Machine toute puissante

Bien que le médecin d’aujourd’hui utilise des outils et des machines qu’il contrôle pour l’aider dans son travail, son intelligence et son jugement restent encore au cœur de l’acte médical. Mais le jour de l’humilité obligée est proche, car la révolution en cours, qui s’appelle intelligence artificielle (IA), modifiera considérablement la médecine et surtout, le rôle des médecins. Des machines-robots deviendront plus intelligentes et plus performantes que le médecin lui-même.

Mais qui affirme une telle chose ? Eh bien, nul autre qu’un médecin, le Dr Axel Kahn, président honoraire de l’Université Paris Descartes, docteur en médecine et en sciences, chercheur, spécialiste des gènes, des maladies génétiques, du cancer et de la nutrition, expert des questions éthiques et philosophiques, spécialiste des aspects moraux et sociaux de la médecine, de la génétique et des biotechnologies. Il a publié plus de 500 articles originaux dans des revues scientifiques.

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À la mi-novembre 2018, il s’adressait à des médecins et chercheurs du CHUM lors du colloque de trois jours Innove-Action sous le thème Réinventer la santé : intelligence augmentée et innovations et organisé par le Centre de recherche du CHUM. Il a longuement abordé la place de l’IA en médecine lors de sa conférence Quelle place pour l’humain dans la médecine de demain ?

Selon lui, la médecine sera bientôt totalement différente — et commence déjà à l’être en fait — de ce qu’elle a été jusqu’à présent. « De très nombreuses tâches de l’activité médicale, dans tous les domaines, sont effectuées par des dispositifs dotés de systèmes numériques et, bientôt, d’intelligence artificielle », déclare-t-il. Il cite l’analyse prospective, dans laquelle les machines recueillent des données considérables sur la manière dont les gens vivent. En les épluchant, elles savent aussi comment ils agiront. Cela sert déjà massivement en génie épidémique. « Avoir la fièvre, être malade, ça change les comportements, illustre le Dr Kahn. On peut détecter le début d’une nouvelle épidémie avant que les centres de contrôle soient au courant, simplement en analysant le comportement des gens connectés. Le suivi des comportements de la population en général est extrêmement prédictif de l’évolution des épidémies. »

Il parle aussi de la consultation médicale de demain, qui pourrait ressembler à ce qui suit : le patient répond d’abord à un questionnaire informatisé et passe ensuite dans un dispositif d’imagerie à ultrasons du corps entier. Celui-ci teste l’élasticité des organes, prend des images de la peau, des muqueuses et des miniprélèvements de sang pour analyses informatisées. Des robots font ensuite comme aujourd’hui une batterie standard d’examens biologiques. Après avoir confronté les résultats avec la totalité des données connues, la machine pourra prescrire ou réaliser des investigations complémentaires. Elle portera enfin le diagnostic le plus probable et prescrira le meilleur traitement selon les circonstances.

« Aucun médecin ne pourra rivaliser avec un système comme ça, soutient le Dr Kahn. De tels systèmes dépendent encore largement aujourd’hui d’une programmation humaine, mais sont en passe de s’améliorer de façon autonome grâce à l’introduction des méthodes d’apprentissage profond. Il s’agit du deep learning. Ces techniques numériques fondées sur les réseaux neuronaux en couches superposées selon le modèle du fonctionnement du cerveau
permettront aux machines de demain d’apprendre des données massives existantes, de l’expérience et de la résolution de problèmes antérieurs. Elles enrichiront de la sorte leurs données et le niveau de leurs algorithmes. »

L’informatique quantique traite aujourd’hui de 30 à 50 qbit d’information. Quand elle atteindra 300 qbit, elle pourra traiter plus de données qu’il y a d’atomes dans l’univers ! « Le monde que je suis en train de vous décrire est véritablement celui qui va advenir », assure cet expert. Et, selon lui, ça ira extraordinairement loin.

Et l’humain dans tout ça ?

