Ah ! Bon…

— Ah ! ben ! Ah ! ben ! C’est elle !

Le rire est tonitruant telle une sirène de pompier déchirant un silence respectueux pendant une homélie. Plusieurs fidèles – ici, clients du supermarché où je me trouve – se tournent la tête dans sa direction. L’hilarité est générée par Laurent, un de mes fidèles patients. Je le surnomme l’enceinte acoustique du village. C’est tout dire.

Je me dirige cahin-caha, le chariot lourdement chargé de victuailles vers la sortie de l’épicerie. J’ai loué un chalet pour quatre jours dans les bois en bordure d’un lac avec mes trois enfants de 22, 19 et 17 ans : Paul, Simon et Zoé. Ils ont un appétit inouï et vident mon portefeuille au même rythme que mon garde-manger.

Je suis vêtue de ma tenue de yoga sur laquelle j’ai jeté un spectaculaire kimono bleu à fleurs. Je reviens de ma séance de yoga chaud et, si mes cheveux ne sont pas présentables, frisottés et en bataille, au moins ma tenue a le mérite de l’être.

Je pourrais détaler au pas de course et disparaître dans ma voiture, mais voilà, il y a huit mois que je me cache. J’opte donc cette fois-ci pour la transparence. J’offre à M. Laurent un petit sourire en coin et lui confirme :

— Ben oui, c’est elle !

Laurent est un tonique et sympathique septuagénaire. Il est de toutes les collectes de fonds, soupers-spaghettis, tournois de pétanque, etc. Il s’avance, m’agrippe les épaules et m’assène deux baisers sonores et mouillés sur les joues. Heureusement, il est très propre de sa personne. On ne peut pas en dire autant de moi qui, après une séance de deux heures et demie de yoga chaud, n’a toujours pas croisé de douche. Il se recule et me demande, perplexe :

— Quand est-ce que vous revenez ?

Et du même souffle ajoute :

— Ce n’est pas un cancer toujours ?

Je le rassure, le ton égal et calme :

– Non, je n’ai pas de cancer. Je reviens au bureau dans deux semaines.

Ragaillardi par mon explication, il s’enhardit :

– Coudonc, c’est quoi que vous avez eu ?

Des hémorroïdes géantes, ai-je envie de répondre. Mais bon, j’ai de la classe et un certain panache, alors je déclare plutôt :

– Un gros burnout.

Voilà. C’est dit. Vous et moi savons que le burnout, ça n’existe pas. Dans les faits, je suis tombée au combat de la maladie. Dépression majeure. Huit longs mois d’absence. Quatre mois hors du temps dans un long tunnel noir où le suicide se planquait comme solution au détour de chaque nouvelle journée de cauchemar. Mon intelligence au service de ma mise à mort. Pendaison ? Non, j’aurai le visage bleu, la langue sortie, les sphincters relâchés. Et qui me trouverait ? Mon fils, assurément. Et mon chien ? Qui le nourrirait, le sortirait pour la promenade, le brosserait, le caresserait ? Donc j’abandonne l’option un et je choisis les pilules dans une chambre d’hôtel anonyme. Je pourrais faire une sortie honorable à la Dalida. Qui me trouverait ? La femme de chambre assurément. Qui appellerait-on après la police ? Mon fils aîné, assurément. Il a 22 ans. Il ne s’en remettrait pas. Je suis cernée. Je dois poursuivre ma vie pour eux. Mais choisir de vivre pour les autres, c’est terne. C’est choisir d’être une âme sur le respirateur artificiel. Petit à petit — et je parle de plusieurs mois ici —, on se surprend à choisir de vivre pour la vie elle-même et ce qu’elle nous réserve de meilleur. Prendre des antidépresseurs. Souffrir, grossir, changer et peut-être finir par s’aimer. Quel contrat ! Ça aurait été pourtant si facile de renoncer. La paix éternelle. Plus de patients, fini les collègues motivés et obsessionnels, plus de jugement, de malaise, de débâcle financière. Plus de plongée sous-marine, plus de yoga, plus de chocolat, plus de glace au chocolat, plus de balade avec mon chien, Raymond. Hum, pas un si bon deal finalement, la mort. A posteriori, j’ai pris la bonne décision. Malgré la débandade financière, la honte de porter une maladie mentale au quotidien, je me félicite pour mon courage. Une doqueteure malade mentale. Difficile à croire. Une médecin imparfaite. Courageuse, toutefois. Mon Mal est invisible pour autrui. Je suis quand même une femme encore attirante. On ne devinerait jamais, diront-ils. Mon mal est tabou. On le chuchote du bout des lèvres en souhaitant ardemment que ce ne soit pas contagieux. Il n’est pas contagieux, certes, mais transmissible, ah ! ça, il l’est ! Merci à mon grand-père maternel bipolaire ! Merci à mon père TDAH ! Merci à mon oncle paternel bipolaire et alcoolique ! Sans vous, j’aurais eu une vie normale ! Mais je ne serais pas venue au monde ! Quel beau paradoxe philosophique ! Mes enfants ne sont pas épargnés. Ils jonglent au quotidien avec l’anxiété, l’insécurité. Dépression majeure, pour le néophyte, ça fait maladie mentale version folklorique. Asile. Cris. Électrochocs. Infirmier vicieux. Médecin sadique. Expériences secrètes. Lobotomie.

