Cannabis & Cupidon

ILLUSTRATION : Nathalie Dion

Réjouissons-nous, réjouissons-nous : le cannabis consommé à des fins récréatives est maintenant légal. J’en profite à fond la caisse pour le découvrir et faire d’intéressantes trouvailles sur ses espèces, sativa, indica et hybride, et le type de consommation : fumé, en gélules, en atomiseur. J’en apprends les effets positifs et négatifs sur ma personne et, par ricochet, sur la vie secrète de ma fille, Zoé. Sur son petit côté givré et underground, plus exactement…

Cette dernière m’a démasquée alors que je revenais du garage un peu dans les nuages d’en avoir fumé deux, trois bouffées d’une nouvelle espèce hybride un peu trop élevée en THC pour mon cerveau.

Zoé jubile, se rengorge, pas peu fière d’avoir découvert mon petit secret :

— Ha ! Ha ! Maman ! Je te pooogne ! Tu fumes du WEED !

Je hausse les épaules et lui réponds :

— Bravo, inspectrice Zoé ! Je suis sidérée de vous voir si perspicace !

Et de lui montrer du doigt la fumée qui s’évacue du garage par la fenêtre demeurée entrouverte. L’air empeste le putois en plein cœur de l’hiver.

Je soupire. Misère. Je devrai la soudoyer afin de ne pas éventer mon secret. Son père n’y comprendrait rien. Il serait beaucoup plus fier si je fumais une drogue de synthèse : ça ferait honneur à son métier de chimiste. Du bon vieux weed québécois, pour lui, ça n’a aucun panache. Et du légal de surcroît, ça fait plutôt raté comme consommateur. Zoé prend un air de conspiratrice, et je n’aime pas ça. Elle murmure :

— As-tu un bong ?

— Un quoi ?

— Un bong.

Elle enchaîne du même souffle :

— Veux-tu voir le mien ?

Eh ! Bien ! Je suis touchée de tant de confiance ! Elle sort de son sac à dos une espèce de truc en verre évoquant un alambic permettant d’inhaler des vapeurs concentrées de THC. C’est là qu’elle le dissimule. Et la voilà donc, à tout juste dix-huit ans (depuis deux jours), qui exhibe les articles de cuisine 101 de tout bon adepte de cannabis. Rien à voir avec Espace RICARDO. Je suis sidérée. Elle consomme du cannabis de façon organisée. Elle connaît les espèces, leurs vertus, leurs indications, etc. Elle pourrait s’improviser intervenante en toxicomanie.

De toute évidence, de deux choses l’une : j’ai échoué lamentablement dans mon rôle de mère ou, au contraire, j’ai réussi avec brio. Elle consomme dans mon dos depuis un bout de temps, ce qui fait de moi une mère négligente ou encore une mère ouverte, ce qui la rend tout à fait à l’aise de faire part de son expérience sur le sujet. Je suis un peu des deux. Ni à la fois une mère fantastique ni une « DPJ-to-be ». Une mère qui fait de son mieux. Au moins, elle a l’âge légal. La brigade des stups ne devrait pas débarquer chez moi roulant les mécaniques, armée jusqu’aux dents.

Ma journée terminée, après deux bonnes séances de yoga chaud, je retrouve mon lit avec plaisir. Je suis profondément endormie depuis quelques heures lorsque je suis tirée brutalement des bras de Morphée par Zoé, qui gémit et ouvre subitement le plafonnier.

Elle s’agrippe la gorge à deux mains et semble suffoquer. Ses lèvres sont enflées et ses yeux exorbités. Elle réussit à articuler :

— Fu… argh, weed et… mé… avec et elle brandit de la codéine prescrite pour ses dysménorrhées. Bon ! Une réaction allergique carabinée à 3 h du mat’. Super. Mon cœur bat à 150 par minute.

Je cours pieds nus quérir deux EpiPen que je gardais au cas où dans le fond d’un placard. Le au cas où est arrivé. Je lui administre une première dose dans la cuisse. Elle hurle. Des rigoles de transpiration se forment sous mes aisselles et ruissellent dans mon dos. J’ai affreusement peur de perdre Zoé. Je me rassure : elle peut crier, c’est de bon augure. J’arrache son cellulaire qu’elle a de greffé à la main droite et compose le 911. Elle retire sa main de sa gorge pour retenir son cell à deux mains. C’est un autre bon signe que ses voies aériennes sont perméables. Elle a encore les lèvres œdématiées. Je la gratifie d’une autre injection.

Je m’époumone :

— SIMON ! SIMON ! C’est urgent,
lève-toi !

Mon fils émerge de sa chambre les cheveux en bataille, les yeux écarquillés :

— Quoi ?

