La grande guérison

De tous les pays que j’ai visités jusqu’à ce jour, s’il y en a un qui m’a profondément ébranlée, charmée, subjuguée, c’est sans contredit le pays du Soleil levant. Chaque fois que j’y ai mis les pieds, j’y ai découvert toujours plus de nuances, de splendeurs et d’éléments qui sont parvenus à réchauffer les plus froids recoins de mon cœur, à éclaircir mes idées les plus confuses et à adoucir les pans les plus douloureux de mon âme.

Texte et photos : MARIE-SOPHIE L’HEUREUX

C’est donc sur la distinguée invitation de la Japan National Tourism Organization (JNTO) et d’Air Canada – qui inaugurait enfin sa liaison directe Montréal-Tokyo en juin dernier – que j’ai accepté, sans me faire prier, d’aller passer quelques jours au Japon pour vivre l’expérience iyashi tabi, iyashi pour « guérison » et tabi pour « aventure ». J’ai donc pris la route pour une courte, mais profonde « aventure de guérison ». Guérison des vicissitudes du quotidien, des blessures du corps, du cœur et de tout ce que l’humain peut porter de lourdeur en son âme et conscience malgré lui. Les forêts japonaises, leurs soins naturels et culturels ainsi que la gastronomie du pays ont eu tôt fait de revamper ma géographie intérieure.

Le shinrin-yoku ou l’art d’étreindre les arbres

Au Japon, dans les parcs et les forêts, on ne doit jamais se surprendre d’apercevoir une personne très âgée, canne ou bâton à la main, gravir à pas de tortue les volées de marches ou de pavés par lesquelles les visiteurs s’élancent vers les sommets des collines et montagnes nippones. C’est que là-bas, on encourage fortement le contact avec la nature depuis le début des années 1980. D’ailleurs, c’est en 1982 que le shinrin-yoku ou « bain de forêt » – qu’on appelle aussi parfois sylvothérapie – a été introduit par le gouvernement japonais dans son programme national de santé publique. Le but ? Décrocher (et ce, avant même que les iPhone et Android qui nous accrochent tant ne fassent leur magistrale et définitive apparition dans nos vies). Un décrochage en toute lenteur, en presque silence, qui permet d’abaisser non seulement la pression artérielle, mais aussi le glucose sanguin et le cortisol, à raison d’une ou deux heures d’exposition aux arbres, aux ruisseaux et aux oiseaux. Ésotérique ? Que nenni ! Le bain de forêt s’apparente en fait à une forme de méditation active. C’est pourquoi on voit même des personnes très âgées le pratiquer.

Au cours de ma première visite au Japon, en 2015, alors que je ne connaissais même pas le terme shinrin-yoku et que je logeais sur l’île de Shikoku, je m’étais spontanément rendue en train vers la forêt du mont Zozu, dans la préfecture de Kagawa, afin de visiter le temple shinto du Konpira-San. En gravissant les 1368 marches menant au sommet, j’avais trouvé que la forêt avait des airs enchantés. Était-ce la lumière ? Le type d’arbres ? Leur disposition ? Les petits bancs ? Les lanternes ici et là ? L’arrangement des pavés ? Je n’aurai compris que trois ans plus tard pourquoi j’avais autant aimé cette mémorable marche en forêt…

Lors de mon voyage, en juin dernier, j’ai tour à tour visité le mont Hojusan puis le mont Haguro, dans la région de Tohoku. Les deux fois, surtout au mont Haguro, j’ai pu mesurer l’ampleur et la profondeur du sentiment de bien-être qu’insufflent les forêts japonaises. Premièrement, les arbres poussent tous très droit, résultat de l’élagage de leurs branches inférieures. En raison de cet élagage rigoureux et systématique, les rayons du soleil pénètrent dans la forêt d’une manière très particulière, se réfléchissant un peu partout, faisant ressortir tout l’éclat des teintes de vert et lui donnant justement ces airs de forêt ensorcelée. Les petits bancs rouges, les ponts, le chant des oiseaux, le murmure du ruisseau, l’air tiède et doux du printemps-proche-de-l’été nippon : tout est en place pour éprouver la communion de l’Homme avec la nature.

