Vivre la Vipassana

Balcon

Cet été, je me suis souvent retrouvée à lire sur mon balcon fleuri afin de fuir les quelque
35 degrés qu’affichait mon thermostat. Dans un courriel de Medscape, ce matin, je tombe sur un statement récent basé sur une revue de la littérature par l’American Heart Association : la méditation préviendrait les maladies cardiaques. Y sont aussi énumérées les différentes sortes de méditation, y compris celle que je pratique depuis six ans maintenant : Vipassana. Quelle belle surprise pleine de bon sens ! Pourquoi ne pas en parler davantage alors ? Je m’imagine inclure la méditation et le yoga dans nos routines de garde avec salle intrahospitalière renfermant un tapis de sol et un vélo de spinning, tout simplement. Ça me semble tellement facile de changer le monde du haut de mon balcon fleuri. Je me permets alors un énorme moment de farniente, et je décide de me remémorer ma première visite au Centre Vipassana Dhamma Suttama…

La route, 11 décembre 2012

Même si l’auto file assurément vers mon objectif et que je m’approche de ma destination, le Centre de méditation Vipassana Dhamma Suttama, à Montebello, ma certitude personnelle s’effrite, et le doute s’installe. Je me rejoue la ribambelle de commentaires de mes proches quand j’ai parlé de mon projet, et bien honnêtement, peu d’entre eux me voyaient dans un centre de méditation : « Toi ? NE PAS PARLER pendant 10 jours ? Assise sur ton derrière dix heures par jour ? Moi, je ne pourrais jamais. » C’est vrai que je fais honneur à mes racines italiennes en étant plutôt loquace, dynamique et bruyante. Je n’ai rien d’un bouddha… Je me demande si vraiment certaines personnes ne peuvent tout simplement pas méditer, tout comme certaines personnes ne peuvent pas chanter. Si c’est le cas, je ne suis pas loin de me convaincre que je suis une des rares personnes qui ne peut faire ni l’un ni l’autre.

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Bon, je suis de toute évidence fébrile et un peu débile. Je me rappelle que tout est bien planifié : les comptes sont payés, le numéro d’urgence du centre envoyé, et mon avis de vacances électronique est planifié. Je n’aurai accès à aucun Wi-Fi et aucun appareil électronique, à l’exception de mon cadran des années 1980, en dix jours. Je sais que je devrai remettre mon cellulaire à mon arrivée au Centre, alors j’en profite pour mettre de la musique et appeler mes proches. Dix jours sans musique et sans contact personnel : une autre première qui s’annonce ! Je ne sais trop comment me passer de papier et crayon pendant mon séjour, moi qui voulais noter mes progrès et mes réflexions. Ça va être long. J’ai entendu dire que certaines personnes quittent le cours et que c’est extrêmement exigeant. Je suis chanceuse d’ailleurs de ne pas être tombée malade dans les jours précédant mon départ : j’aurais dû l’annuler et le remettre, et vu les listes d’attente, ça n’aurait pas été possible. Je recommence l’université le 5 janvier. Bref, c’est maintenant ou jamais, et ma curiosité intellectuelle prend le dessus ; je ne reculerai certainement pas si près de mon but de me surprendre, de surprendre tout le monde et de découvrir mon bouddha intérieur, aussi petit soit-il.

L’arrivée

Je quitte la 50 à la hauteur de Montebello et rapidement je m’engage dans un long chemin de terre vers ma destination. Le site est enchanteur, boisé et calme. Une ancienne école se dresse à ma droite… Je suis arrivée. Un bénévole est debout à l’entrée du stationnement : « Bienvenue ! C’est votre premier cours ? C’est en haut pour les bagages… Bonne chance ! » J’accepte la chance goulûment avec anticipation et avec naïveté : « Ça ne peut pas être si pire que ça, t’es capable ! »