— Ta sœur fait une réaction allergique, parle avec le 911 !

Zoé a retrouvé l’usage de la parole. Elle rugit :

— Pas d’ambulance, noooon ! Pas d’hôpital !

Du tac au tac, je lui réponds :

— Oui, il faut que tu ailles à l’hôpital, tu as manqué y passer, Zoé !

— NON !

Bon. Elle est mieux colorée, ses lèvres sont redevenues normales. J’ai deux autres EpiPen, du Benadryl et du Zantac. Je jette un coup d’œil sur sa gorge : la luette est normale. Le 911 n’en finit plus avec ses questions existentielles à un Simon de moins en moins patient. Ils semblent rendus à quel est mon créancier hypothécaire, quelle est la compagnie de notre assurance auto, nos habitudes de consommation de fruits et légumes, le dernier bilan lipidique de Zoé et le mien. Vous savez, toutes ces questions fort pertinentes lorsqu’il y a urgence. Je saisis le cellulaire et dis à la répartitrice :

— Fausse alerte. Désolée pour le dérangement. Et je raccroche.

Ma fille est alerte, bien colorée et elle a faim. Pas de rash. Poumons clairs. Je lui donne deux Benadryl 25 mg et une Zantac 150 mg.

— OK, si tu ne vas pas en ambulance, on va regarder un film et te surveiller.

Simon est retourné se coucher, et je l’entends déjà ronfler. Donc un film. Nan ! Trop long, décrète Zoé. On opte pour un vieil épisode de
Dr House. J’y vais d’un peu de morale de mère « DPJ-not-to-be ».

— Zoé, pourquoi tu as pris du weed sur le marché noir ?

— Heille ! J’ai pris TON weed ! Et c’est la codéine qui m’a rendue de même, tu sauras, Maman !

La manière qu’a Zoé de me responsabiliser pour chaque erreur, gaffe, bêtise qu’elle commet est ahurissante et, j’avoue, force l’admiration. Ma fille a une intelligence redoutable. Elle ferait une excellente avocate. Lasse et battant en retraite, je m’écrie :

— Ah ! Bon ! Merci de me l’avoir demandé, hein, MON weed !

Notre dispute embryonnaire est abruptement interrompue par le carillon de la porte. Il est 4 h. Pourvu que ce ne soit pas Voisine-qui-me-surveille-jour-et-nuit et qui aurait été alertée par de la lumière à une heure aussi indue. Elle débarquera les pupilles dilatées d’excitation, me torpillera de questions, puis me laissera inerte et K.-O. Le lendemain, ce bulldozer du bon voisinage m’apportera une tarte à la citrouille bio, me racontera par le menu détail ses achats sur le Web, de la spatule aux vadrouilles à planchers, et ses conversations avec qui a la gastro dans ma rue, qui a quitté son mari — qui, lui, est gai, à ce qu’il paraît, et qui est aussi policier infiltré undercover dans une mission secrète antimafia, mais qui a aussi visiblement eu la maladresse de le révéler à cette reine du commérage de quartier.

Déjà irritée, je me dirige vers la porte d’entrée. Raymond, mon chien, jappe et grogne comme un déchaîné. C’est bizarre, quand Voisine se pointe, il ne jappe jamais. Il est féministe, ce chien. Il aboie seulement après ces messieurs. Intriguée, je retiens Raymond par son collier et ouvre. Je me retrouve nez à nez avec Matt, collègue ambulancier, qui tient deux cafés. Mais comment a-t-il su où j’habitais, celui-là ?

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Matt est splendide. La petite quarantaine, grand, mince, cheveux mi-longs, un petit air de Bradley Cooper. Mes cheveux en bataille, mon pyjama fané, mon absence de soutien-gorge, mon haleine rance, mes dix kilos en trop… Misère ! Les règles de base de la séduction en prennent un joli coup. Pourtant, je lui décèle une lueur admirative dans le regard. ARGH ! Me trouverait-il… cute ? Bradley Cooper et une docteure overweight quinquagénaire. Je reprends contenance, me frappant le front du plat de la main :

— AH… MATT! Bien sûr ! On avait rendez-vous pour le déjeuner, je crois ? Désolée, je réanime ma fille d’une overdose de weed !

Zoé crie :

— MAMANNNN ! Eille ! J’ai pas fait d’overdose !

Matt nous regarde et rit franchement :

— Ha ! ha ! Martha ! Toujours aussi drôle ! Alec, mon coéquipier, m’a dit qu’on a eu un appel qui a été annulé, et on a compris que c’était chez toi ! Je me suis dit que j’allais risquer un œil après mon quart de travail, voir si tout allait bien.

