L’idéale révolution

Je sors d’un quart de soir à l’urgence. Il est 2 h du matin, et cette dernière est encore aussi pleine, avec un temps d’attente qui se compare probablement ce soir à ceux de pays en voie de développement. En revenant en voiture chez moi, la radio diffuse une publicité pour un parti politique provincial : « On promet du changement. » Ils en promettent tous. Même le Parti libéral, parti sortant, présentera une équipe « de renouveau », mettant à l’avant-plan de nouveaux jeunes candidats politiques et laissant sous-entendre un changement à la tête du ministère de la Santé dans un éventuel nouveau gouvernement libéral.

Cette campagne provinciale sera également la première à date fixe. Cette prévisibilité fait en sorte que la période électorale est déjà lancée depuis le printemps et que les plaques tectoniques de la politique bougent déjà en prévision du 1er octobre. Les politiciens et les groupes de pression se positionnent afin de mieux faire avancer leurs intérêts. Quant à eux, les analystes prédisent que l’élection de 2018 sera historique pour le Québec, puisqu’on assistera possiblement à un premier réalignement de l’axe politique depuis 1976. Pas de doute, c’est l’heure des bilans.

Depuis 2014, j’ai beaucoup écrit sur la réforme Barrette. Je l’ai analysée sous plusieurs angles, en tentant toujours de formuler les autres possibles.

Ce mois-ci, avec l’audacieuse autorisation de la rédaction de Santé inc., je me permets une rétrospective personnelle. Je vous fais part ici de quelques observations qui ont marqué ma vie professionnelle depuis six ans. Ces observations sous forme d’apprentissage personnel se veulent des photos impressionnistes. Un coup d’œil voyeur sur le monde politico-médiatique québécois par un médecin qui ne se doutait certainement pas qu’il allait tomber dans le militantisme, la politique et les médias.

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L’indignation comme déclencheur

À mon retour de Colombie-Britannique, à l’été de 2011, j’ai commencé une année de formation complémentaire en médecine d’urgence (CMFC-MU) à Longueuil. En plein printemps érable, j’habitais alors avec ma conjointe sur Le Plateau-Mont-Royal, au cœur de l’indignation et des manifestations « de casseroles ».

Pendant qu’une portion significative de la jeunesse québécoise manifestait contre la censure (contre l’interdiction de manifester du gouvernement Charest), pour une priorisation des missions sociales de l’État (un réinvestissement en éducation) et pour l’amélioration des pratiques de gouvernance de l’élite politique (Commission Charbonneau), je travaillais comme résident à l’Hôpital Charles-Le Moyne.

Être formé à l’urgence de Charles-Le Moyne fut une superbe expérience, et je serai à jamais reconnaissant envers mes incroyables patrons de l’époque. Cependant, ce fut également pour moi le dur constat que notre système provincial de santé était près d’un point de rupture, et à la traîne de ses homologues provinciaux sur le plan organisationnel. Je me souviens d’avoir dû baisser un paravent pour intuber un patient par manque de place dans la salle de réanimation. Je me souviens également, pendant mon stage d’orthopédie, d’avoir eu à annoncer à une patiente âgée, à jeun et à la hanche fracturée qu’on dépassait les 48 heures d’attente pour une place au bloc opératoire.

Je me souviens que le mélange d’indignation et d’énergie contagieuse du printemps érable m’avait donné un électrochoc. J’ai alors appris que l’indignation était un puissant moteur de changement. Que lorsque l’indignation atteint le point de rupture, elle pousse les gens à la manifestation collective pour réclamer du changement, du vrai. Puis, j’ai appris que les révolutions qui suivent ces manifestations d’indignation sont, elles, beaucoup plus rares.

Le début de la pratique

À l’été 2012, fraîchement patron, j’ai plongé corps et âme dans le travail comme tant de jeunes médecins. Les gardes s’enchaînaient au même rythme qu’en résidence, mais avec la paie en plus. Comme tant d’autres médecins, je me suis perdu dans le travail à presque en oublier que j’étais maintenant père. Les besoins étaient (et sont toujours) si grands, si infinis…

J’ai appris rapidement en début de carrière que le système de santé est une chaîne de montage qui roulera aussi vite que le permettront ses professionnels. Que ce système, productiviste et sans visage, se fiche de ceux et celles qui tombent d’épuisement, tant et aussi longtemps que la chaîne de montage continue de tourner.

