Bouchées de paradis

Je patiente dans la salle d’attente de mon psychiatre. Je l’ai surnommé Dr Troisième-Œil. C’est tout dire. Déjà, utiliser le terme  « mon psychiatre », ça sonne étrange. Un doqueteur de fous comme on disait autrefois. Des sciences molles, comme dirait mon ex-mari, un mathématicien bas-brun frôlant l’Asperger sur bien des critères. Vous comprendrez qu’il n’a jamais consenti à se faire évaluer par Dr Troisième-Œil. C’était moi, la folle du couple. Le couple s’est défait. L’Asperger est resté, la folle est partie.

Un jour, quelque temps avant mon divorce, j’étais en pleine dépression majeure, ma première. Je commençais tout juste à aller un peu mieux et à avoir moins besoin de Bas-Bruns, souhaitant passer à autre chose. Me retrouver. Me donner la chance de découvrir le bonheur de vivre des émotions dans un couple. Je ne l’aimais plus. Je voulais divorcer. Bas-bruns a perdu 45 livres en 10 jours et a appelé le Dr Troisième-Œil. Il était convaincu que j’étais bipolaire. À sa défense, il est vrai que c’était plus acceptable pour son ego que je sois malade. Imaginer que je ne l’aimais plus lui était insupportable. Dr Troisième-Œil lui a répondu :

– Rassurez-vous, si elle divorce, c’est qu’elle va mieux.

J’ai souri.

Ce médecin est incroyable. Il donne de son temps pour ses pairs. Il les écoute, s’intéresse à leur histoire, dédramatise, ne les juge pas et saupoudre le tout de son humour redoutable et pince-sans-rire. Il devine tout. D’où son surnom de Dr Troisième-Œil.

Dix ans plus tard, j’en étais à ma seconde dépression… survenue alors que j’étais déjà sous antidépresseurs. Parlez-moi d’un perfectionnisme ! J’aurais dû revoir Dr Troisième-Œil bien avant. Je ne l’ai pas vue venir, cette rechute. Pourtant, tout était parfaitement orchestré pour qu’elle survienne : la ménopause, le nid vide, la surcharge de travail, mon perfectionnisme, mon vieillissement, une douleur chronique au dos. Des dettes. Puis vinrent les nausées, les vertiges, les migraines. Le reflux. La perte de poids. L’anergie. L’insomnie. Les explosions de colère. Et
pour finir, des pleurs devant une patiente.

Une nuit, je me suis réveillée à 4 h du matin et une évidence m’a happée : il fallait que je cesse de travailler. Que je trouve de l’aide. Mon projet d’avenir, c’était de me donner la mort. Dans ce marasme de noirceur, la flamme ténue d’une petite bougie : ce n’est pas normal de faire quotidiennement des plans pour mourir depuis un an. D’être parvenue au quand. D’avoir déjà fomenté le comment. Le où aussi. Or, l’idée de mourir me terrifiait, et je ressentais une toute petite envie de continuer. J’ai suivi la flamme. Elle m’a ramenée au Dr Troisième-Œil, à l’arrêt de travail, à d’autres antidépresseurs. À obtenir du soutien inattendu d’un collègue et ami, et à la sollicitude d’une amie bienveillante.

Lorsqu’on s’absente du travail pour une dépression, il faut s’attendre à ne pas recevoir de fleurs ni de cartes de prompt rétablissement et peu ou pas d’appels de collègues. Pourtant, lors d’un arrêt pour une banale chirurgie, ne serait-ce que pour un appendice perforé, tout est différent. L’empathie de l’entourage est tonitruante. « Pauvre elle ! » « Elle aurait pu mourir ! » « Elle travaille trop aussi ! » « Il faut qu’elle prenne son temps ! »

J’ai frôlé la mort. J’ai trop travaillé pour mes capacités. La différence, lorsqu’on souffre d’une dépression, c’est le silence. Le satané silence. Le silence du malade et le silence de l’entourage. Il est fracassant. Les gens n’osent pas. Pourtant, on a diablement besoin de
sentir que de rester dans cette vie fera une
différence pour quelqu’un !

Cet ami inattendu, cet ancien frère d’armes aux urgences, ce Yannick, a été un phare dans l’obscurité :

– Hé ! Martha ! Viens-tu prendre un café ? J’en connais un bail sur le Programme d’aide aux médecins et les antidépresseurs !

C’est comme recevoir une bouée au milieu de l’océan en pleine nuit. J’ai suivi cette petite lueur. Je me suis habillée, maquillée, coiffée (un effort inouï, car déjà prendre un bain dans mon état relevait de l’héroïsme).
Et j’y suis allée. Et puis on a remis ça au détour de ces longs mois arides et sans fin.
Ça m’a permis de ne pas me déconnecter de mon milieu de travail. De recevoir de l’empathie, du non-jugement, des sourires. Des rires même. Car nous en avions déjà
partagé tellement lors de nos quarts de travail aux urgences il y a quelques années. Un frère d’armes s’est souvenu de moi et m’a contactée dans cette nuit sans fin. Alléluia !

Un jour, un téléphone. Ma consœur en phase préterminale d’un cancer. Trente-neuf ans. Mère de deux jeunes enfants. Un mariage heureux, de l’argent. Le tout pulvérisé par cette saloperie de cancer.

Elle me dit :

–​J’ai vécu la dépression et entre le cancer et la dépression, c’est la dépression, la plus
souffrante.