Chevaleresque en plus. Je craque presque. Peut-être que tous les hommes ne sont pas des cartésiens aux bas bruns à l’humour aseptisé. Peut-être que tous les hommes ne pensent pas comme Yann Moix…

Je suis quand même franchement étonnée. Je demande :

—Matt… Comment as-tu su que c’était chez moi, cette adresse ?

Il rougit :

— Je joue parfois au golf avec ton voisin. Et je demande régulièrement de tes nouvelles à sa femme.

— Ah ! bon…

Je demeure plantée là, aphone. Incroyable : j’existe dans l’univers fantasmatique de Matt. Il demande de mes nouvelles. Eh ! bien ! Cette nuit est pleine de surprises, finalement ! Zoé me tire de ma tétanie :

— Maman, t’es pas bien polie là ! Fais entrer ton ami ! Il fait moins 20 dehors !

— AH ! OUI ! Désolée, Matt ! Entre !

Il me tend un café. Je prends son manteau. Me parviennent des effluves délicieusement masculins, mélange de transpiration, de cuir, de lotion après-rasage. Sexe. Je me ressaisis. Je pense au sexe pour la première fois depuis un an. Je suis VRAIMENT guérie. La sève hormonale recircule. Alléluia !

Zoé se lève et lui tend la main :

— Bonjour ! Moi, c’est Zoé ! Je suis la cause de l’appel annulé. Une réaction allergique — et se tournant brusquement vers moi —, PAS UNE OVERDOSE…

Elle se retourne vers Matt et, oui, je la vois bien rougir (le charme de « Bradley » opère même chez les toutes jeunes filles téflon comme Zoé), poursuivant :

— … mais Maman m’a transformée en passoire à spaghetti avec son attaque à l’EpiPen. Elle en avait un dans chaque main !

Matt s’esclaffe.

— Ah ! Ah ! L’urgentologue n’est jamais loin ! Ta mère en a sauvé, des vies !

Je rougis à mon tour, gênée. Raymond a lâché prise. Il s’est couché dans un profond soupir et ronge son os tout en ne quittant pas Matt des yeux. Le monsieur n’est pas dangereux, mais on ne sait jamais. « Je t’ai à l’œil, tordu ! » ai-je l’impression de déchiffrer dans son regard suspicieux de chien mâle alpha.

Matt demande :

— Alors, Martha, comment ça va ? On ne te voit plus !

Je bafouille :

— Arrêt de travail prolongé. Je suis encore en retour progressif.

Il prend une gorgée de café et déclare :

— Dur, dur, le système de santé… Tu as l’air en forme en tout cas, dit-il en me lançant
un sourire.

— Oui, je suis plutôt guérie.

— Ah, c’est bon à entendre, ça. Tu plonges encore ?

— Oui, je reviens justement de Cozumel !

Zoé s’éclipse.

Il pratique la plongée sous-marine et moi aussi. Un sujet intarissable entre deux plongeurs. Alors nous voilà à parler épaves, coraux, cavernes, etc. Il est maintenant 5 h. Je tombe de sommeil. On est samedi heureusement. Je pourrai me recoucher avant d’aller à mon cours de yoga du samedi midi.

Matt se lève et me décoche un clin d’œil :

— Il faut que tu dormes, Doc Martha !

Je le reconduis à la porte. Raymond, tiré de son sommeil, est sur le qui-vive. Il se remet à aboyer. Matt lui caresse les oreilles. Le charme « Bradley-Matt » a opéré sur Raymond aussi, et mon toutou retourne se coucher dans la chambre de Simon. Matt n’est plus une menace à sa testostérone canine.

— Merci pour ta visite, Matt ! Ça fait plaisir !

— Tout le plaisir est pour moi !

Et il s’incline tel un majordome, de manière un peu appuyée.

J’ignore si c’est les émotions de la nuit, la fatigue ou toutes ces réponses, mais je m’enhardis :

— Au plaisir de se voir sous l’eau !

Matt saisit la balle au bond :

— Justement, il y a une sortie la fin de semaine prochaine avec le dive shop pour plonger une petite épave artificielle à la carrière. Ça pourrait être cool si tu venais, non ?

— Ah ! Bien sûr ! On s’en reparle sur Messenger cette semaine !

Des rigoles de transpiration se reforment et se fraient un chemin le long de ma colonne vertébrale. J’ai un rendez-vous. Avec un homme. Je suis seule depuis trois ans.

J’ai perdu l’habitude des rendez-vous avec Bradley Cooper. Eh ! bien ! Vive la légalisation du cannabis, ma fille Zoé et sa réaction allergique ! C’est le cannabis de variété Cupidon qui a frappé cette nuit…

Publié dans

Josée Boissonneault

Médecin de famille à Contrecoeur, CSSS Pierre-de-Saurel