L’épineuse lutte de l’OMA

Le 1er octobre dernier, en regardant avec surprise la vague bleu pâle se répandre sur la carte du Québec et prendre autant d’ampleur, j’ai ressenti un grand soulagement. La chute du Parti libéral du Québec (PLQ) se concrétisait à l’écran, 30 minutes seulement après la fermeture des bureaux de vote. Une chute brutale, que l’hypermédiatisé Gaétan Barrette aura accélérée par son passage de quatre ans au ministère de la Santé. Je n’ai rien contre l’institution libérale, mais le PLQ en 2018 devait payer pour ses mauvaises décisions et son arrogance élitiste. On peut probablement affirmer qu’un certain vent d’optimisme souffle dans la profession médicale. Le tout nouveau ton qui prévaut depuis l’arrivée de la ministre McCann est plus que bienvenu. Son style de gestion et sa personnalité rompent avec le leadership « héroïque et narcissique » qui caractérise plusieurs politiciens. En ce début de mandat, elle prend visiblement le temps de faire une tournée des acteurs du système de santé afin de tisser des liens, lesquels seront nécessaires lorsque les vraies négociations (comprendre : les changements) vont débuter.

LA LUNE DE MIEL NE DURE JAMAIS : L’EXEMPLE ONTARIEN

Cependant, une bière à la main et le sourire en coin, en regardant le balayage caquiste le soir du 1er octobre, je n’ai eu aucun doute : les médecins québécois vivront une lune de miel, mais ils seront tout de même rattrapés par des facteurs socioéconomiques fondamentaux. Des forces socioéconomiques qui constituent une vague plus forte que toutes les meilleures intentions du monde. En fait, il est fort possible que les médecins du Québec vivent quelque chose de semblable à ce qu’ont vécu leurs collègues ontariens. Les forces qui régissent la politique dans le domaine de la santé sont les mêmes en Ontario qu’au Québec. De plus, l’Ontario vit souvent nos propres psychodrames avant nous. Il est donc intéressant de s’attarder à ce qui se passe de l’autre côté de la rivière des Outaouais pour mieux imaginer ce qui pourrait se passer au Québec…
L’Ontario et le Québec ont souvent évolué en parallèle politiquement. Lors du déclenchement de l’élection provinciale de 2018, les Ontariens étaient dirigés depuis quinze ans par un gouvernement provincial libéral, dont le dernier était celui de Kathleen Wynne. Son ministre de la Santé, le Dr Eric Hoskin, a tenté, lors de son dernier mandat, de redresser une partie des finances publiques de la province en usant de la méthode forte.

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Après avoir pendant des années encouragé un modèle de capitation interdisciplinaire pour ses médecins de famille, et augmenté les revenus des médecins pour renverser un exode vers les États-Unis, le gouvernement de l’Ontario gelait les revenus des médecins et le programme de cliniques de première ligne interdisciplinaires, jugées trop chères. En même temps, les libéraux ont centralisé le réseau de la santé autour de quatorze structures régionales (Local Health Integration Network) en adoptant l’approche de gestion « command and control » afin d’arriver au double objectif de contrôle rapide des dépenses et de « contrôle » de l’exercice de la médecine. Pour les fonctionnaires, contrôler l’activité médicale permet de contrôler les coûts et de déterminer quels soins sont prioritaires… à leurs yeux. Entre 2014 et 2018, de nombreux médecins ontariens ont milité pour la chute du gouvernement libéral de Kathleen Wynne. Le groupe le plus important et le plus organisé (Concerned Ontario Doctors) a ouvertement pris parti pour les progressistes-conservateurs lors de manifestations. La grogne envers le gouvernement libéral ontarien était si forte que, lorsque les leaders syndicaux de l’Ontario Medical Association (OMA) ont tenté de négocier avec le gouvernement, les médecins membres ont renversé leur bureau syndical et élu des médecins militants revendiquant une escalade de moyens de pression contre le gouvernement.

