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Des bananes et un chien

Sainte-Martha

Texte : Josée Boissonneault
Illsutration : Jasmine Mirra Turcotte

À ma clinique médicale, il y a une nouvelle mode ou plutôt un tsunami alimentaire : la diète Bananafull. Cette diète révolutionnaire est censée renverser la dépression, l’hypertension, l’alcoolisme et toutes les dépendances ainsi que générer une perte de poids durable, assortie à un bien-être inouï comme effet « secondaire ». Une abondance de bananes, de bacon et de crème 35 % garnissent les assiettes de ses adeptes. Le médecin qui mousse ce régime très lucratif occupe, pour mon plus grand malheur – et le sien –, un bureau voisin du mien. Sa voix de stentor retentit aux quatre coins de la clinique, m’empêchant même de m’entendre penser. Pour se donner de l’importance, il hurle en anglais au téléphone, multiplie les entrevues télévisées, écrit des livres, aboie des ordres aux secrétaires, transcrit des notes de dossier remplies de points d’exclamation et de jugements de valeur sur les patients – surtout les miens – qui résistent à son pitch de vente.

Le but officiel de la démarche est noble, mais le personnage, lui, hélas, dérange : il n’accepte aucune remise en question de SA soi-disant diète miraculeuse. Si on soulève une petite question sur celle-ci, la réplique est impitoyable. Pour avoir ainsi osé le critiquer, on se voit attaqué sur sa tenue de dossier, ses connaissances, ses patients trop lourds, pas assez autonomes, etc.

L’influence du médecin est tentaculaire parmi le personnel de la clinique. Le frigo de notre cuisine communautaire regorge de crème 35 %, les comptoirs, surchargés de bananes mûres et de bananes vertes, et les employés carburent au bouillon de banane cuite et au jeûne de 48 heures.

Au péril de mon équilibre émotif de moins en moins fragile, j’ai ouvertement remis en question les bienfaits à long terme de cette diète. Mal m’en prit. Le médecin, que j’ai « affectueusement » surnommé Dr Mowgli, m’a ouvertement clouée au pilori sur Facebook. « Et patati et patata, c’est évident que toi, tu ne le suis pas » (me rabaissant sur mon apparence plus joufflue), « je vois beaucoup de tes patients en suivi [na, na, na, na, na], tu n’es pas souvent à ton bureau ». Et plus méchant encore : « Quel est ton taux d’assiduité ? » Pas au top, je suis en retour progressif, bien sûr. J’ai été absente huit mois. Pour une dépression. Pas pour m’exiler sur une plage de Bali, Banane !

Lorsque je lui ai gentiment souligné cela sur Facebook, il a renchéri par une surprenante lamentation publique digne des plus grands manipulateurs : « Mais pourquoi tu ne m’aimes pas ? Je ne t’ai rien fait ! » Bon, nous voilà dans la victimisation maintenant.

Les manipulateurs sont excellents à ce jeu. J’ai choisi d’en faire fi pour ma survie psychologique et de lui donner moins d’importance. J’ai fait capitonner ma porte. Jusqu’ici, ça fonctionne à moitié. Nous y reviendrons plus tard.

Dans un registre plus positif, Matt et moi, ça démarre à fond la caisse. Le moment le plus pénible fut lors de ma première mise à nu devant lui. Lui était parfait. Juste assez grand, juste assez musclé, juste assez tout… M’enfin.

— Mon corps a changé, tu sais, lui ai-je dit. Je n’ai plus 20 ans.

— Bah ! Je ne l’ai pas connu avant, moi, ton corps !

— Oui, mais je suis trop grosse !

— Bah… dit-il en m’embrassant… Ça m’en fera plus à aimer !

Il est comme ça, Matt. Pas du genre inquiet. Cool. Easy-going, comme on dit. Je suis très bien avec lui. Et j’ai choisi de bien profiter de ce beau moment de ma vie de quinquagénaire. Je me laisse aller un peu dans tout cela, et de façon surprenante, mes complexes se sont envolés. Matt fait de la magie. Lui est beau comme un dieu, rieur, posé, généreux, quoiqu’un peu macho… Bref, je l’adore ! Je me pince, ne croyant pas à ma bonne fortune.

Il faut croire que j’ai pas mal à offrir aussi. Il adore mon sens de l’humour, de la répartie et de l’autodérision. Il affirme ne pas avoir connu cela depuis longtemps. Il aime bien mes enfants, qu’il trouve très divertissants et intelligents. Il est veuf. Sa femme est décédée d’un cancer du sein d’emblée métastatique et très agressif il y a trois ans de cela. C’était à peu près à la même époque que le décès accidentel de mon neveu de 19 ans. On jasait lorsqu’on se voyait à l’urgence, vivant ensemble un deuil éprouvant pour chacun de nous. Je le côtoie depuis plusieurs années.