J’ai vu plusieurs collègues tomber ou réorienter leur carrière avant de le faire. Des gens qui ont dû choisir entre carrière et famille. J’ai compris finalement que courir plus vite dans ce système ne permet pas de terminer la course plus rapidement. Courir plus vite ne fait qu’accélérer la vitesse du tapis et le risque de chutes.

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Le projet de loi 20 et le militantisme

En 2014, Gaétan Barrette s’est levé au Salon bleu pour annoncer son projet de loi 20, en parlant « de petit coup de bâton ». Il a même poussé le bouchon jusqu’à tenter de faire du Québec la première province à légaliser la privatisation de services médicalement requis, un affront à la Loi canadienne sur la santé. Il a tenté de le faire par un simple amendement à son projet de loi. Heureusement, l’avocat spécialisé Jean-Pierre Ménard a forcé le gouvernement fédéral à rappeler Québec à l’ordre.

Essentiellement, avec ses projets de loi 10 et 20, le ministre de la Santé annonçait une vision centralisatrice, bureaucratique et anti-généraliste basée sur l’idée de faire plus vite de la même façon. Une réforme dont les principaux perdants seraient les patients vulnérables et les femmes médecins. Avec le projet de loi 20 à lui seul, il entrait en collision frontale avec les valeurs de démocratie, de justice sociale et d’égalité entre les sexes. C’est d’ailleurs pourquoi la mobilisation des médecins de famille fut si importante que les places assises manquaient au Palais des congrès de Montréal lors du premier rassemblement syndical à avoir lieu à la suite de l’annonce du projet de loi.

Pour ceux qui s’intéressent à l’organisation du système de santé parce qu’ils y voient la seule façon de redresser la situation, le ministre, avec ses projets de loi 10 et 20, allait totalement en sens inverse de ce qui était considéré comme de bonnes pratiques de gouvernance en santé. Effectivement, les meilleurs systèmes embrassent la décentralisation. Ces systèmes donnent les moyens et le pouvoir de gestion aux ordres locaux et régionaux, et valorisent le généralisme afin d’obtenir les meilleurs résultats de santé et contrôler les coûts à moyen et à long terme.

Devant l’évidence que les dirigeants syndicaux de la FMOQ allaient tenter d’éviter des moyens de pression en négociant encore une fois un accord qui pénaliserait les plus jeunes membres de la profession (après les PREM et les AMP sont alors venus les quotas obligatoires de 500 patients la première année), un groupe militant, le ROME – oui, dont je fais partie –, a uni les forces vives de ceux qui souhaitaient proposer une autre option, basée sur la décentralisation, l’interdisciplinarité et la promotion de la médecine familiale en première et en deuxième ligne.

Pendant cette année trépidante mais folle, je me souviens de mon premier briefing par une experte d’une firme de communication engagée par le ROME pour le soutenir dans la lutte qu’il menait. Je m’apprêtais à faire un direct à LCN quand l’experte m’a dit : « C’est beaucoup trop long. Laisse faire les explications. Tu dois relancer le ministre. » Dans ce corridor d’une salle de congrès d’un hôtel montréalais, j’ai appris concrètement que la joute politique était un vaste jeu d’échecs. Et que même si les acteurs peuvent discourir des heures sur le sujet, ces derniers en sont bien souvent réduits à du positionnement politique. La brièveté des interventions médiatiques oblige les intervenants à réduire la pédagogie à son minimum et à utiliser des approches binaires (le bon c. le mauvais). L’entrevue doit obligatoirement permettre de positionner le groupe d’intérêt face à ses opposants, pour que la pression médiatique se transforme ensuite en pression politique.

En raison de son désaccord avec la FMOQ sur l’entente du projet de loi 20 du printemps 2015 – et alors aussi sur l’absence de vote universel sur ladite entente –, le ROME s’est mis à militer en 2016 pour une réforme de la gouvernance syndicale, allant même jusqu’à décréter en élections contre le vice-président de la FMOQ à l’Association des médecins omnipraticiens Laurentides-Lanaudière (AMOLL). Une seule personne issue de notre regroupement a été élue, malgré un très honorable score de 37 % en moyenne. Cependant, l’électrochoc a mené l’AMOLL et la FMOQ à entreprendre une réforme de la gouvernance. Il faut souligner le courage et l’ouverture d’esprit de l’AMOLL et de la FMOQ, qui ont entendu la volonté des membres de la base qui souhaitent une révision de la démocratie syndicale (à noter : le vote définitif de la réforme à la FMOQ a lieu ce mois-ci).

