Diplômé de la rue

Quelle place a l’approche communautaire dans la médecine d’aujourd’hui ? Trop peu, estime le Dr Jean Robert. Le médecin, qui travaille avec les marginalisés depuis de longues années, pose un regard dur sur le système de santé québécois, une structure déshumanisée, qui s’est éloignée de la souffrance des gens selon lui. Dans un livre fort en gueule paru récemment, il libère la parole des rejetés du système.

À l’âge de quatre ans, Alain Ménard a bu son premier fond de bouteille d’alcool. Son père, soudeur-assembleur dans une usine, organisait fréquemment des soirées de beuverie à la maison. Tous ses revenus y passaient.

« Chez nous, ce qui compte, c’est l’alcool, pas l’école », raconte-t-il dans le livre Médecin de rue, son livre coup de poing. Deux de ses frères et des pensionnaires hébergés chez lui l’ont abusé sexuellement. Et pas seulement lui. « Mon fameux père abuse de ma sœur aînée et la donne en pâture aux pensionnaires », dit-il.

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À 14 ans, il est chassé de la maison à coups de pied et de ceinture. La drogue, l’alcool, la prostitution et les vols à main armée marquent ensuite sa vie pendant plusieurs années et il contractera le VIH et l’hépatite C. Il avait partagé des seringues avec sa copine, séropositive, avec qui il avait aussi eu des relations sexuelles non protégées pendant une rechute de drogue.

Alain Ménard est mort au printemps 2015 à l’âge de 54 ans. À sa dernière visite à la Clinique Santé Amitié, peu avant de mourir des complications du sida, il a donné une aquarelle de son cru au Dr Jean Robert, qui assurait son suivi médical depuis un bon moment. Trois ans plus tard, deux de ses toiles, magnifiques, posées sur le haut d’une armoire, trônent toujours dans le bureau du Dr Robert, à Saint-Jérôme.

« Il savait que sa fin de vie approchait et il est venu me voir. Et il m’a dit qu’il avait le goût de me raconter sa vie. Alors, j’ai dit OK, j’ai sorti mon magnétophone et je lui ai dit : “OK, parle” », lance le Dr Robert, assis sur sa chaise derrière son bureau et son stéthoscope autour du cou. « On a pris une heure. Il m’a dit de faire ce que je voulais avec ça, mais à une condition : que je mette son vrai nom. Ça m’a surpris », poursuit-il.

Le docteur, officiellement spécialisé en microbiologie-infectiologie, vient tout juste de publier son livre. Dans ses pages, les témoignages sans filtres de ses patients abondent, et certains ont parfois fait les manchettes dans les médias. Ces amochés de la vie racontent leur réalité crue, leur consommation pour oublier et leur furieuse envie qu’on reconnaisse leur humanité.

Descendre de son piédestal

C’est justement pour enseigner aux jeunes médecins à avoir plus d’humanité que le Dr Robert a écrit ce livre, pour leur apprendre des choses « qui ne sont pas écrites dans un livre ».

Une de ces choses, c’est l’écoute. Il a appris à ressentir les problèmes et les besoins de ses patients en mettant sur pied un programme avec les prostitués du centre-ville, Contac-T-Nous, quand il a débuté au département de santé communautaire à l’Hôpital Saint-Luc, en 1976.

« C’est les filles de la rue qui m’ont enseigné ça ; c’est là que j’ai appris à me taire et à écouter. Elles ont réalisé que je les écoutais, et on a mis sur pied quelque chose qui était leur idée. C’est un programme qui a été fait pour les prostitués, qui n’avaient pas de services », explique-t-il.

Le poste en santé communautaire à l’Hôpital Saint-Luc a toutefois été aboli en 1995. La même année, le docteur a mis sur pied la Clinique Santé Amitié, à Saint-Jérôme, un des programmes du Centre Sida Amitié, un organisme communautaire. La clinique est aujourd’hui l’un des derniers bastions de la médecine communautaire. Elle vit de dons, entre autres des compagnies pharmaceutiques, n’obtient aucun financement public et reçoit d’anciens détenus, des toxicomanes, des travailleurs du sexe ou des gens sans cartes d’assurance maladie.

À l’entrée, on trouve une « aire d’accueil ». Nous sommes loin des numéros et de la froideur clinique et pressée de la salle d’attente habituelle. Lorsque nous attendons le Dr Robert pour l’entrevue, un autre patient assis devant nous se fait saluer par des employés, qui prennent de ses nouvelles.

« Je dis souvent aux gens qui viennent en stage ici d’écouter… L’accueil, c’est ça. L’endroit où la personne est assise est important et il faut favoriser la fluidité d’écoute. On entend avec ses oreilles, mais on écoute avec les yeux », souligne le Dr Robert.

Selon le docteur, les médecins n’apprennent pas à être réellement à l’écoute de leurs patients.

