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Les génératrices d’empathie

La nouvelle année est enfin arrivée. Dans 365 jours, on aura déjà les pieds dans une nouvelle décennie. 2020. Un chiffre qui jadis nous transportait illico dans nos récits de science-fiction les plus fous est désormais à nos portes. Et que dit la science sur cette réalité imminente ? Elle nous dit, par la voix de la prestigieuse publication médicale The Lancet, que « les changements climatiques constituent la plus grande menace à la santé du 21e siècle ». Ne vous en faites pas, le texte qui suit ne sera ni catastrophiste ni culpabilisateur.

Je ne vous apprendrai rien : l’être humain n’est pas doué avec les menaces qui sont seulement perçues par son cerveau intellectuel, et non par son cerveau émotionnel. Nous portons tous de nombreux biais cognitifs en nous, et ce, peu importe notre niveau d’instruction. On a beau la comprendre intellectuellement, si on ne ressent pas la menace climatique, on ne percevra pas la menace climatique. C’est juste humain. C’est humain de minimiser, de nier et de se réfugier dans l’évitement. Nos synapses cérébrales sont ainsi conçues. Les climatosceptiques utilisent d’ailleurs cette faille de notre constitution humaine nuit et jour pour anéantir toute tentative d’influence de la part des scientifiques et de la pensée rationnelle.

Je suis toutefois d’avis, puisque l’humain est également brillant, qu’il est aussi capable, avec beaucoup de volonté, de contourner ses propres biais et d’influencer son entourage. Car si l’être humain est certes doué pour être réticent au changement et pour croire aveuglément en la pensée magique, il est aussi très influençable. Or, c’est cette capacité à se laisser influencer qui le sauvera possiblement de lui-même…

En tant que professionnels de la santé, surtout en tant que médecins, vous êtes constamment regardés et observés par la société. L’humain moyen s’intéresse à sa santé, mais bien peu à la santé comme préoccupation sociale. En revanche, il vous regarde tous, vous, les médecins. Il vous observe et vous considère comme ceux par qui le malheur ou la délivrance arrive. Vous êtes les experts du point de bascule le plus vulnérable d’un être humain : sa santé. Vous êtes l’un des plus grands pôles d’influence de l’existence humaine. Vous avez, oui, encore aujourd’hui, malgré le sort collectif qu’on vous réserve parfois, beaucoup d’influence sur la société et sur vos patients.

La lutte aux changements climatiques ne pourra se « gagner » qu’en décuplant l’empathie qu’on saura développer envers les gens, envers les peuples et envers son voisin. L’être humain est d’abord sensible aux menaces concrètes et réelles. Une inondation, l’engloutissement d’une île habitée, la disparition d’un village côtier. Mais on doit l’amener à être sensible à ces réalités qui lui semblent parfois trop lointaines pour le concerner. On doit le prendre par la main. Seul, il ne comprendra pas parce qu’il fera sciemment fi des faits, pour éviter de ressentir quelque culpabilité que ce soit. Il ne s’y intéressera pas.

Qui de mieux placé que ceux dont on attend le plus d’empathie pour changer le cours des choses ? Vous, les professionnels de la santé. Vous, les médecins. Il a été démontré que lorsque les professionnels de la santé prenaient part aux discussions sur les changements climatiques, plus d’empathie était générée et donc encore plus d’actions pour de meilleures politiques climatiques étaient prises. Votre empathie appelle l’empathie. Plus vous prendrez le temps d’être sensibles aux enjeux de santé des changements climatiques – famines, maladies respiratoires, violences, sécurité de l’eau, protection des écosystèmes, maladies vectorielles, stress constants –, plus vous vous y intéresserez simplement, plus vous en parlerez et plus vous entraînerez les autres dans votre sillage, car on prêtera toujours une oreille attentive à ce que vous dites et à ce que vous faites, même quand ça ne paraît pas.

Par ailleurs, votre pouvoir d’influence n’exige nullement que vous vous transformiez en parfait-petit-écolo. Vous n’êtes pas obligé de vous abonner à Communauto demain matin ou d’abandonner votre alimentation carnée si vous n’en avez pas envie. Par contre, comme médecin ayant le privilège d’exercer cette splendide profession, vous avez le devoir éthique et moral de vous intéresser minimalement à ce qui a et aura une grande incidence sur l’environnement de vos patients, de vos propres congénères. Le privilège d’être autant vu et écouté vient avec la responsabilité de s’intéresser aux autres, surtout aux plus vulnérables.

En ce début d’année 2019, j’invite tous les médecins à user de leur pouvoir d’influence pour être de petites génératrices d’empathie créant à leur tour des chaînes de réactions empathiques. Instaurez une nouvelle norme sociale par votre parole. Rendez l’invisible visible. Faites sincèrement, et surtout consciemment de votre mieux. Amenez les gens du bon côté de l’Histoire, avec vous.

La planète et David Saint-Jacques – qui nous regarde d’en haut en ce moment – vous disent merci et vous souhaitent une très bonne année sur Terre.

Publié dans

Marie-Sophie L'Heureux

Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice du magazine Santé inc. Elle est également collaboratrice santé à la radio d'ICI Radio-Canada, critique gastronomique au Guide restos Voir et journaliste voyage pour d'autres médias.
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