Je ne suis pas la seule M.D. à avoir franchi la porte du Centre Vipassana, mais à ma première visite, en ce beau jour qui annonce l’hiver, je ne le sais pas encore. J’ai entendu parler de cet endroit pour la première fois en 2003 par un collègue de travail, et ça m’a paru vraiment intense, bizarre et intrigant de passer 10 jours en silence. Dire que ça m’a pris autant de temps avant de me présenter… Bon, je suis là. Plusieurs bénévoles m’aident pour mon inscription. Les clés, le cellulaire et le portefeuille s’en vont dans un coffre. Je m’installe dans ma chambre : c’est propre, simple, exigu, bref, aucune distraction possible. Je me rends à la salle à manger, chaleureuse avec ses poutres de bois imposantes et ses longues tables de bois massif. Plusieurs personnes sont d’ailleurs attablées, ça jase beaucoup, et la fébrilité est généralisée selon ce que je vois. Je rencontre une médecin de 50 ans en arrêt de travail, une infirmière de 35 ans en retour de voyage humanitaire en zone de conflit et une élagueuse de 25 ans autoproclamée « médecin des arbres ». Nous formons un beau quatuor, car nous en sommes toutes à notre premier cours. Nous avons toutes des proches ou amis qui sont déjà passés par là. Il semble qu’on va souvent au Centre Vipassana après recommandation de « bouche-à-oreille », ce qui ne me sur- prend pas tellement étant donné l’énormité de l’investissement en temps et énergie.

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Bientôt, on nous sert un petit goûter, et on nous explique le déroulement des prochains jours. L’horaire de la journée est impressionnant et affiché partout : lever au gong à 4 h et coucher à 21 h avec en tout et partout 10 heures de méditation par jour. L’enseignement est offert à l’aide de vidéos filmées par S. N. Goenka à raison d’une heure par jour. Le tout se veut drôle, rempli d’histoires touchantes et d’explications assez claires pour guider la pratique du jour suivant. Bref, je peux parler de méditation jusqu’à demain matin, mais si je ne l’ai jamais expérimentée, ça ne vaut pas grand-chose. J’ai hâte de me mettre en action si on peut dire. Quoique… Vers 19 h, la consigne du « noble silence » commence, et je me retrouve seule avec moi-même.

Mon voyage intérieur et mon expérience de la « lévitation »

La première journée, le réveil est difficile, et les premières séances paraissent absolument interminables. Mon esprit ne veut pas débarquer de la roue de hamster. À la fin de la première journée, j’ai l’impression d’avoir revécu toute ma jeunesse, avoir refait la déco intérieure de mon condo et d’avoir en tête la liste de choses à faire la plus longue de ma vie. À travers ce flot incessant de pensées, je suis capable de ne rester concentrée que quelques SECONDES à la fois ! Dieu que le temps est long ! Mes chevilles et mes genoux sont endoloris, je bouge sans arrêt. Je finis par avoir tellement mal que je pense être en train de me faire poignarder. Comment vais-je me rendre à la fin ? Je m’inscris pour rencontrer l’enseignante à la séance désignée pour les questions sur l’heure du dîner. Elle m’encourage dans mes efforts et normalise mes inquiétudes : tout ça est normal. Mon désir irrépressible de dormir pendant la méditation ? Normal. Mon ennui de ne rien faire assise ainsi ? Normal. Ma frustration ? Normal. Les douleurs affreuses ? Normal. On dirait que je consulte un médecin en début de grossesse tellement elle normalise tous mes symptômes. Elle me suggère finalement de ne pas tolérer trop de douleur, car la méditation n’est pas de la torture. D’accord. Je décide de continuer. Après tout, ça ne peut qu’être long de maîtriser la technique, car ça fait bien 30 ans que je laisse mon esprit sauvage en toute liberté. La liberté de se détruire avec ces réflexions inconscientes. Est-ce même possible de dompter cet esprit libre après tant d’années ? Si jamais j’ai des enfants, je vais méditer avec eux dès la maternelle… Bon je suis encore perdue : FO-CA-LI- SE, Évelyne. Je me mets à m’imaginer que mon esprit est un cheval sauvage et que je veux le dompter. Je m’applique à la technique et je re- re-re-re-re-recommence. Patience. Détermination. Persévérance. Courage.

Je découvre avec bonheur la méditation sur un petit banc la troisième journée : position beaucoup plus confortable. Mes articulations sont mieux alignées, mais force est de constater qu’une position prolongée est inconfortable, peu importe laquelle. Par contre, je me sens davantage en contrôle avec une position de plus comme outil, et je réalise qu’il n’est pas nécessaire d’adopter la position du lotus pour bien méditer. Les journées se suivent, mais ne se ressemblent pas. Quel rollercoaster d’émotions, cette retraite ! Une séance matinale peut s’avérer un franc succès et la suivante être un calvaire. Je ne peux prédire quand la méditation se déroulera bien ou non. Comment vivre tant de choses, assise à la même place, tous les jours ? C’est fascinant. La routine des jours est rassurante, malgré l’insomnie qui me guette dès la quatrième nuit.

