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Le défi du siècle et nous

Novembre 2018. Je repasse les nouvelles et je revois à quel point le mois a été occupé, entre l’atterrissage d’un nouveau gouvernement caquiste à l’Assemblée nationale, la crise du français en Ontario et l’élection de plusieurs nouveaux visages démocrates aux États-Unis. Peut-être encore plus occupé sur le plan environnemental : c’est un mois au cours duquel il y a eu une certaine omniprésence des enjeux climatiques dans la sphère médiatique.

Le samedi 10 novembre, j’ai participé avec des milliers d’autres citoyens à la marche pour le climat dans les rues de Montréal. Je me suis fait le devoir d’y être, par responsabilité. Une responsabilité, parce qu’il m’apparaît évident que les médecins doivent être au premier plan de la lutte collective contre les changements climatiques.

Vers la fin du mois de novembre, The Lancet publiait son nouveau rapport sur l’état global des changements climatiques à travers le monde. Depuis la publication des résultats de sa première commission, en 2009, la revue occupe un rôle de leader dans la communauté scientifique. Les auteurs du nouveau rapport ont choisi de construire leur analyse autour de 41 indicateurs bien précis, histoire de détailler les progrès réalisés et ceux à accomplir. Une démarche rigoureuse, un niveau impressionnant de preuves et, surtout, des constats clairs.

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Cela fait plusieurs années que je fouille l’argument santé pour parler climat. C’est probablement le meilleur véhicule qui soit, et certaines recherches sont même en train de le démontrer. Les études, les rapports du Lancet, les publications d’experts tendent tous à la démonstration suivante : les changements climatiques menacent les progrès accomplis en santé publique depuis des décennies et posent une grave menace à la santé des populations à travers le monde. Toutefois, en considérant les bénéfices pour la santé, les actions pour contrer les changements climatiques deviennent notre plus grande occasion de réduire les inégalités sociosanitaires et améliorer la santé globale de tous.

Encore plus intéressant : l’Organisation mondiale de la Santé a rapporté récemment que les bénéfices économiques pour la santé de la lutte contre les changements climatiques et contre la pollution atmosphérique seraient le double des coûts nécessaires pour y arriver2. En d’autres mots : la transition énergétique qui semble si dispendieuse pourrait avoir un coût nul, voire s’avérer rentable. Pour y arriver, il suffit d’intégrer à nos savants calculs les bénéfices certains pour la santé.

La santé est une valeur rassembleuse, partagée, ressentie. C’est généralement positif, et ça génère de l’ambition. Pourtant, et tristement, on entend trop peu le discours liant le climat et la santé dans la sphère publique, et encore moins dans les bureaux du gouvernement. Avec l’intégration complète de la santé dans les plans d’adaptation au climat et de mitigation de celui-ci, on serait presque obligé de délaisser les termes « menace », « crise », « catastrophe », pour les remplacer par une « occasion » climatique. Et l’humain étant ce qu’il est, qui voudrait laisser filer la plus grande occasion du 21e siècle ?

Le choix des termes est important et doit être fait consciemment. Choisir de parler d’occasion stimule l’envie, le désir d’innovation, l’esprit de groupe, le plus grand que soi. Une occasion, ça nous élève plutôt que nous rabaisser. C’est le discours qu’on devrait tenir à nos pairs et aux politiciens.

En décembre 2014, trois collègues étudiants en médecine et moi étions assis dans une grande salle à Lima, au Pérou, et nous tentions d’influencer positivement les discussions préliminaires à l’Accord de Paris. Dans une mer de 10 000 délégués, diplomates et négociateurs, notre minuscule groupe a pratiquement réussi l’impossible : le concept de co-bénéfices pour la santé a été intégré au texte officiel pour la première fois. Il y est resté jusqu’à l’adoption de l’Accord de Paris sur le climat, un an plus tard. Qui étions-nous pour avoir cet impact-là ?

Je me pose encore la question fréquemment, mais cela démontre l’ampleur du rôle qu’on peut avoir en tant que médecin si on prend la peine de saisir les occasions et le sens profond de notre profession. Nous générons de l’empathie. On nous fait confiance. On nous ouvre les portes des grandes discussions. On nous accueille dans les prises de décision.

Cela fonctionne tellement que j’en viens à formuler une demande bien précise : celle qu’encore plus de médecins choisissent de s’intéresser aux changements climatiques et d’en faire un devoir professionnel. Il est temps que cela soit enseigné dans les facultés de médecine, il est temps qu’on en discute dans notre formation continue, il est temps qu’on multiplie les preuves scientifiques des impacts ressentis par la population qu’on sert. Cela fait aussi partie de notre rôle de protection du public.

Présenter les changements climatiques comme un enjeu de santé pour tous d’abord et avant tout, ce serait une si belle réussite collective. C’est à portée de main… si nous acceptons notre rôle dans le défi du siècle.

OÙ S’INFORMER ?

Quatre messages clés du Compte à rebours 2018 de la revue Lancet (1)

  • Les tendances en matière d’impacts, d’expositions et de vulnérabilité face aux changements climatiques font apparaître un inadmissible niveau de risque pesant sur la santé actuelle et future des populations du monde entier.
  • Le manque de progrès pour ce qui est de la réduction des émissions de gaz à effet de serre et de la mise en œuvre de capacités d’adaptation constitue une menace tant pour les vies humaines que pour la pérennité des systèmes de santé nationaux dont celles-ci dépendent.
  • II apparaît clairement que la nature et l’ampleur de la réponse face aux changements climatiques seront le facteur déterminant dans l’évolution de la santé des populations au cours des siècles à venir.
  • Ce n’est qu’en s’assurant d’une compréhension globale des changements climatiques en tant qu’enjeu de santé publique qu’il sera possible de fournir une réponse adéquate, et donc rapide.

 

Références

  1. Watts, N. et al. (2018, 8 décembre). The 2018 report of the Lancet Countdown on health and climate change: shaping the health of nations for centuries to come, The Lancet, 392(10163), 2479-2514.
  2. Organisation mondiale de la Santé (2018). COP24 Special Report: Health and Climate Change.
Publié dans

Claudel Pétrin-Desrosiers

Médecin résidente en médecine familiale Membre de l’Association canadienne des médecins pour l’environnement CLSC des Faubourgs, Université de Montréal
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