L’efficacité médicale repose sur deux axes. Le premier, la justesse du diagnostic, du pronostic et du traitement. « C’est très important, mais de plus en plus, ce sont des machines qui le font », indique ce spécialiste de l’IA. Le deuxième, c’est le contact du médecin avec le malade : la tape dans le dos, les yeux qui se croisent, le sourire encourageant du médecin, l’optimisme qui réapparaît dans les yeux du patient. « Il s’agit d’une partie extrêmement importante de la médecine, croit Axel Kahn. Là, la machine ne fait pas encore le poids. »

Dans son scénario de machine à diagnostics, par exemple, il estime que le médecin doit aider les patients à répondre au questionnaire. Et, une fois le diagnostic rendu, le médecin doit encore être là pour l’accom­pagner et s’assurer qu’il comprenne, qu’il ait confiance, qu’il observe son traitement. La machine peut aussi dérailler à tout moment, auquel cas le médecin doit reprendre les rênes de la consultation.

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« Le besoin de médecins humains sera toujours là, ajoute l’expert. Mais leur formation devra être très différente de ce qu’elle est aujourd’hui, et il est urgent de la repenser. Les disciplines ayant trait au relationnel, aux sciences humaines et sociales ne devront plus être les parents pauvres, car ce sera une partie immense de l’intervention humaine en médecine. » Il estime aussi que la familiarisation des médecins avec la logique des machines qui réaliseront une grande partie des chirurgies et des activités médicales devra être considérablement développée.

La désirabilité de la machine

Deux épisodes durant ses premières années de médecine ont confronté Axel Kahn à la désirabilité de la machine. À l’aube de la trentaine, il clonait les gènes responsables de maladies diverses, à titre de généticien moléculaire. Comme tout le monde à cette époque, il ne connaissait pas l’ampleur du génome et il n’était pas question d’examiner les gènes les uns après les autres pour trouver ceux qui avaient de l’intérêt. Les regards se sont tournés vers les chercheurs les plus brillants pour trouver une tactique, une stratégie. Mais ces derniers ont rapidement été déclassés par la machine, largement plus efficace qu’eux pour trouver vite et bien les gènes responsables de maladies.

Un autre jour, en hématologie, un patient d’une quarantaine d’années se tenait devant lui. Il était épuisé, sa peau était très pâle, constellée d’ecchymoses, et ses gencives étaient enflées. Les examens révélèrent seulement une anémie modérée. « Le diagnostic était évident, mais je n’ai pas su le porter, dit-il aujourd’hui. Je n’avais jamais vu de scorbut, je n’y pensais même pas. À l’époque, aucune machine à qui on aurait présenté les symptômes n’aurait fait une erreur aussi grossière. »

Ces deux anecdotes sont pour lui l’occasion d’une prise de conscience. Si l’un des éléments fondamentaux de l’éthi­que médicale consiste à donner à son malade toutes les chances, celles-ci se trouvent maintenant accrues si le médecin passe par la machine, une machine intelligente même, voire plus intelligente que le médecin.

Mais pour un humain, médecin de surcroît, accepter qu’une machine surpasse son intelligence, ce n’est pas évident. Il lui faudra pourtant un jour accepter cette « quatrième blessure narcissique », comme l’on fait les précédentes générations pour les trois autres. La première est survenue quand l’Homme s’est rendu compte qu’il n’était pas au centre de l’univers. La deuxième, quand Darwin lui a montré qu’il était un fruit de l’évolution, non pas la créature privilégiée à l’image de Dieu. La troisième, quand Freud lui a révélé qu’il n’était pas entièrement aux commandes de lui-même, qu’il était agi autant qu’il agissait.

L’IA nous amène ailleurs… mais où ?

Pour arriver à développer des capacités mentales, il faut deux conditions : la première, avoir un génome humain. La seconde, s’humaniser au contact les uns des autres. « Nous sommes forcés à penser l’existence de l’autre, sans laquelle nous ne serions pas nous-mêmes, résume le Dr Kahn. Cela induit le principe fondamental de la réciprocité. Ce principe est universel, car s’il n’avait pas existé, l’humanité n’aurait pas émergé. »

Cette réciprocité fonde la pensée éthique classique et ses quatre grands principes : autonomie, bienveillance, non-malveillance, justice. Des principes qu’on s’efforce toujours d’appliquer en médecine. L’intelligence humaine ne se développe donc que dans l’interaction avec autrui. Mais l’intelligence artificielle, elle ? Non seulement peut-elle se développer quand l’homme lui donne des directives, mais aussi, de plus en plus, de manière autonome.