Dans la forêt du mont Haguro, dans la ville de Tsuruoka, alors que je marchais paisiblement en direction de la célèbre Gojūnotō, une impressionnante pagode de cinq étages, j’ai fait l’étonnante rencontre du cèdre « grand-papa ». Cet arbre, vieux de 1000 ans, gigantesque, très haut et dont la circonférence fait plus de 10 mètres, happe le regard dès qu’on l’aperçoit. Pour ma part, je n’ai pas pu résister à la romantique envie de « l’entourer » du tout petit mètre que constituaient mes deux bras juste humains. Il faut bien l’admettre, moi qui n’ai jamais osé faire de câlins aux arbres par peur de paraître stupide : quelle sensation ! Le sentiment contradictoire d’être à la fois futile et importante a aussitôt jailli en moi. Futile par mon âge, ma longévité limitée, ma réalité humaine, mais à la fois importante, capitale, par cette communion entre moi-même et la nature à laquelle j’appartiens, à laquelle nous appartenons tous. Cette visite me hante encore, car depuis, je recherche les forêts, toutes les forêts, à l’exception de celles constituées de gens…

Des soins culturellement naturels

Une autre manière de bien se soigner dans la région de Tohoku est de plonger dans certaines de ses merveilles naturelles et culturelles, comme les onsens, des sources thermales. L’une des plus authentiques expériences thermales nippones se trouve à Ginzan, aux onsens Takimikan. Ginzan onsen (les sources thermales de la montagne d’Argent) n’est pas accessible en voiture, car la station thermale est nichée au cœur de la montagne. On peut s’y stationner plus loin, mais il faut marcher ensuite entre cinq et dix minutes. Et la petite marche vaut amplement le détour : il s’agit d’une des vues les plus féériques de l’archipel, et paraît-il, surtout en hiver. La région avait à l’origine été développée pour l’extraction de l’argent, mais lorsque la mine a été fermée, Ginzan est devenue l’une des plus jolies petites stations thermales du pays. Tous les ryokans – ces auberges traditionnelles japonaises – qui longent sa rivière sont faits en bois et confèrent un petit air nostalgique à la beauté déjà saisissante des lieux, surtout le soir.

Il faut au moins une fois vivre l’expérience des onsens dans sa vie, même s’il est nécessaire de surmonter sa gêne à l’idée d’être complètement nu dans un bain avec d’autres inconnus (bien que du même sexe que soi, les hommes y étant séparés des femmes.) Mais tout d’abord, spécifions que le bain, au Japon, n’a pas pour fonction le nettoyage, mais bien la détente et la purification. C’est pourquoi, que vous soyez à la maison ou dans des onsens publics, vous apercevrez rarement un Japonais plonger directement dans un bain ou une cuve sans s’être lavé au préalable. C’est la douche d’abord, et il faut tout laver soigneusement, jusqu’aux trous des oreilles, et ensuite, place au plaisir du bain !

De petites stations assises avec des douches téléphones séparées entre elles vous permettent d’exécuter votre toilette au grand complet avant d’aller vous prélasser dans l’eau la plus pure qui soit, assis sur une pierre plate avec vue sur les splendeurs naturelles de la montagne d’Argent. On inspire profondément. Il y a pire, il faut bien l’admettre…

 

Prendre son sirop aux cerises

C’est une vérité de La Palice, on mange divinement bien, au Japon. Les Japonais ont « inventé » l’umami, le sushi, les ramens et une multitude d’autres délices exportées et rarement égalées de par le monde, tant les techniques sont précises et les produits, toujours frais. Outre les succulentes tempuras et soupes udon du restaurant Taikō à Tendo ou les oursins frais du Umai Sushikan à Sendai, deux expériences gustatives de la région de Tohoku se distinguent nettement et sont porteuses de promesses papillaires.