Qui voudrait d’un malade mental comme médecin ? Comme amie ? Comme mère ? Comme amoureuse ? Comme cliente d’une banque ? Il n’y a pas une longue file d’attente. Sauf au bureau du syndic, bien sûr. Le mien — car j’en ai un : mon assurance invalidité famélique et mon syndicat ne pouvaient rien pour moi — se prénomme Gunter. Il est d’origine allemande. Au début, il m’a semblé insensible, un être de chiffres. Par la suite, j’ai découvert un homme au grand sens de l’humour et qui m’a avoué que son ex est médecin. Donc, il a un pattern amoureux. Il aime les médecins. Je suis bénie. Et un jour, je deviendrai son ex-cliente. J’ai bien hâte. Il a bien ri lorsque je lui ai communiqué mon analyse de son pattern.

Voyez la subtilité ici : burnout, ça fait noble. Plus noble que « dépression ». On dira : elle a trop travaillé. Elle est tombée au combat pour nous. Elle a fait passer les autres en premier. Et les mains jointes et les yeux au ciel : elle donne tèeèeèellement à ses patients. Pauvre docteure !

Donc, la version officielle, pour rassurer Laurent — qui s’empressera de le colporter au bowling et à ses soirées-bénéfices — et pour sauver la face, parce que je vis encore mal avec le mot dépression, ce sera un burnout.

Il exhibe son cellulaire de sa poche et s’écrie :

– Faut que j’appelle Rolande, ma femme, pour lui dire ça !

– Lui dire quoi ?

– Que vous revenez !

Un peu décontenancée, je l’observe avec stupeur composer un indicatif sur son mobile :

– Rolande ! Je vais te passer quelqu’un !

Je saisis l’appareil :

– Allô ! Me reconnaissez-vous ?

On sent une hésitation dans la voix, une toux sèche :

– Heu… non.

– C’est la Dre Martha !

– Haaaa ! ! ! Docteure ! Je voudrais donc vous voir ! Je maigris, ça n’a pas d’allure !

– Moi, je grossis, ça n’a pas d’allure ! On va bien s’entendre !

Laurent proteste en criant dans le téléphone :

– Ce n’est pas vrai ! Ce n’est pas vrai ! Elle est toujours aussi belle !

Je le remercie silencieusement, car à mon âge ménopausique et respectable, on n’a jamais trop de compliments.

Rolande reprend :

– Ben là, docteure, je suis incapable d’avoir de rendez-vous. Pouvez-vous faire kèke chose ?

– Hum, j’ai bien peur que non. Je suis encore en congé. Il faudra contacter ma secrétaire.

– Ah, scusez, c’est vrai, vous êtes encore en congé !

– Au revoir, alors !

– Au revoir !