À l’aube du quatrième jour, somnolente, je commence la technique Vipassana du regard intérieur, et peu à peu, mon esprit sauvage semble prendre plaisir à cet exercice de pleine conscience. J’apprends à diminuer l’accent que je mets sur mes pensées invasives, mais au prix d’une gymnastique mentale impressionnante ! D’ailleurs, mon esprit théorise plus qu’il n’exécute en ce début de quatrième journée. Je me rappelle vaguement Sir William Osler et son discours Æquanimitas du début du siècle. Et Vipassana, c’est exactement ça : trouver l’équanimité dans son corps, son âme et son esprit. Un bon médecin est capable d’être équanime et donc d’accueillir sans jugement. Il peut ressentir des choses, mais les reçoit avec résilience et détachement afin d’être efficace et réceptif, plutôt que d’être réactif. J’en ai bien besoin rien qu’à voir la façon dont je suis affectée par l’injustice, le manque de civilité, l’indifférence… Bon ! Ça suffit ! Au travail !

Vers la cinquième journée, à la moitié de mon voyage, le reste du temps qu’il me reste à parcourir me paraît éternel. Je me réfugie dans la nature et sors du Centre tous les midis. Je prends goût à mes marches quotidiennes dans le sentier désigné. Je me retiens de courir, car il est interdit de s’entraîner intensément pendant la durée du cours pour garder notre esprit et notre corps paisibles. Lors d’une de mes marches, une peine immense ressurgit, et je laisse couler les larmes. Les arbres qui m’entourent s’embrouillent. Je décide de mettre mon énergie à observer les moindres détails de la nature qui m’entoure. Dans un élan de solitude, je croise un arbre et l’enlace quelques minutes. Je me sens mieux. Je décide de prendre la vie une minute à la fois…

La sixième journée, je tente difficilement d’embrasser cette philosophie du lâcher-prise et du moment présent. Je commence à manger et à me déplacer de façon plus consciente. Les délicieux repas végétariens et la tisane sucrée au gingembre… De vrais rituels à déguster en silence en regardant son assiette. Je savoure chaque bouchée, et chaque repas se transforme en méditation. À quelques reprises, je mange trop et en paie le prix avec une grande somnolence en après-midi ! Leçon de modération comprise. C’est pour moi le début d’un détachement face à la nourriture et, en même temps, les repas sont un moment de ressourcement et de plaisir que j’apprécie au plus haut point et qui m’aide à passer à travers la journée…

Au septième — encore plus au huitième — jour, ma réalité se fait plus distante, et son emprise sur mon esprit s’atténue. Cette fenêtre vers un calme intérieur me permet finalement de mieux travailler. Je réussis à me concentrer pour quelques instants et je prolonge même quelques séances pendant les pauses afin de me retrouver seule dans la salle de méditation, ce havre de paix qu’on apprend à apprécier. Soudainement, je me sens incroyablement paisible, légère, et les limites de mon corps disparaissent, alors que je ne fais qu’un avec le reste du monde… J’intellectualise par la suite que la « fameuse » lévitation n’est probablement que le fruit de la disparition de la sensation de mon derrière sur mon banc de méditation ! Je ne vivrai cette expérience qu’une fois, et elle n’aura duré qu’un court moment. Je me garde bien de désirer qu’elle se reproduise d’ailleurs, aussi agréable fût-elle, car dans la philosophie bouddhiste, tout désir est à proscrire afin d’éviter de souffrir davantage.

Le neuvième jour, je commence déjà à appréhender mon départ. Une certaine anxiété surgit à la simple idée de me remettre à communiquer avec les autres et à l’idée de reprendre part au monde extérieur et à son agitation. Toutefois, à la fin de notre séjour, tel un cadeau réconfortant en guise de soutien à notre transition, nous apprenons la méditation Metta, celle de l’amour universel. Je tombe littéralement amoureuse de cette technique méditative très différente du regard intérieur de Vipassana.