Illustration : Nathalie Dion

On a jasé. On a ri. Avons parlé d’aller déjeuner. Elle est morte quelques semaines plus tard sans que nous ayons eu le temps d’y aller. Elle a pris le temps de me réconforter avant de partir. Une énième chirurgie. Le temps est finalement venu, endormez-moi, s’il vous plaît, je suis prête, qu’elle a dit. Et elle est partie, nous laissant, nous, ses collègues, ses proches et ses amis interloqués, incrédules et infiniment tristes.

Les mois ont passé. J’allais mieux. Guérie, mais vulnérable. L’ami inattendu qui me texte : « Tu viens au congrès ? »

– OK, lui ai-je texté en retour.

J’appelle une autre fidèle amie, sœur d’armes et consœur, et nous décidons d’y participer tous les trois.

Ce fut un grand plaisir d’y être avec mes amis, de me reconnecter à mon identité de médecin. Toutefois, ce fut également un défi titanesque. D’abord, m’acheter de nouveaux vêtements. J’ai gagné huit kilos avec les médicaments ; plus rien du « avant » ne me va. S’adapter à ce nouveau corps. Ensuite, écouter les conférences. Se concentrer. Et le pire, affronter d’anciens collègues. Les indestructibles. Les performants. Les solvables qui en sont à leur troisième chalet. Ceux qui ne tombent pas. Ce midi-là, à la table, où je ne connaissais pas la moitié des convives, j’ai puisé le courage dans le sourire de mes deux fidèles amis. J’étais épuisée. Une des « convives », Martine, s’avère une ancienne collègue d’un hôpital régional où on devait être conformistes, performants, bourgeois, mariés, solvables à trois hypothèques pour être des leurs. J’ai quitté ledit hôpital. Allez savoir pourquoi. Donc, un vestige de mon passé est assis là, à ma table, du rouge à lèvres bien étalé sur ses incisives supérieures… Son ton est faussement enthousiaste et tapageur pour couvrir le bruit des couverts et des assiettes qui claquent :

– Hé, Martha ! Comment ça va ? Fais-tu encore de l’urgence ?

Comme si ça pouvait l’intéresser.

Je soupire :

– Non, j’ai arrêté. Je travaille dans un dépanneur maintenant. J’aime bien vendre des cigarettes aux enfants. Je me sens utile.
– Ha ! Ha ! Toujours aussi drôle ! Comment ça, tu ne fais plus d’urgence ? Tu étais tannée ? C’est vrai qu’avec l’âge, on prend du poids, on est moins vite…

Et moi qui ignorais jusqu’à ce jour que les vaches portaient du rouge à lèvres.

Je déchire sec mon petit pain en deux et lui réponds en la regardant droit dans ses yeux de fouine :

– Non, j’ai fait une dépression. Je suis en arrêt de travail depuis huit mois.

L’effet est pire que si j’avais crié « Sodomie ! » dans une église bondée des années cinquante au moment de la sainte eucharistie. Le visage rubicond de Vache-Martine s’allonge, mais je distingue tout de même un éclair furtif de jubilation dans ses petits yeux trop rapprochés de fouine. La fourchette suspend sa course avant de frôler sa langue de vipère. Elle mastique, avale sa bouchée et la voilà partie à discourir et à pérorer :

– Moi, ça fait vingt ans que je pratique et patati patata, ma secrétaire… je lui dis nanana jamais de billet d’absence, nanana jamais de rajouts, nanana ma fille va à Polytechnique en génie, c’est le meilleur établissement (bien sûr, elle affirme cela après avoir appris que mon fils Paul fréquente l’ETS, en génie également) et slap-slap ! la soupe, et repatati prise de rendez-vous, repatata meilleur dossier médical électronique, meilleure version que la vôtre, je l’ai vue, c’est de la merde, la version 2.0, Ah ! Ah ! et cetera, et cetera, mon chum, lui, je lui dis nanana, ma femme de ménage nanana, je lui dis, l’appart de ma fille est génial avec ses hauts plafonds, sa déco, embauché un designer d’intérieur. NA. NA. NA.

Ça suffit.

Qu’est-ce que je fais là à l’écouter ânonner de la sorte ? Pourquoi perdre mon temps désormais si précieux à faire semblant que j’approuve ses commentaires non sollicités, son flagrant manque d’empathie ?

La voilà qui en remet en me démontrant comment elle n’a pas fait et ne fera jamais de burnout, ELLE. Comment elle est organisée dans sa pratique et au quotidien, comment ses patients n’ont pas de troubles de personnalité et ne sont pas énergivores. Pitié ! Dites-moi que je n’ai pas choisi de vivre pour entendre une telle merde ! C’est un purgatoire, cette femme.

Je me lève, repousse ma chaise. J’en ai assez du purgatoire, j’ai comme une envie de paradis tout à coup :

– Martine, à ce que je vois, l’âge ne t’a pas flétri la langue, seulement les triceps et tes abdos ! Ta mesquinerie se bonifie avec l’âge ! C’est une réussite, vraiment ! Et un conseil : le rouge à lèvres, c’est du rouge à lèvres, justement, pas du rouge à dents !

Les épaules de mes frères d’armes sautillent. Ils rigolent. Libérée de Vache-Martine et de son soliloque, je me dirige vers la sortie. J’en ai assez pour aujourd’hui. Allons profiter un peu du soleil et de la piscine de l’hôtel, un petit paradis à ce qu’on dit ! Et pourquoi pas un peu de yoga parfumé aux huiles essentielles avec ça ? Beau programme, non ? Namasté !

Laissons les vaches où elles sont !

Publié dans

Josée Boissonneault

Médecin de famille à Contrecoeur, CSSS Pierre-de-Saurel