Premièrement, si vous ne connaissez pas le kaiseki, cette succession de petits plats soigneusement préparés et précédant souvent la cérémonie du thé, que l’on déguste souvent assis sur un tatami, il vous faudra y remédier lors d’un prochain séjour dans l’État insulaire, particulièrement à l’hôtel Takinoyu, vieux de 105 ans et tenu par les sympathiques frères Yamaguchi.

Vêtu d’un yukata, de bas (blancs) et de pantoufles, vous serez installé à une table avec d’autres convives, et le ballet commencera. Vous goûterez alors à des choses que vous ne croyiez même pas possibles : poissons à chair délicate, bœuf kobe, légumes marinés (tsukemono), riz au thé et aux crevettes (ochazuke) et même… une feuille d’érable japonais, qui ressemble drôlement à une feuille de cannabis. Vous terminerez le tout avec une boule de sorbet toute blanche surmontée d’une délicieuse cerise de Yamagata.

Et j’y arrive donc enfin, au dessert. Les cerises de Yamagata sont les plus prisées du territoire japonais, plus particulièrement la variété Sato Nishiki, la plus populaire, sucrée et acidulée à la fois et d’une teinte rouge tirant sur le rose. J’ai eu le plaisir de visiter une « ceriseraie » touristique et commerciale, non loin de la ville de Tendo, la Ohsyo Fruits Farms, où l’on cultive pommes, poires, raisins et autres fruits… mais surtout les cerises. Plus de vingt variétés de cerises y sont cultivées, et monsieur Yoshitomo Yahagi est de la troisième génération à s’en occuper dès l’aurore. Et comme on n’exporte pas les cerises japonaises, c’est l’occasion rêvée, après les avoir cueillies, d’aller croquer les Sato Nishiki lorsqu’elles sont déposées sur un parfait composé de crème fouettée et de sirop à la cerise et d’une purée de fèves rouges. Guérison garantie.

Tohoku où l’on guérit de tout

J’aime le Japon. Non, je l’adore. Est-ce en raison de son raffinement ? De ses paysages ? De sa nature enchanteresse ? De sa délicatesse ? De sa précision ? De sa prévisibilité ? Même s’il ne semble pas si simple de vivre le Japon au quotidien pour un étranger – du moins, à ce que m’en ont dit certains expatriés là-bas –, en simple visiteur, on s’expose en revanche à une plongée hors du commun dans un univers culturel et naturel unique en son genre et qui, on doit l’avouer, fait le plus grand bien. De la région de Tohoku, je suis revenue absolument guérie de tout… ou presque, car je souffre maintenant du profond désir d’y retourner.

Santé inc. remercie le Japan National Tourism Organization, Air Canada et la Japan Rail Pass pour leur contribution à la réalisation de ce reportage. Toutes les dépenses de ce voyage ont été assumées par ces organisations ainsi que par leurs partenaires locaux. Nous les en remercions très sincèrement.

CARNET D’ADRESSES

 

Pour plus d’information sur le Japon
JNTO : ilovejapan.ca

Pour acheter vos billets (vol direct

Montréal-Tokyo)

Air Canada : aircanada.ca

Pour commander votre passe de train
Japan Rail Pass: japanrailpass.net

Pour le bureau de tourisme de Tohoku : en.tohokukanko.jp

Pour séjourner à Sendai
Mitsui Garden Hotel (Sendai): gardenhotels.co.jp

Pour vivre l’expérience d’un sublime ryokan avec onsen intégré :
Takinoyu (Japan Onsen Ryokan) : takinoyu.com

Pour vivre dans un chic ryokan :
Hohoemino Kuyufu Tsuruya : booking.com

Pour cueillir et manger des cerises :
Ohsyo Fruits Farms: ohsyo.co.jp

Pour manger de délicieux sashimis à Sendai
Umai Sushikan : sushikan.co.jp

Pour vous prélasser dans l’un des plus beaux onsens du Japon
Takimikan onsen (Ginzan) : takimikan.jp

Publié dans

Marie-Sophie L'Heureux

Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice du magazine Santé inc. Elle est également collaboratrice santé à la radio d'ICI Radio-Canada, critique gastronomique au Guide restos Voir et journaliste voyage pour d'autres médias.