Je me rends finalement au dixième jour. Le « noble silence » est brisé en fin de journée afin de permettre notre transition vers la réalité, et j’en ai bien besoin. Je retarde le moment où je dois entendre le son de ma voix. Mes paroles me semblent futiles, je pèse mes mots. J’invite un groupe de femmes à raconter leur expérience, et l’intensité de leur vécu me laisse sans voix. Assises au sol, nous baignons dans une ambiance empreinte de respect, d’ouverture et de bienveillance. Nous vibrons à une nouvelle fréquence, et c’est presque une évidence que la paix dans le monde passe par la paix intérieure.

Le retour

Le onzième jour, c’est le départ et le grand ménage ! La fierté d’avoir réussi est douce et la méditation matinale… difficile. Je réalise déjà que les conversations que j’ai eues hier prennent de la place dans mon esprit et m’empêchent de me concentrer aussi facilement… Le calme de l’esprit est fragile et facilement perdu. Je suis impressionnée d’apprendre que quelque 180 centres Vipassana sont répartis partout dans le monde et que notre centre québécois rejoint plus de 3500 étudiants par année et est ainsi classé troisième en importance. Je décide de faire un don qui permettra à de futurs étudiants de vivre l’expérience de méditation Vipassana.

En déneigeant ma voiture dans le stationnement, je me dis que je reviendrai au moins une fois pour être serviteur pendant un cours au Centre. Sur la route, contrairement à mes attentes, je n’ai pas le réflexe de mettre de la musique. J’ai tout de même hâte de parler de mon aventure et de coucher sur papier tout ce que j’ai appris. Je reviens chez moi le 22 décembre… En plein dans un party de Noël de ma famille italienne ! Aïe ! Pour la transition en douceur, on repassera !

Dans les semaines suivant mon retour, on me fait le commentaire que depuis ma découverte de la méditation Vipassana, je suis plutôt… douce. Moi ? Je parle de façon posée, et ma voix a perdu des décibels. Je doute de la pérennité de ce changement, et avec raison, car lorsque je me mets à moins méditer, je remarque que cette douceur perd du terrain. Au volant, le trafic ne me dérange presque plus, je réagis moins aux vicissitudes de la vie et je me sens totalement présente pour mes patients et mes proches. J’ai l’impression d’être moins sensible aux contre-transferts et aux aberrations administratives du système de santé. À ma grande surprise, j’ai fait le voyage le plus rentable de ma vie ! J’ai réellement l’impression d’avoir vécu tant de choses, tout en restant immobile.

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Il fait chaud ! De mon balcon, je peux voir les montagnes qui bordent Québec. Ça fait maintenant six ans que ma première visite au Centre a eu lieu, et après y être retournée comme je me l’étais promis, je ressens une réelle gratitude d’avoir gardé un peu de Vipassana dans ma vie. Je suis maintenant capable de parler de méditation en connaissance de cause. Je suis heureuse d’être allée au-delà de l’intellectualisation et d’être dans l’action ! Walk the talk comme on dit! La méditation aide à ce que je reste équanime, à me garder les pieds sur terre, mais ce n’est certes pas une panacée. Avec le recul, je crois que l’impact le plus marquant est que je n’ai plus jamais posé les yeux de la même façon sur ma souffrance, celle des autres, et sur le passage du temps. Je suis plus que jamais consciente de l’impermanence des choses. En fin de compte, c’est le seul voyage dont je suis revenue sans souvenir ni photo. À rester assise à la même place, j’ai eu l’impression de faire le tour du monde, le tour de mon monde.

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À présent, ma résilience et mon acceptation de l’impact de mes blessures sportives ont grandi, car, même blessée, même malade, je peux être bien et heureuse dans mon corps. J’ai réalisé que la vie était belle malgré tout. Je me sens plus ouverte aux différents visages de la spiritualité individuelle. Et qui l’eut cru, ma légendaire impatience ne l’est plus autant ! Une longue file d’attente ? « Respire, Évelyne. » C’est une occasion de méditer. Une journée difficile ? Anicca, un terme en langue pali qui veut dire que rien n’est éternel, ni le positif ni le négatif. Depuis que j’ai découvert la méditation Vipassana, j’ai un outil de plus pour me mettre en situation de calme intérieur. Ce n’est pas peu dire, car cet état me permet d’être plus généreuse, dynamique et reconnaissante dans mon quotidien.

Publié dans

Evelyne Gentilcore-Saulnier

Evelyne Gentilcore-Saulnier est M.D., M.Sc., B.Sc.PT et résidente en physiatrie.