Cher jeune collègue…

Cher·ère jeune collègue,

Après 37 années passées en pratique médicale, dont 26 dans le milieu universitaire, j’ai envie de vous faire part de quelques-unes de mes réflexions. À quoi bon ajouter d’autres conseils ? Durant votre cours de médecine et pendant votre formation, vos enseignants vous ont souvent dit quoi faire et comment le faire. C’est pourquoi je vous promets que je ne m’occuperai pas du diagnostic différentiel de la douleur rétrosternale, je ne discuterai pas non plus de la façon optimale de prendre la tension artérielle et je n’aborderai pas plus les avantages respectifs des différents hypolipémiants. Ce n’est pas ce genre de savoir que j’ai envie de vous communiquer.

Non, je voudrais plutôt vous entretenir des petits et grands défis au quotidien ainsi que de l’art de la pratique médicale. Bien sûr, vous en avez entrevu des bribes durant vos stages, mais y avez-vous vraiment réfléchi ? Comment envisagez-vous votre pratique, vos relations avec les patients, avec leur entourage ainsi qu’avec vos collègues ?

Attention, toutefois ! Il y aura bien quelques conseils, mais pas de recettes. Je vous invite simplement à une réflexion. Comme je suis endocrinologue, les exemples que j’utiliserai seront souvent tirés de cette spécialité, mais ils demeurent applicables à tous les champs de la pratique médicale.

Trois sources d’inspiration ont nourri mon ma propre réflexion. Tout d’abord, il y a eu Rainer Maria Rilke qui, comme moi, a vécu à Prague, mais sous un autre empire. Il a écrit au début du vingtième siècle Lettres à un jeune poète(1). Il y donne des conseils à un écrivain en herbe non seulement sur l’écriture, mais aussi sur la vie en général : « Les gens ont l’habitude (grâce aux conventions) de chercher à tout des solutions faciles en choisissant, dans la facilité, ce qui coûte le moins de peine. »

Mon deuxième modèle : Christopher Hitchens, un des journalistes, reporters et polémistes les plus importants de notre temps. Cet Anglo-Américain, mort à l’âge tendre — selon ma définition, du moins — de 62 ans en 2011, a publié en 2001 Letters to a young contrarian(2-3). (Il existe une traduction en français, Lettres à un jeune rebelle, mais si vous lisez l’anglais, il serait dommage de vous priver de la voix inimitable de Christopher Hitchens.) L’auteur encourage la contestation et l’anticonformisme. Un de ses conseils : « Recherchez l’argumentation et la discussion : la tombe fournira bien assez de temps pour observer le silence. »

Finalement, ma troisième inspiration provient de l’un de mes philosophes contemporains favoris, André Comte-Sponville et de son Petit traité des grandes vertus(4). Le terme « vertu » peut paraître vieillot et semble reprendre les enseignements de l’Église. Mais cet essai se préoccupe peu de la foi, de l’espérance et de la charité, trois vertus théologales, son auteur étant un athée convaincu. Au lieu de la foi, vous y trouverez la bonne foi, au lieu de la charité, la générosité. Le philosophe ajoute seize autres principes, dont certains s’avèrent particulièrement utiles dans l’exercice de la médecine : douceur, politesse, prudence, compassion, tolérance, humour.

Pour l’instant, je vous laisse avec ce tout premier billet sur l’art de s’intéresser à l’état réel de son patient.

« COMMENT ÇA VA ? »

« Pas pire », répond madame D. en entrant dans mon bureau. Son visage ne trahit aucune émotion particulière.

« Pas pire. » C’est probablement la réponse la plus fréquente au Québec, aussi bien dans le cabinet du médecin que dans les rencontres en général. La phrase : « Comment ça va ? » constitue davantage une salutation qu’une réelle question. On ne s’attend pas à un déballage du vécu, mais à une réplique courte, souvent sans suite.