Beaucoup d’eau a ensuite coulé sous les ponts, amenant son lot de contestations judiciaires, une rupture des pourparlers et l’obtention du droit à l’arbitrage en cas d’échec des négociations. Puis est finalement arrivée l’élection de 2018, portant au pouvoir le Parti progressiste-conservateur de Doug Ford et menant à une déconfiture historique du Parti libéral (réduit à sept sièges). L’élection du parti de Doug Ford, une formation conservatrice qui promettait de mettre fin à la « bureaucratie libérale » et « à la médecine de corridors d’urgences (hallway medicine) », aurait dû plaire au nouvel establishment syndical médical ontarien. Or, celui-ci a vite déchanté lorsque le gouvernement Ford a commencé à négocier serré. Les médecins ontariens étaient – et sont toujours, au moment d’écrire ces lignes – depuis presque cinq ans sans contrat de travail. Ils sont actuellement en processus d’arbitrage avec la province. Ainsi, un arbitre « neutre » va décider de l’augmentation des tarifs pour les médecins et l’imposer aux médecins et à l’État.

En somme, les nouveaux élus progressistes-conservateurs ne souhaitent pas payer des hausses de revenus paramétriques – autrement dit, ils ne souhaitent pas augmenter tous les tarifs à l’acte – en plus d’avoir à financer la croissance démographique et le vieillissement de la population ontarienne. Pour résumer, le gouvernement tient à ce que les médecins absorbent en partie les phénomènes démographiques qui mettent de la pression sur les finances publiques. L’économie canadienne va bien, mais le vieillissement de la population, qui diminue les revenus et augmente les dépenses, est inévitable. De plus, bien que le fédéral soit d’allégeance libérale et augmente les impôts, une vague de régimes conservateurs s’abat sur les provinces canadiennes. Les promesses des conservateurs provinciaux en poste ou à venir (Alberta [à venir], Saskatchewan, Manitoba, Ontario, Québec, Nouveau-Brunswick) amènent leur lot de discours antitaxes et impôts, réduisant ainsi la marge de manœuvre pour des investissements importants en santé ou le paiement d’honoraires supplémentaires aux médecins. De toute façon, faut-il rappeler que le Canada est l’un des pays au monde qui dépense le plus en santé par habitant ? Les provinces canadiennes sont loin d’avoir montré une efficacité à contrôler l’inflation des dépenses en santé.

DIVISER UN SYNDICAT POUR MIEUX RÉGNER

Doug Ford et son équipe profitent également du « manque d’argent » pour forcer le syndicat médical à rémunérer plus justement entre elles les différentes spécialités. En mettant de la pression sur l’ensemble des médecins, il espère qu’une majorité de médecins se tourneront vers leurs collègues mieux rémunérés (et minoritaires) pour aller y piger leurs augmentations. Imaginez la scène : une grande table de négociation où psychiatres et pédiatres regardent avec des yeux affamés leurs collègues radiologistes et ophtalmologistes apeurés.

Dans un geste de bravoure (mais ni très altruiste ni très astucieux), un radiologiste membre du conseil d’administration de l’OMA a démissionné pour fonder un regroupement souhaitant la création d’un syndicat exclusif pour les spécialistes engrangeant les plus hautes rémunérations. Le référendum sur la question a eu lieu le 25 novembre dernier. Le leader de cette organisation cite notamment le Québec en exemple, seule province où on trouve deux syndicats, l’un pour les omnipraticiens et l’autre pour les spécialités du Collège royal. Une telle scission interne est loin de s’avérer en Ontario. Non seulement les gens souhaitant créer leur propre syndicat devront gagner leur vote, mais ceux-ci se heurteront potentiellement à un écueil juridique qui stipule que le gouvernement ne négocie qu’avec un seul représentant médical.

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J’ai déjà par le passé écrit en faveur d’une fusion de la FMSQ, de la FMOQ et de l’AMQ. Je crois encore qu’une telle fusion permettrait une meilleure coordination des services en évitant les silos entre omnipraticiens et spécialistes. Également, plus un syndicat est gros, plus fort il est devant le gouvernement. L’écart monstrueux de revenus entre certaines spécialités et omnipraticiens au Québec est anormal et ne peut qu’être temporaire. À moyen terme, de tels déséquilibres sont impossibles à soutenir. Personne ne dit que tous les actes médicaux doivent être rémunérés de façon identique. La responsabilité et le travail associés à chaque acte ou heure de travail diffèrent et donc les tarifs doivent varier en conséquence, mais maintenir le statu quo, c’est maintenir un état de déséquilibre.

