Skip to content

L’IA au service de l’intelligence naturelle

Élection après élection, on assiste, à peu de choses près, à la répétition des mêmes promesses en vue de corriger les mêmes problèmes dans le réseau de la santé. À la recherche d’un sujet d’intérêt pour ma chronique de ce numéro, j’avais l’impression de vivre le scénario du Jour de la marmotte (voir dernier paragraphe). Alors qu’une multitude d’experts et d’organisations crédibles produisent rapports, études et mémoires qui contiennent des diagnostics et des recommandations qui convergent, les décisions prises et les mesures mises en place par les gouvernements qui se succèdent relèvent toujours de la même recette, comme… dans Le Jour de la marmotte ! Toutefois, au moment d’écrire cette chronique, la nouvelle ministre de la Santé, Danielle McCann, n’est en poste que depuis quelques semaines. Laissons-lui donc la chance, avec ses collègues Lionel Carmant et Marguerite Blais de mettre en œuvre de vrais changements.

L’USAGER, VECTEUR DE CHANGEMENT

Mais qu’est-ce qui pourrait bien nous faire changer, comme Phil a été obligé de le faire ? Selon moi, cette impulsion pourrait venir de la pression exercée par la population, les usagers du réseau. Il m’apparaît inéluctable que le phénomène est en devenir. En effet, et on le constate actuellement, la population aura de plus en plus accès à de l’information crédible et validée. Le Carnet de santé en est un bon exemple. Un projet de vaste bibliothèque d’information (3000 sujets) sur la santé est également sur la table de travail, tant pour la consultation par le public qu’en soutien aux infirmières d’Info-Santé, dont le mandat consiste à répondre aux questions et aux préoccupations des individus en regard de leur état de santé.. C’est d’ailleurs dans ce contexte de préparation à un appel d’offres aux fins du déploiement de cette bibliothèque que j’ai découvert un formidable outil permettant non seulement aux gens d’évaluer leurs facteurs de risque liés à une maladie avec leurs caractéristiques personnelles (âge, sexe, antécédents, etc.) et leurs habitudes de vie, mais aussi d’obtenir jusqu’à cinq hypothèses diagnostiques avec leurs caractéristiques et leurs symptômes. Chers collègues, le jour où un patient va se présenter à son rendez-vous avec une telle analyse n’est peut-être pas si loin.

ia-larouche-f3

Mais il y a plus que cela qui se pointe à l’horizon. Dans ma précédente chronique(1), je faisais ressortir le fait que les parcours de soins servaient non seulement à standardiser les soins, mais aussi à tenir compte de la comorbidité chez une personne (et de la multimorbidité) et ainsi à personnaliser son plan de soins, non plus en fonction de maladies distinctes prises séparément, mais par rapport à son état de santé global. En poussant plus loin cette logique, on peut même imaginer que cette masse de connaissances (par exemple les lignes directrices, les ordonnances collectives, etc.) sera rendue accessible au patient lui-même et à ses proches aidants dans un langage accessible, grand public (niveau de littératie 2). Ce faisant, le patient devient alors un réel partenaire de l’équipe de soins et plus apte à prendre des décisions quant à ses habitudes de vie et à son adhésion au traitement. Il aura accès au même bagage de connaissances que celui utilisé — de manière plus experte, j’en conviens — par les soignants. C’est là le pouvoir de l’intelligence naturelle de l’être humain. C’est là aussi que l’intelligence artificielle (IA) peut jouer un rôle extraordinaire pour améliorer la qualité des soins, leur efficacité et leur efficience. Comment ? D’abord, en dotant les personnes d’outils cliniques leur permettant de prendre les meilleures décisions en véritable partenariat avec leur équipe de soins. Les technologies de l’information rendent la chose faisable, en précisant le quoi et le comment. Une deuxième étape consistera à analyser les données à la base de la prise de décision, tant du côté des « soignants » que du côté des « soignés ». Encore faut-il être capable de non seulement saisir cette information, mais de créer un environnement informationnel cohérent et intégré pour y arriver. Cela peut se faire. « La chance ne sourit qu’aux esprits bien préparés », disait Louis Pasteur. Notre époque nous offre des occasions formidables d’innover pour autant qu’on montre curiosité et ouverture. Et j’ajouterais, persistance et détermination…

