L’humanité Lean

Voilà. C’est finalement arrivé. Le règne en alternance du Parti libéral du Québec et du Parti Québécois depuis l’élection de 1970 a pris fin. Place maintenant à la Coalition Avenir Québec. Qu’on aime ou pas ce choix décidé par 37,42 % de ceux qui ont voté à la dernière élection, il faudra faire avec pour les quatre prochaines années. Que se passera-t-il dans le réseau de la santé, avec les médecins, les infirmières, les CHSLD, les patients ? Nul ne le sait encore, mais après le passage plutôt remarqué – un euphémisme, on en conviendra – de Gaétan Barrette à la tête du plus gros ministère de l’État, la tâche déjà colossale l’est encore plus pour la nouvelle ministre, Danielle McCann. Les réformes intempestives de son prédécesseur lui laissent un réseau très centralisé qu’il lui faudra démêler pour assurer la prestation des soins et services.

Allons-y tout d’abord avec l’aspect positif de l’arrivée de madame McCann au ministère de la Santé. Il est intéressant qu’une ex-gestionnaire d’envergure du réseau, ex-travailleuse sociale, en tienne les rênes. Intéressant, mais garant de rien du tout, surtout si on connaît certains principes déjà défendus par madame McCann.

La plus haute fonctionnaire du ministère a ensuite promis un changement de ton. C’est très bien. On voit mal toutefois comment n’importe quel nouveau ministre en remplacement de Gaétan Barrette aurait pu commencer autrement son mandat que sur cette note-là, le « ton » ayant toujours été le talon d’Achille du député de La Pinière. Des prémices agréables à entendre à tous les postes de radio, mais faciles à établir.

Puis, on promet qu’il n’y aura pas d’autre changement majeur des structures en place. C’est aussi une bonne chose. Mais encore là, il faut souligner que la question de la gouvernance en santé n’est pas tant une question de structures qu’une question de processus efficaces et visionnaires basés sur des données probantes.

On promet par ailleurs de revoir la gouvernance, d’y insuffler « proximité, humanité et ouverture ». C’est très louable, mais il faudra alors que madame McCann, partisane de la méthode lean – ou méthode Toyota, une méthode managériale inspirée de la réingénierie des processus de la chaîne de montage de la célèbre société automobile japonaise – lorsqu’elle était PDG de l’ancienne Agence régionale de santé et services sociaux de Montréal sous Yves Bolduc, renonce à la méthode lean, qui n’a absolument rien d’humain. Cela a non seulement été démontré par la littérature scientifique en administration de la santé, mais aussi corroboré en 2017 par un jugement de la Cour supérieure du Québec à l’égard du CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal.

Ce n’est pas tout d’essayer d’éliminer le gaspillage – la pierre d’assise de la méthode – qui nuit à la performance d’une organisation. Encore faut-il bien saisir la notion même de « performance » dans le milieu de la santé. Si on peut d’ores et déjà comprendre que la performance, quand il s’agit de dispenser des soins à des humains pour traiter des maladies – des éléments complexes et imprévisibles par nature –, ne peut pas être un copié-collé de l’idée qu’on se fait de la performance sur une chaîne de montage automobile, ce sera déjà un pas dans la bonne direction. Il faut faire attention avec les excès de cette soi-disant « rationalité » basée sur une théorie dont les résultats n’ont jamais été clairement démontrés. C’est simple : on peut bien adopter toutes les tendances possibles, dans le domaine de la santé, on ne peut jamais faire de copiés-collés. C’est ici que devient essentielle la notion de proximité avec les milieux.

C’est pourquoi il faut que nos attentes soient élevées envers madame McCann. Oui au changement de ton, oui à la décentralisation des processus, oui à la proximité, oui à l’ouverture et au dialogue, évidemment, mais il est aussi nécessaire que madame McCann, en bonne ex-gestionnaire, démontre qu’elle a un réel talent de visionnaire en priorisant aussi l’élaboration de solides indicateurs de performance du système de santé, en collaboration avec les différents corps professionnels, les experts universitaires et les milieux de soins. Des indicateurs qui se doivent d’être non seulement quantitatifs, mais aussi qualitatifs. La tâche est certes titanesque – établir de bons indicateurs de performance en santé a toujours été difficile au Québec –, mais je connais plusieurs experts en administration de la santé qui réclament des indicateurs de performance dépassant les légendaires temps d’attente aux urgences et qui seraient plus que ravis d’éclairer la ministre à cet égard. Ce serait une belle façon d’empêcher que l’humanité présagée par l’arrivée de madame McCann ne devienne trop lean au fil de son mandat…

Enfin, pour terminer, un mot sur Gaétan Barrette. Dans les rangs des libéraux, il semblerait qu’on chuchote que la défaite cuisante du parti est en partie imputable au style confrontant de Gaétan Barrette. Par conséquent, dans un geste qui prend tous les airs d’une punition, Pierre Arcand, le chef intérimaire du PLQ, a affecté ce dernier comme critique aux Transports et au Trésor. Je trouve ça dommage, pour tout dire et, même, un peu frustrant. Gaétan Barrette n’était sans doute pas le ministre de la Santé idéal, mais on l’aurait en revanche bien vu dans les souliers du critique en santé dans l’opposition. Se priver ainsi de sa connaissance du réseau est une erreur. D’ailleurs, à l’annonce de la CAQ de « geler » les augmentations des médecins spécialistes, l’ancien homme fort de la santé ne s’est pas privé de mettre en garde le gouvernement contre d’éventuelles poursuites. Je ne sais pas vous, mais moi, je trouve plutôt ironique et navrant que le PLQ ait, dans ce contexte, maintenu Gaétan Barrette en place aussi longtemps, le laissant chambarder tout sur son passage et à sa guise… pour mieux pouvoir le désavouer une fois dans l’opposition. C’est là une autre belle illustration de l’arrogance libérale.

 

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Marie-Sophie L'Heureux

Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice du magazine Santé inc. Elle est également collaboratrice santé à la radio d'ICI Radio-Canada, critique gastronomique au Guide restos Voir et journaliste voyage pour d'autres médias.