Ça, c’est la nouvelle Martha qui doit prendre soin d’elle. Celle d’avant aurait déplacé des montagnes, appelé la secrétaire elle-même et ajouté la dame dans un horaire déjà compressé. Maintenant, Martha délègue, réorganise, se fait de la place et dit non. Ce nouveau dogme devra être appliqué au travail, à la maison, dans sa vie sociale, ses loisirs ainsi que dans sa vie amoureuse, lui a admonesté son médecin-conseil du Programme d’aide aux médecins du Québec. Des heures de découvertes !

Finalement libérée de Laurent et Rolande et rendue à la maison, je tombe sur Zoé, ma fille adolescente, qui s’écrie :

– Maman, j’ai un chilling ce soir !

Donc, voici là une superbe occasion de mettre en pratique cette nouvelle doctrine. Chilling, c’est la nouvelle mode. Des adolescents se rassemblent en petits groupes, jasent, boivent de l’alcool et fument du cannabis, même si ma fille proteste que chilling, ce n’est pas comme party. Au chilling, pas d’ambulance et de coma éthylique. Au party, oui.

Donc, c’est chilling ce soir. Zoé ne devrait pas y repartir en ambulance. Ça suppose toutefois déplacement en voiture. Chauffeur. Moi ? Nah ! je n’ai pas le goût. Et Zoé est complètement étrangère au fait que je puisse lui dire non juste parce que je n’ai pas le goût ou l’énergie.

Je commente par un vague :

– Ah ! bon…

Elle fait comme le requin encerclant sa future proie. Elle tourne, se rapproche et déclare :

– Ben là…

Je joue la carte de l’innocence : c’est excitant !

Je m’enquiers :

– Ben là quoi… ?

– Ben… va falloir venir me porter… et me chercher après.

Misère. Pourquoi ne dit-on rien de cela dans la boîte du test de grossesse acheté en pharmacie ? Genre : Avertissement. Ceci est la première étape d’une longue suite de dépenses et de mauvais rôles que vous devrez endosser. Votre estime sera piétinée, votre orgueil en miettes lors de sa première crise du terrible two au Walmart. Ils auront la gastro en enfilade, et vous devrez rentrer travailler même après une nuit blanche. Leur copine les laissera par texto à 2  h du matin et vous passerez une autre nuit blanche à consoler et irez travailler ensuite le lendemain. Vous vous inquiéterez quand ils rentreront tard. Ils oublieront de vous appeler. Ils joueront en ligne jusqu’à 5 heures du matin avec des Tris, Oli, Fred et compagnie. Ils ne vous diront jamais qu’ils vous aiment. C’est vous qui découvrirez ce qu’est l’amour inconditionnel. Quelle femme sangloterait si son test s’avérait négatif après cela ? Les cliniques de fertilité fermeraient et le ministre de la Santé épargnerait des milliards de dollars. Le prénom Vasectomie deviendrait fort populaire.

Je reviens au présent. Je dois répondre à Zoé :

– Ah ! bon.

Le requin devient un crocodile. Il commence à s’énerver de l’inertie de sa proie :

– As-tu fini avec tes « ah ! bon » ! ?

Innocente, toujours, je feins l’étonnement :

– Quoi ?

– Tu dis toujours ça, asteure ! AH ! BON ! AH ! BON !

Je hausse les épaules :

– Ah ! bon…

Simon, mon second fils surgit dans la cuisine sur les entrefaites. Bienheureuse distraction. Il glousse :

– Ah ! bon, Zoé ! ? T’aimes pas les « ah ! bon ! » de maman ! ? Ha ! ha !

Le visage déjà rubicond de ma fille s’empourpre. Elle jubile : un conflit ! Elle y carbure ! Qui de moi ou de son frère choisira-t-elle pour cible ?

– Boooon ! V’là le chouchou à Maman qui parle, là ! Ne m’aide pas surtout, hein, je…

Elle a opté pour Simon. Alléluia ! Il pourra fort bien le supporter. La dépression peut s’avérer salutaire lorsqu’on y survit : on apprend à répartir le fardeau des responsabilités, histoire de ne pas rechuter. Et j’avoue que dans des situations comme celle-là, j’y prends un réel et malin plaisir ! Ah ! bon !

Texte : JOSÉE BOISSONNEAULT
Illustration : NATHALIE DION

Publié dans

Josée Boissonneault

Médecin de famille à Contrecoeur, CSSS Pierre-de-Saurel