LA RECHERCHE ET L’EXPÉRIENCE :UN DUO PROMETTEUR

Dans un marathon d’innovation(2), je proposais, avec une équipe formée spontanément en début d’événement, l’idée de rehausser la capacité des patients et de leurs proches aidants de se prendre en main en « traduisant » des parcours de soins conçus pour les principales conditions chroniques en langage grand public. Un des buts poursuivis était de pouvoir interagir en temps réel ou en différé avec les membres de l’équipe de soins dans un même environnement informationnel. Cela a attiré l’attention d’une chercheuse réputée de l’Université Laval, madame Marie-Pierre Gagnon(3). Celle-ci nous a invités à déposer un projet de recherche sur le sujet aux Instituts de recherche en santé du Canada pour l’obtention d’une subvention. Nous l’avons obtenue, et une équipe de chercheurs experts de tous les horizons (littératie, transfert des connaissances, technologies de l’information, médecine, sciences infirmières, patient expert, design graphique, etc.) a été constituée depuis. Les travaux sont en cours depuis presque un an. Quelle formidable aventure pour un « industriel » (c’est comme cela qu’ils désignent le secteur privé dont je fais partie) que de faire équipe avec le monde universitaire de la recherche ! L’idée est d’une simplicité déconcertante : combiner l’expérience et le contenu cliniques du vaste domaine de connaissances de l’un à la capacité de recherche et de développement de l’autre. Professeurs titulaires, chercheuses permanentes, étudiants à la maîtrise ou au doctorat : tout le monde tire dans le même sens avec enthousiasme. Un prototype est actuellement en phase de validation.

LA SYNTHÈSE DES BESOINS ET L’ÉMERGENCE DE NOUVELLES SOLUTIONS

Dans la foulée du marathon, l’un des membres du jury nous a approchés pour en savoir plus. Cofondateur de Cossette Communication, monsieur Pierre Delagrave a lancé de sa propre initiative un mouvement appelé Rêve d’Aîné. Il nous a invités à participer à un premier événement où étaient réunies des personnes et des organisations de quatre horizons différents :

  • Accompagnement lors de la prise de décision (services-conseils, aspects financier et légal)
  • Habitation et logement (rôle social du logement, impacts et autres options)
  • Coordination des soins et services et accessibilité
  • Technologies (rôle et apport de la technologie, freins et motivations à son utilisation)

J’ai été frappé par la richesse, la diversité et la pertinence des opinions qui étaient véhiculées par des experts d’autres domaines que celui de la santé. Je me suis dit que le phénomène de fond dont je parle dans cet article était en cours finalement. Une bouffée d’air frais. Un livre vient d’être publié sur cette démarche, et le mouvement continue(4).

DES RÉPONSES ISSUES DES SOUHAITS ET INTENTIONS

Un cahier spécial(5) paru dans l’édition des 17 et 18 novembre 2018 du quotidien Le Devoir et portant sur l’intelligence artificielle (IA) et les données dites massives est venu confirmer le potentiel de la chose. L’IA est une expression très populaire par les temps qui courent et souvent utilisée de manière abusive, voire trompeuse. Les principales percées connues de l’IA dans le domaine médical sont principalement concentrées dans l’aide au diagnostic (l’imagerie est un exemple éloquent du fait que les données sont réellement massives et accessibles), l’aide à la décision (par exemple l’analyse des données granulaires et non structurées pour choisir le meilleur traitement pour un problème particulier) et l’oncologie, qui est l’exemple le plus souvent cité en raison de la masse de connaissances et de recherches accessibles sur le sujet.

