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Faire tourner les têtes

Je me rappelle ces mois de septembre, au primaire, quand nous jouions aux « hélicoptères », ces samares qui tombaient des arbres entourant notre cour d’école et qui tournoyaient, virevoltaient pour finalement choir dans nos toutes petites mains. On en faisait simplement le compte, et le vainqueur était celui ou celle qui en attrapait le plus sur un court laps de temps avant qu’elles n’aient touché terre. Après, nous nous amusions à les tenir par la semence et à écraser leur aile, friable comme du papier de riz, contre le mur de pierres de l’école.

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Alors quand j’ai appris que les propriétaires, David Ollu, Mélodie Perez-Mousseau et Youri Bussières Fournel –  des anciens du Bouillon Bilk  –, s’étaient inspirés des samares et de cette poésie de l’enfance pour trouver un nom à leur nouvel établissement dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, dans l’ancien local du restaurant La Tannerie, j’étais déjà un peu sous le charme, je dois l’avouer.

L’Hélicoptère est un endroit chaleureux, et son petit Hélico Café, dans la salle contiguë toute décorée d’orange et de blanc, l’est tout autant. Avec son plancher de bois de grange, sa grande fenestration, son mur de briques et sa banquette d’un beau vert émeraude, le restaurant est assurément l’un de ces espaces de quartier où on s’attable gaiement, non pas en serrant les dents ou en ayant peur de faire un faux pas inélégant comme dans les restaurants un brin trop guindés. C’est un lieu qui respire la détente et le bon goût, et qui invite surtout à ne pas trop se prendre au sérieux… même si on y mitonne une excellente cuisine le plus sérieusement du monde.

Comme toujours, nous nous installons au bar. Il est toujours agréable d’y prendre place pour parler au barman et ainsi mieux comprendre les rouages et nouveautés d’un établissement.
Enthousiasmées par nos appétits et notre envie de goûter à tout, nous commençons par demander à notre hôte du soir de nous servir à boire. Ce dernier nous suggère le Negroni d’été, à base d’Amermelade, et L’essence Sazerac, sorte d’Old-fashioned des temps modernes. Va pour les cocktails originaux, qui enjôlent les palais dès la première gorgée !

À l’Hélicoptère, on suggère de choisir de cinq à six plats à partager, car c’est l’idée des lieux : partager. C’est toujours un bonheur de pouvoir goûter à plusieurs petites choses. Cela permet toujours de mieux évaluer la cuisine d’un restaurant. Dans les restaurants où les trois services règnent en roi et maître, il est plus facile de tomber sur un plat moins réussi que les autres, ce qui rend la critique parfois plus difficile… et injuste.

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Après quelques tergiversations, ma convive et moi nous entendons sur le cortège gastronomique qui suivra. Mon accompagnatrice, qui a déjà mis les pieds ici et qui est aussi critique gastronomique, réclame presque à grands cris la mousse de foie de volaille. Je ne me fais pas prier, et je ne suis pas déçue. La mousse est onctueuse à souhait et déposée sur un financier légèrement salé avec des pistaches et de jeunes raisins. Ma consœur avait bien raison.

Vient ensuite l’entrée de cœurs de canards marinés sur labneh au poivre avec des raisins et des radis du Québec légèrement marinés et sucrés. J’étais réticente à choisir les cœurs de canards. J’avais l’impression, le vague préjugé en fait, que le plat aurait un goût ferreux –  un peu comme un cœur de poulet trop cuit  –, mais cette composition de labneh me faisait envie. Étonnamment, aucune trace de fer en bouche. Ce fut même l’un des plats les plus réussis de la soirée.

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Les cœurs sont tendres (!) et les accompagnements, d’une heureuse fraîcheur, avec leur croquant, leur petit côté vinaigré et leur touche sucrée. Une bien belle assiette.

Mesdames les critiques sont heureuses. Tout de suite après, c’est le tour de la morue noire de faire son entrée, entourée d’une armée d’armillaires couleur de miel marinés, de dashi miso, de coriandre et d’une salade de radis. La chair du poisson est fondante, et ses accompagnements sont la clé de la délicatesse du plat. Nous sommes, encore là, ravies.

Nous hésitons à prendre le plat de tomates ancestrales avec féta fouettée et croûtons de croissant (faits à partir des croissants non vendus du Hélico Café : la belle idée !). C’est que – bah, une énième entrée de tomates au restaurant – nous trouvons l’idée redondante un peu, car nous savons trop bien que, souvent, la saveur des tomates est quelconque et que cela a le potentiel de gâcher le tableau. Mais comme notre serveur nous promet une qualité de tomates phénoménale, nous obtempérons. Les tomates ont de vives couleurs de jaune, de rouge et de vert et sont en effet toutes franchement plus délicieuses les unes que les autres. Merci de la suggestion, monsieur Genest. Un plat sous le signe de la suavité et de la grâce. Soudainement, nous voulons de ces tomates dans tous les plats de tomates du monde. Comme quoi deux filles peuvent changer d’avis…

Nous terminons le contingent de plats salés avec un mets de tortellinis farcis au bacon, shiitake, oignon vert, sésame et bouillon de volaille à la cardamome et à la cannelle. Ici, à notre étonnement, c’est un peu le contraire qui s’est produit. Nos attentes étaient très élevées, et nous avons été un rien déçues, non pas tant sur le plan des saveurs, des amalgames, plutôt réussis en fait, mais des quantités. On aurait souhaité un peu plus de tortellinis et un peu moins d’accompagnements et de bouillon.

Nous ne sommes pas très doués en Occident pour la doctrine japonaise hara hachi bun me, qui consiste à ne manger qu’à 80 % de sa faim. Nos panses, à moi et à ma commensale, sont sur le point d’éclater, mais il faudra bien que quelqu’un parle des desserts. Je crains que le gâteau aux dattes, pommes et caramel ne soit trop lourd et trop sucré, mais monsieur Genest nous assure que ce ne sera pas le cas. Nous décidons donc de le combiner à un moelleux aux prunes et aux amandes. Quel délice ! Le gâteau en particulier. Constitué de dattes cuites et de dattes grillées, de pommes fraîches et de pommes caramélisées, c’est un joli festin épicé et légèrement automnal qui ne tombe pas du tout sur le cœur. Le moelleux aux prunes est tout aussi délicieux, mais c’est indubitablement la merveille aux dattes qui vole la vedette pour ce dernier service.

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L’Hélicoptère, malgré son nom, ne tourne certes pas en rond. Au contraire, il explore, ose et fait plutôt tourner les têtes avides de joyeuses agapes et de plaisirs insoupçonnés. Dans un quartier comme Hochelaga-Maisonneuve, où on trouve de plus en plus de jeunes couples et de jeunes familles, ce n’est vraiment pas de trop, car c’est exactement
le genre d’endroit qui peut insuffler du dynamisme aux environs.

HÉLICOPTÈRE
4255, rue Ontario Est
Hochelaga-Maisonneuve (Montréal)
514 543-4255
helicopteremtl.com
Du mercredi au samedi, de 17 h 30 à 23 h
Brunch : les dimanches de 10 h à 15 h
Réservation recommandée (en ligne)
85 $ pour deux
Vins, taxes et service en sus

Pour l’Hélico Café
2009, avenue de La Salle
514 543-3543
Ouvert tous les jours de 7 h 30 à 18 h

Publié dans

Marie-Sophie L'Heureux

Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice du magazine Santé inc. Elle est également collaboratrice santé à la radio d'ICI Radio-Canada, critique gastronomique au Guide restos Voir et journaliste voyage pour d'autres médias.
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