Un des enseignements de cette année très intense en militantisme ? Les médecins sont en général très conformistes. M’est avis que le processus d’admission des étudiants en médecine favorise les candidats conformistes de nature. Pour obtenir « de bonnes notes » et entrer en faculté de médecine, nous avons acquis une habileté à reconnaître l’autorité professorale et à lui donner ce qu’elle exige. De plus, notre formation renforce ce trait de notre caractère. Une fois en pratique, nous vivons avec la menace d’une poursuite de nos CMDP ou du Collège des médecins pour ne pas avoir suivi le « standard de soins » reconnu par nos pairs, renforçant ainsi encore notre trait conformiste.

Bien sûr, ce trait de caractère est essentiel pour former des cliniciens qui appliqueront les meilleures pratiques reconnues en médecine, mais cela se fait au détriment du côté créatif des médecins et de leur pensée critique politique. Parfois, une remise en cause de l’autorité est salutaire. Ce côté conformiste – et évidemment, les horaires hyperchargés – fait que les médecins sont généralement moins mobilisables pour porter une cause politique que d’autres groupes sociaux plus revendicateurs.

La politique partisane

Mon expérience brève et intense comme candidat du NPD en 2015 m’aura beaucoup apporté sur la notion de leadership dans le monde politique. Bien qu’elle ait le pouvoir de décider de grandes orientations, la personne en autorité n’est rien si ceux qui sont censés l’écouter n’écoutent pas. J’ai alors compris que le vrai pouvoir de changer les choses se trouvait « en bas ». Que le rôle de la personne en autorité n’est pas de diriger ou de contrôler, mais de donner de l’initiative à la base et de répondre à ses aspirations profondes. Tôt ou tard, si celui qui doit diriger ne le fait pas intelligemment, il sera contesté.

Les médecins sont des scientifiques qui appliquent un art clinique. Pour nous, la raison et la logique scientifique priment. Cependant, la politique et les médias répondent à des règles qui sont très différentes, voire opposées. Ce que j’ai aussi retenu, c’est que le jeu des intérêts guide la politique (et finalement, oriente aussi la gestion dans le monde médical, qui regorge de politique aussi). C’est pourquoi, selon moi, la majorité des médecins cliniciens ont de la difficulté à naviguer dans le monde de la politique et du syndicalisme et sont rebutés par ce dernier.

Les « MÉCHANTS » médias

Depuis 2016, j’ai la chance d’être un collaborateur régulier aux réseaux LCN et TVA et à la radio d’ICI Radio-Canada. Je tente par mes courtes interventions de vulgariser des nouvelles et des concepts du monde de la santé.

Je dois avouer encore me pincer lorsque je franchis le hall d’entrée de TVA ou de la tour de Radio-Canada. Je suis très conscient du privilège que j’ai de m’y promener et j’ai encore la boule au ventre chaque fois que j’entre en studio.

Je retiens que les journalistes sont des gens très intelligents, qui œuvrent et manœuvrent dans une industrie difficile. Les journalistes traitent avec des centaines de personnes et sont habitués à couvrir les joutes de pouvoir entre les différents groupes d’intérêts, puisqu’ils sont la courroie de transmission des positions de ces groupes. Ils doivent synthétiser en très peu de temps, 24 heures sur 24, l’information de la façon la plus impartiale possible.

Beaucoup de médecins sont fâchés du traitement médiatique actuel envers leur profession. Cependant, je pense que le médecin moyen ne réalise pas le travail que les journalistes à la télé, à la radio et à l’écrit doivent déployer et la capacité de synthèse qu’ils doivent posséder pour être capables de mener une entrevue, écrire un texte ou faire un topo télé en 2018, à l’ère de l’information continue. On aime railler les médias quand on les juge sensationnalistes, mais il ne faut jamais sous-estimer l’intelligence des journalistes, qui ont souvent une vue plus « macroscopique » que nous, qui avons le nez collé dans les technicités du monde de la santé. Peu importe qu’on pense qu’ils n’arrivent pas à comprendre ou à saisir les subtilités de « notre milieu », ils sont le pouls et le miroir des citoyens, que ça nous plaise ou non. C’est donc à nous et aux autres professionnels et gestionnaires de la santé de leur expliquer ces subtilités.

L’entrepreneuriat et la gestion

En 2016, je démarrais avec une collègue une clinique dans la région de Mont-Tremblant. On n’y réinvente pas la roue : la (petite) clinique allait être formée d’un groupe de médecins faisant de la prise en charge, et d’une clinique d’urgence qui allait notamment être constituée de médecins pratiquant à l’urgence. J’ai appris que l’entrepreneuriat en santé n’est pas loin de la politique. C’est un secteur qui dépend du financement public et de décisions gouvernementales ministérielles pour sa croissance, ce qui empêche une saine concurrence et menotte les acteurs régionaux. C’est un secteur qui, par sa dépendance au ministère de la Santé, prête le flanc aux luttes d’influence.