Mais un autre domaine est tout aussi prometteur : les renseignements sur les personnes elles-mêmes, leur environnement, leurs habitudes de vie, leurs problèmes et tout particulièrement les données sur les facteurs qui influent sur la prise de décision, tant celle des patients que celle des soignants. Je cite un extrait de ce cahier spécial contenant une déclaration de madame Pascale Lehoux, professeure titulaire à l’école de santé publique de l’Université de Montréal : « […] les démarches en IA devraient s’attarder aux causes en amont qui mènent les personnes aux urgences, ainsi qu’aux données qui peuvent être colligées à l’extérieur des hôpitaux et des cliniques. « Où sont nos pistes cyclables ? Où sont nos zones de pollution sonore ou de pollution atmosphérique ? Comment affectent-elles la santé de notre population ? Comment peut-on déployer nos ressources à l’échelle des quartiers et des territoires pour mieux prévenir des suicides ? Quand arrivent les chèques ? Et qu’est-ce qu’on est en mesure de manger avec ces derniers ? » énumère-t-elle comme questions à se poser pour déterminer les « autoroutes » à construire entre les différentes sources de données. Une bonne partie de ces renseignements résident dans la tête même des patients. C’est pourquoi, dans la recherche avec l’équipe de l’Université Laval, nous essayons de construire une application visant d’abord et avant tout la capacité de l’utilisateur à prendre une décision pour la suite des choses (par exemple sa manière de mieux adhérer à son traitement), et ce, grâce non seulement à l’accès à des connaissances scientifiques vulgarisées, mais aussi à des outils d’aide à la décision basée sur son profil personnel et ses habitudes de vie.

ia-larouche-f1

Dans une autre recherche pour laquelle nous tenterons d’obtenir une subvention et à laquelle nous pourrions associer un centre de recherche sur les données massives, nous essaierons d’introduire au sein même de parcours de soins des algorithmes d’apprentis­sage profond afin de déterminer des phéno­mènes récurrents dans les prises de décision — tant chez les professionnels de la santé que du côté des patients — afin de les mettre en lien avec les résultats obtenus. Par conséquent, nous pourrions ainsi mieux connaître cet univers complexe qu’est la santé et améliorer non seulement la qualité des soins et des services, mais aussi l’expérience des patients et les coûts-bénéfices optimaux. Le potentiel d’amélioration m’apparaît énorme. Quand nous pourrons entrevoir les attentes de nos clientèles et des citoyens à l’égard du système de santé à l’aide de leurs propres pensées et leurs regards, nous aurons de réelles surprises. Et ce sera une stratégie gagnante pour mieux intégrer nos approches de santé publique, de soins et de services de première ligne et de services spécialisés pour un parcours de vie favorable à la santé. Il n’y aura ainsi plus de jour de la marmotte, et nos politiciens et décideurs seront mieux éclairés. Souhaitons d’ici là qu’ils encouragent cette forme d’innovation, ce qui est loin d’être le premier réflexe puisque les réponses ne sont pas immédiates. Tout au moins un énoncé de vision et de stratégies claires nous aiderait déjà à persévérer et à marcher dans la bonne direction.

Précision : prière de noter que les opinions des auteurs des sections « Perspectives » et «Courrier des lecteurs» ne sont pas des positions officielles du magazine Santé inc., de l’Association médicale canadienne ou de ses filiales. Les propos de ces sections n’engagent donc que la responsabilité de leurs auteurs respectifs.

RÉFÉRENCES

  1. https://santeinc.com/2018/10/1-2-3-innovez%e2%80%89/
  2. Le groupe ABC santé, formé à l’occasion du Marathon de l’innovation, tenu à l’Université Laval en novembre 2016, a remporté le prix de la meilleure solution patient et de la meilleure équipe.
  3. Madame Gagnon est professeure titulaire à la Faculté des sciences infirmières, chercheuse régulière au Centre de recherche sur les soins et les services de première ligne de l’Université Laval et chercheuse au Centre de recherche du centre hospitalier universitaire de Québec, axe Santé des populations et pratiques optimales en santé.
  4. Vivre vieux, vivre heureux, Collectif Rêve d’Aîné, Les Éditions La Presse, 2018.
  5. Intelligence artificielle [cahier spécial], Le Devoir, 17 novembre 2018.
Publié dans

Dr Alain Larouche

Président, Groupe santé Concerto, expert en organisation des services médicaux et en gestion des maladies chroniques et membre associé du CMDP du CISSS de l’Abitibi-Témiscamingue.
Scroll To Top