Même en sachant cela, je pose toujours cette question aux personnes qui franchissent la porte de mon bureau, que je referme rapidement derrière elles pour épargner d’éventuelles doléances aux gens dans la salle d’attente. De cette façon, j’indique aussi au patient qu’il s’agit d’une réelle interrogation et que sa réponse demeure confidentielle.

Poser la question suppose que je m’apprête à écouter la réplique et à réagir en conséquence. Donc, le « pas pire » de madame D. sera suivi de mon « Pas mieux que ça ? » ou « Que puis-je faire pour que ça aille mieux ? ».

Au début de ma carrière, je craignais que cette approche conduise à un entretien interminable. Je redoutais que le patient en profite pour exposer des problèmes pour lesquels je ne pourrais rien faire et qu’une perte de temps en découle. C’est plutôt rare. Et même si cela arrive, j’utilise cet échange pour entrer dans les préoccupations du patient.

« Ça va mal ! » s’exclame monsieur R. en se laissant choir dans le fauteuil.

Il semble à la fois agressif et accablé. Je dois combattre ma crainte d’une litanie de préoccupations. Oui, il y a danger. Cependant, je l’encourage à m’en dire davantage. De toute façon, si elle n’est pas abordée, la phrase et l’état d’esprit qui l’accompagne empoisonneront toute la rencontre.

— C’est ma fille, qui est revenue à la maison avec ses trois petits ! Vous pouvez pas imaginer le bordel chez nous !

— Oui, je peux imaginer que ça perturbe votre quotidien. Et votre santé, comment va-t-elle à travers tout ça ?

J’écoute le patient, j’exprime ma sympathie et je l’oriente rapidement vers les problèmes d’ordre médical.

C’est le tour de la patiente suivante.

— Comment ça va, madame G. ?

— C’est vous qui allez me le dire !

C’est aux résultats de ses tests qu’elle fait allusion. Alors, je les expose. « Les résultats de vos analyses sont excellents (ou très bons ou pas mauvais). » Ou « Il y a quelque chose qui me préoccupe » ou encore, même, parfois : « Il y a une chose qui m’inquiète. » Et j’explique le tout, bien entendu. J’ajoute également : « Maintenant, nous savons comment vont vos examens. Et vous, comment allez-vous ? »

Les patients m’étaient reconnaissants que je m’intéresse à eux, pas uniquement à leurs tests. N’entend-on pas souvent le reproche : « Les médecins ont perdu l’empathie envers les patients » ? Se préoccuper du bien-être de ces derniers sert aussi à combattre cette perception.

« Ça va super bien ! » Quel médecin n’aime pas entendre ce genre de réponses ? Surtout si, lors de la rencontre précédente, cela n’allait pas si bien que ça. Si, en plus, le bien-être exprimé par le patient correspond à ses analyses de laboratoire, qui sont normales ou au moins nettement améliorées, ma journée est faite !

« Je suis bien contente pour vous que cela aille si bien ! » J’adorais prononcer cette phrase.

LES CONSEILS DE JANA

N’ayez pas peur de laisser place à la confidence/à l’épanchement au début de la rencontre. Vous en apprendrez beaucoup sur le patient, ce qui vous sera utile pour poser le bon diagnostic, pour lui bâtir un plan de traitement adapté et pour favoriser son observance.
Le patient sera reconnaissant que vous vous préoccupiez de lui non seulement en tant que malade, mais aussi en tant qu’être humain.

Pour joindre Jana Havrankova : janahavrankova@videotron.ca

RÉFÉRENCES

  1. Rainer Maria Rilke (1993). Lettres à un jeune poète, Gallimard.
  2. Christopher Hitchens (2001). Letters to a young contrarian, Basic Books.
  3. Christopher Hitchens (2002). Lettres à un jeune rebelle, Saint-Simon.
  4. André Comte-Sponville (1995). Petit traité des grandes vertus, Presses universitaires de France.

 

 

Jana Havrankova

Endocrinologue à la retraite