« On voit juste le diagnostic comme dans les livres, on étiquette le patient comme une boîte de conserve. Alors que la personne peut être mal prise, la personne peut vivre de grandes souffrances qui ne sont pas visibles. Ce n’est pas comme un bras coupé qui saigne, tu ne vois pas que ça saigne en dedans », dit-il.

Par le passé, le docteur a conseillé différents ministres de la Santé. Il explique que, dans les hautes « officines », la souffrance est considérée comme une donnée « molle ». « Ça s’apprécie, mais ça ne se mesure pas. Ici, on l’apprécie et on est capable de mettre un chiffre sur la douleur pour essayer de faire le pont entre le besoin et le problème », dit-il. Il donne l’exemple du fentanyl, qui fait des ravages. Une de ses patientes, qui fréquente encore le monde de la rue, a tiré la sonnette d’alarme, inquiète, après que huit de ses amies sont mortes. Elle a réclamé de la naloxone. « Moi, je sais où il y en a, alors mon travail à moi est de trouver la réponse à son besoin. Je suis allé à la pharmacie du coin et j’ai acheté 10 doses de naloxone. Ça m’a coûté 23,10 $ la dose », se rappelle le Dr Robert. La clinique a mis sur pied à ses frais une stratégie pour lutter contre le fentanyl dans les Laurentides.

Pour le docteur, le système de la santé a désappris à prendre en charge les amochés de la société. Il met cela sur le dos de la bureaucratisation du réseau, qui est rendu une « grande structure avec de nombreux paliers et des grands titres qui changent à tout bout de champ […] C’est une hiérarchie épouvantable », lâche-t-il. Dans ce système, dit-il, le patient est oublié et la structure, déconnectée.

Il se montre nostalgique de l’époque où il a commencé à pratiquer la médecine. « Si on avait la possibilité de le faire, on le ferait à la manière des CLSC et de la santé communautaire des années 70 et 80. Ça marchait ! Moi, je suis allé enseigner l’approche communautaire dans le monde entier. J’ai enseigné à l’université de Paris, à Moscou, en Pologne. Et pendant ce temps, ici, on s’éloignait de ce modèle », note-t-il.

En dehors du cadre

La clinique est connue pour ses traitements du VIH et des hépatites, mais il arrive que des patients sans ces conditions cliniques, mais ayant vécu une mauvaise expérience dans le réseau de la santé, cognent à sa porte et soient pris en charge.

C’est le cas d’Alex-Samuel Savoie, transsexuel de 40 ans, en voie de terminer son processus de changement de sexe. « Quand je suis arrivé ici, j’étais en choc post-traumatique parce qu’au travail, je vivais du harcèlement psychologique, j’allais très mal », dit-il, lorsque nous discutons avec lui dans le bureau du Dr Robert.

Il avait vécu une mauvaise expérience avec son médecin de famille à Sainte-Thérèse. « Quand j’ai commencé mes démarches, j’avais un médecin de famille qui était aussi pasteur. Donc ce que je faisais là allait à l’encontre de ses croyances. Il voulait me donner des médicaments, et je l’ai lâché », raconte-t-il.

C’est un intervenant d’un groupe LGBT qui l’a dirigé vers la clinique, où il reçoit de la testostérone et fait des prises de sang depuis quelques années. Mais l’analyse en laboratoire peut parfois être compliquée. Alors que nous discutons, le Dr Robert ouvre un tiroir et sort un formulaire de son bureau. Dessus, il y a quatre options à cocher pour le genre : masculin, féminin, trans et un point d’interrogation.

« Quand ça s’en va au laboratoire et que j’ai coché trans, bien, eux, ils ne savent pas quoi faire avec ça parce que dans leur ordinateur organisé par le ministère et la structure, il y a juste deux cases », dit-il.

Conséquence : il dit vivre lui-même un certain rejet comme docteur. Selon lui, le système de la santé est imbu de lui-même. « Ça ne se peut pas que ça marche en dehors de la structure. Alors le communautaire, c’est des niaiseux, c’est des agitateurs, et on ne les finance pas », pousse-t-il.

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Le Dr Robert pratique la médecine depuis maintenant une cinquantaine d’années. À 25 ans, en 1963, il découvre qu’il est atteint de tuberculose, alors qu’il est de garde aux urgences de l’Hôpital Saint-Luc. Il passera un certain temps en sanatorium, où il dit avoir niché « dans les bas-fonds des mal foutus, des rejetés que l’on enferme pour oublier et ne plus voir ». C’est à cause de cette expérience qu’il connecte avec les délaissés du système. Et si la vieillesse le rattrape, l’heure n’est pas encore à la retraite pour lui. « C’est beaucoup trop stimulant, ici », lance-t-il en pointant l’intérieur de son bureau.

Publié dans

Anne-Marie Provost

Anne-Marie Provost est journaliste à la pige et journaliste-recherchiste pour différentes émissions à la radio d'ICI Radio-Canada Première.