À la fin de la journée, même si les spécialistes les mieux rémunérés réussissent à se regrouper en une nouvelle entité syndicale, le gouvernement n’aura pas plus d’argent à leur donner. Les médecins des spécialités techniques devront se poser la question : jusqu’à quels moyens de pression sont-ils prêts à aller pour une augmentation hypothétique de leurs tarifs ? Quels moyens de pression sont-ils prêts à entreprendre pour maintenir ou augmenter leurs revenus déjà énormes ? Même si les radiologistes et les ophtalmologistes formaient leur propre syndicat, comment celui-ci serait-il plus à même de se négocier des hausses de revenus considérant qu’aucune privatisation « massive » du système de santé ne pointe à l’horizon ? De toute manière, il est loin d’être démontré que le privé leur permettrait d’augmenter de façon stable leurs revenus considérant les investissements massifs privés qui seraient nécessaires pour développer les plateaux techniques.

Je crois que cette tentative de désaffiliation syndicale est davantage une colère d’enfant gâté qu’une stratégie mûrie de la part des spécialistes les mieux rémunérés de l’Ontario.
Il y aurait plus à gagner pour ces spécialistes de s’attarder aux piètres conditions de travail des médecins, conditions de travail responsables de tant d’épuisement professionnel, de dépressions et de suicides. Au bout du compte, les rapports de force décident des événements. Dans une négociation uniquement salariale, la modération a souvent bien meilleur goût. Parce que lorsque le peuple se décide à enlever les privilèges d’une élite dirigeante arrogante, la vague peut être rapide, subite et impressionnante. On l’a vu le 1er octobre dernier.

Précision : prière de noter que les opinions des auteurs des sections « Perspectives » et « Courrier des lecteurs » ne sont pas des positions officielles du magazine Santé inc. de l’Association médicale canadienne ou de ses filiales. Les propos de ces sections n’engagent donc que la responsabilité de leurs auteurs respectifs.

RÉFÉRENCES

  1. Kassam, Adam. The Ontario Medical Association doesn’t need more chaos, The Star. Récupéré le 14 décembre 2018 sur le site du journal : https://www.thestar.com/opinion/contributors/2018/10/14/the-ontario-medical-association-doesnt-need-more-chaos.html
  2. Denley, Randall. Randall Denley: On doctors’ pay, Doug Ford has inherited a Liberal mess, National Post. Récupéré le 14 décembre 2018 sur le site du journal : https://nationalpost.com/opinion/randall-denley-on-doctors-pay-doug-ford-has-inherited-a-liberal-mess
  3. ​Boyle, Theresa. Radiologist resigns from OMA board, says specialists receptive to the idea of breaking away, The Star. Récupéré le 14 décembre 2018 sur le site du journal : https://www.thestar.com/news/canada/2018/09/28/director-resigns-from-oma-board-says-specialists-receptive-to-the-idea-of-breaking-away.html
  4. ​Jacobs, David. JACOBS : Ontario’s specialists file for divorce, The Province. Récupéré le 14 décembre 2018 sur le site du journal : https://theprovince.com/opinion/columnists/jacobs-ontarios-specialists-file-for-divorce/wcm/09e608e1-7748-48ce-8757-47c4079a6026
  5. ​Boyle, Theresa. OMA leaders back plan to narrow pay gaps between medical specialties, The Star. Récupéré le 14 décembre 2018 sur le site du journal : https://www.thestar.com/news/gta/2018/10/22/oma-leaders-back-plan-to-narrow-pay-gaps-between-medical-specialties.html
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Simon-Pierre Landry

Simon-Pierre Landry, MD, CMFC, CMFC-MU, est médecin de famille pratiquant à l'urgence et aux soins intensifs à Sainte-Agathe-des-Monts.