage de données probantes… et s’en servir ! Ce n’est pas glamour, mais ça reste fondamental.

Même si l’idée n’est au programme d’aucun parti politique, beaucoup parlent aussi de « dépolitiser » la santé et de créer une agence centrale de la santé. En théorie, l’idée n’est pas mauvaise. On pourrait y utiliser des principes de gouvernance publique tout en utilisant des mécanismes de gestion du privé pour rendre certains services. Les partisans de cette approche prétendent qu’une telle agence centralisée pourrait ainsi soustraire les enjeux de santé à la pollution électorale. Mais il faut se rappeler que gérer la santé n’est pas gérer l’énergie. Si on ne peut pas répliquer Hydro-Québec en une sorte « d’Hydro-Santé », c’est que la santé, par définition, est un enjeu ontologiquement politique. Elle touche à des aspects clés de chaque personne et de son quotidien. Et puis, quel parti politique laissera aller 46 % du budget de la santé aux mains d’une agence sur laquelle il n’aura que peu ou pas le contrôle ? N’empêche que l’aspect intéressant d’une telle agence centralisée, c’est qu’elle nous permettrait d’arrêter de chercher et de croire en un sacro-saint sauveur du système. Elle évacuerait les trop nombreuses et, surtout, les trop belles promesses. On pourrait se concentrer sur les enjeux à long terme. Ce serait déjà immense.

Une chose demeure : il faut cesser ces réformes intempestives de décennie en décennie. Il faut stopper ces changements de structure brusques et subis qui ne font que complexifier et alourdir le travail de tous pendant au moins dix ans et qui, surtout, ne servent pas les patients. Il est déjà difficile de stabiliser un réseau qui fait l’objet de campagnes électorales tous les quatre ans. Peut-on se concentrer sur la stabilisation, et donc la décentralisation, la dépolitisation et la flexibilité pour les années à venir, peu importe le parti au pouvoir ? Parce que ce ne sont ni les sauveurs ni les belles promesses qui nous sauveront.

RÉFÉRENCES

  1. Meloche-Holubowski, Mélanie. (2018, lundi 6 août). Le bilan du PLQ en santé assombri par la réforme Barrette, ICI Radio-Canada.
  2. Bellerose, Patrick. (2018, lundi 27 août). Attente pour un médecin de famille : de longs délais que Québec camoufle, Le Journal de Québec.

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Marie-Sophie L'Heureux

Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice du magazine Santé inc. Elle est également collaboratrice santé à la radio d'ICI Radio-Canada, critique gastronomique au Guide restos Voir et journaliste voyage pour d'autres médias.