Je sais maintenant que les médecins n’ont pour la plupart pas les compétences de gestion nécessaires à la gestion d’une PME. Une des meilleures décisions que j’aie prises a été d’engager un ancien gérant de restaurant comme gestionnaire de la clinique. Ils sont excellents dans le service à la clientèle, polyvalents, et savent comment gérer des budgets serrés. La
meilleure chose qu’un médecin puisse faire, c’est de s’entourer de gens qui parlent la langue des affaires, mais qui ont de fortes valeurs d’intégrité et d’empathie et qui voient leur clinique comme un service important dans la communauté qu’ils servent.

En étant simultanément gestionnaire local d’un département d’urgence et d’une clinique médicale à gestion privée (financement RAMQ), j’ai compris comment ces deux univers évoluaient dans des systèmes administratifs différents. L’agilité possible dans une clinique médicale rend l’inertie des grandes organisations hospitalières encore plus frustrante. Ce n’est probablement pas tant le fait qu’elles soient des organisations à gestion publique, mais plutôt le fait qu’elles soient si grandes. Plus une organisation est grande, plus elle est complexe, inerte et difficile à faire changer. C’est encore plus vrai dans le compliqué domaine de la santé, dont la réalité est très loin d’une chaîne de montage de véhicules automobiles et où les hiérarchies sont complexes.

Pour qui voter ?

J’ai été approché par les quatre principaux partis politiques provinciaux (seulement de militants régionaux influents en ce qui concerne le Parti libéral). J’ai écarté tout scénario de candidature avec chacun d’entre eux. J’avais la conviction que c’était la chose à faire. Le Québec n’a pas besoin d’un autre candidat médecin en politique pour améliorer son système de santé.

Avec le recul des dernières années, je suis persuadé que le paquebot qu’est notre système de santé ne changera pas de direction tant que le changement ne sera pas amorcé par un mouvement collectif important qui rejoindra tous les acteurs du système.

Gaétan Barrette a donné un électrochoc, mais celui-ci n’a pas conduit, globalement, à des changements structurels positifs. La seule façon d’arriver à amorcer un cercle vertueux en matière de gouvernance en santé est qu’une masse critique de médecins leaders montrent le chemin économiquement viable et éthiquement valable. Qu’ils le fassent dans les CMDP, dans les ordres professionnels, dans les syndicats, dans les administrations des hôpitaux, et au ministère. Parce que les politiciens passent, mais les technocrates restent souvent beaucoup plus longtemps.

J’ai appris que les Québécois ont vécu une révolution tranquille, mais que la plupart du temps, ils préfèrent le confort et l’apparente tranquillité du prévisible. Comme les médecins, les Québécois préfèrent le changement dans la continuité. Autrement dit, changeons, mais ni trop vite ni trop fort. La vraie révolution politique en santé, elle viendra lorsqu’une masse critique de médecins du terrain auront l’audace de se mettre devant nos décideurs politiques pour leur indiquer ensemble la voie à suivre. Cette voie à suivre, aucun futur ministre ne peut parvenir à nous la faire emprunter de force, même s’il décide lui aussi, seul, de nous asséner des « petits coups de bâton de rien du tout » (1).

Pour joindre Simon-Pierre Landry, M.D.

Précision : Prière de noter que les opinions des auteurs des sections « Perspectives » et « Courrier des lecteurs » ne sont pas des positions officielles du magazine Santé inc. de l’Association médicale canadienne ou de ses filiales. Les propos de ces sections n’engagent donc que la responsabilité de leurs auteurs respectifs.

Référence

  1. Citation du ministre Barrette en 2014 lors de l’annonce du projet de loi :  « C’est un petit bâton de rien du tout… C’est un bâton incitatif. Alors, c’est un bâton qu’on voit arriver. Vous savez, un bâton, ça fait mal quand on ne le voit pas venir. Alors là, actuellement, ils le voient arriver. Et là, il y a une décision adulte, un consentement éclairé, qui doit être pris. Le bâton s’en vient. Décision : j’accepte de me faire frapper, ou bien je change mon profil de pratique ? »
Publié dans

Simon-Pierre Landry

Simon-Pierre Landry, MD, CMFC, CMFC-MU, est médecin de famille pratiquant à l'urgence et aux soins intensifs à Sainte-Agathe-des-Monts.