L’homme est admiratif devant les outils qu’il a conçus, ceux qui vont des milliers de fois plus vite, qui sont plus forts que lui ou qui peuvent voler, par exemple, explique le chercheur. Et jusqu’à maintenant, il ne se sent pas menacé dans son humanité. « Mais avec la machine à penser, c’est différent. Quand elle donne l’impression qu’elle pensera peut-être mieux que nous, alors la question de l’humanité est posée, car si la machine pense mieux et tellement plus vite, elle nous incitera à penser moins… ». Il faudra beaucoup d’humilité pour avaler cette pilule plus amère que les autres. Et ça, c’est sans parler des soucis éthiques que ces transformations pourraient soulever.

L’École de l’IA en santé

Pour faire écho aux paroles d’Axel Kahn, le CHUM et l’Université de Montréal lançaient conjointement durant la même semaine de novembre l’École de l’intelligence artificielle en santé. « L’IA transformera de manière rapide et profonde les soins, l’enseignement, la recherche et la gestion du système de santé », soutiennent ses fondateurs.

« L’IA a déjà commencé à révolutionner la médecine, ajoute le Dr Vincent Oliva, chef du département de radiologie et de médecine nucléaire du CHUM. Elle est aujourd’hui utilisée non seulement pour évaluer le volume cérébral pour la détection de la maladie d’Alzheimer, mais aussi pour évaluer la fonction cardiaque, détecter des nodules pulmonaires et prédire des cancers. Elle va redéfinir et bonifier le rôle de l’imagerie médicale. »

C’est dans ce contexte que cette école veut accompagner les acteurs des systèmes de santé pour qu’ils s’approprient, implantent et valorisent l’IA. En plus de l’accepta­bilité sociale, elle s’intéressera à la transfor­ma­tion des métiers, des professions et de l’organisation du système de santé. Elle a démarré en douceur en janvier 2019 et elle évoluera de manière progressive. Il y aura des dîners-conférences, des capsules numériques, du perfectionnement avancé par programme diplômant et de l’expérimentation sur le terrain. Les départements du CHUM seront à la fois milieux de stage, lieux d’implantation et d’expérimentation.

Contre les dérives de l’IA : le patient partenaire

Dans le système de santé, la vision et les décisions appartiennent à des groupes dont le patient est toujours le grand absent. Pourtant, ce dernier peut avoir d’excellentes idées sur la manière d’améliorer l’organisation des soins. L’arrivée du « patient partenaire » dans les équipes de soins en est la preuve. Ce sont des personnes ayant vécu un épisode de soins à l’hôpital, en centre ambulatoire ou par télésanté. Certaines d’entre elles sont ensuite invitées à donner de leur temps en participant à différents comités dans le but d’aider les équipes à mieux structurer les soins et les continuums. « C’est très rare que j’aie essuyé un refus de leur part, indique la Dre Nicole Daneault, neurologue et chef du programme et service de télé-AVC au CHUM. Ils nous apportent de l’information supplémentaire qu’on n’a pas autrement. Parfois ça nous ébranle, parfois on apprend des choses qu’on aimerait mieux ne pas voir, mais le message passe, et c’est toujours un plus. »

Même si, comme elle, la grande majorité des médecins n’ont pas été formés à poser des questions aux patients à propos de leur épisode de soins (comment avez-vous vécu votre hospitalisation ? Comment trouvez-vous le fonctionnement de la clinique ? Y a-t-il des choses que vous feriez différemment si vous aviez les moyens de le faire ?), rien ne les empêche de colliger l’information et d’apporter les réflexions des patients aux réunions d’équipe.

Introduire nouvelles technologies et intelligence artificielle dans les soins de santé s’accompagne d’un risque potentiel de déshumanisation de la médecine. L’opinion du patient partenaire devient alors non seulement nécessaire, mais vitale pour éviter les dérives. D’ailleurs, l’introduction de patients partenaires dans les équipes fait désormais partie des recommandations de désignation des centres secondaires et tertiaires. Le ministère de la Santé recommande aussi, de plus en plus, leur introduction dans les centres hospitaliers, où ça ne se fait pas d’emblée.

« Les patients partenaires sont des acteurs clés pour dynamiser les équipes, assure la Dre Daneault. Ce sont des ambassadeurs et, à partir de ce qu’on apprend d’eux, on devient capable de mieux construire. Ils nous aident aussi à devenir de meilleurs médecins. »

Publié dans

Guy Sabourin

Guy Sabourin est journaliste et rédacteur pour différents médias et publications.