C’est un excellent ambulancier. J’ai toujours eu beaucoup de plaisir à constater sa bonne humeur et son entregent. Jamais je n’aurais imaginé être en couple avec lui. La vie réserve parfois de bien drôles de surprises ! Ma relation avec lui m’énergise, me donne confiance et me rend meilleure, du moins je l’espère ! Ah ! l’amour !

Laissons de côté mes réminiscences amoureuses, et revenons au présent. Je suis en consultation ce matin, en même temps que Dr Mowgli et ses patients. Bien qu’il y ait un bon mur de béton qui nous sépare, il me sera impossible d’en faire abstraction : il a choisi de faire la rencontre de ses prospects Bananafull dans son bureau, cinq à six patients à la fois. Ils sont au moins vingt assis dans le corridor en face de mon bureau. Ils arborent tous la même banane sur leur t-shirt. Ça jase, ça rit, ça potine. Ça me dérange. Bon, ça suffit ! Je dois aller faire une petite mise au point. Je sors de mon bureau et je cogne à la porte du sien. C’est le tintamarre, les éclats de voix, les rires gras.

Dr Mowgli ouvre. Je m’attends presque à ce qu’il ait une banane de fichée dans le nez. Sans plus tarder, je l’apostrophe :

— Coudonc ! C’est un bar à bananes ou une clinique médicale ici ?

— Ah ! Madame est encore frustrée !

BoissoneaultClassique. Faire porter l’odieux de son comportement à l’autre. Générer un tel boucan dans une clinique est à mon avis non éthique. Une clinique médicale se doit d’être un endroit paisible et feutré, où les patients trouvent un havre de paix pour pouvoir s’exprimer en toute quiétude. Mes besoins personnels sont en harmonie avec ceux des patients, soit évoluer dans un environnement calme et dépourvu de pression marketing.

Je soupire et réponds :

— Hum… disons que nos besoins sont aux antipodes.

Je peux apercevoir du coin de l’œil ses prospects : leur tête tient lieu de queue de banane. Misère !

Il me regarde d’un œil mauvais et affirme :

— Je suis là pour rester.
— Dommage.

Il s’empourpre :

— J’ai le droit comme toi d’exister ! Je contribue à la santé des gens, on me remercie, je leur donne de l’espoir et, en plus de mes affaires, j’ai dû ramasser ta clientèle lourde et dépendante pendant des mois, alors que madame prenait un break pour cause de ménopause !

Il m’insulte vicieusement. Je dois respirer ujjayi comme une locomotive afin de ne pas mettre mon poing sur sa jolie petite figure, lui faire avaler sa cravate à 500 $ et lui coincer deux bananes dans le nez. Deux dents en moins lui donneraient beaucoup de personnalité à son passage à la télé, une fois consacré grande vedette de la banane miraculeuse.

Je parviens à me calmer et lui dis, affichant mon meilleur sourire façon Bouddha, mais indubitablement railleuse :

— Oui, un break pour soigner une dépression majeure, c’est vrai que c’est terriblement capricieux… Je m’excuse, je ne recommencerai pas.

Il soupire et, là-dessus, me referme la porte au nez avec fracas.

Misère ! Travailler avec un champion narcissique et manipulateur, quelle calamité ! Je choisis de battre en retraite et de manœuvrer autrement…

Lendemain matin, 9 h. Je suis prête. Raymond, mon gros chien affable et doux, est à mes pieds dans mon bureau lumineux. Il est très fier de venir au travail ce matin.

Dr Mowgli marche d’un pas pressé dans le corridor et dépasse ma porte. Raymond lève une oreille sur le qui-vive. Je lui ordonne :

— Raymond ! Reste.

Raymond reste, mais tous ses sens sont aux aguets. Dr Mowgli déverrouille sa porte. Je fais signe à Raymond :

— Va, mon chien ! Va sentir le monsieur !

Raymond décolle comme une flèche et se dirige subito presto vers le fond de culotte de Dr Mowgli. Ce dernier a perdu du panache, le chien lui reniflant les couilles.

— Eille ! T’es folle ! Emmener ton chien ici ! Je vais faire une plainte ! CRISSE DE FOLLE !

Raymond le renifle et agite la queue. Je me lève tranquillement de mon bureau et regarde la scène. Dr Mowgli a perdu un peu de son lustre, ses lunettes Ray-Ban de guingois sur le nez, sa mallette ouverte laissant tomber une multitude de papiers disparates, sur lesquels se trouvent – évidemment – de trop nombreux dessins et photos de bananes.

— Ha ! Tu fais connaissance avec Raymond ! C’est bien, ça ! C’est notre nouveau zoothérapeute !

— Pfff… Zoothérapeute… mon cul, ouais !

Raymond n’apprécie pas que Dr Mowgli l’insulte. Il s’assied et le fixe, l’œil torve.

— Chaque jeudi, Raymond viendra travailler avec mes patients anxieux et déprimés.

— Ah ! Avec toute ta clientèle de fuckés, ça te prendrait dix chiens à temps plein ! Ça passera pas au conseil d’administration, je te le garantis ! Les chiens sont interdits dans l’immeuble, Martha.

Il replace ses Ray-Ban désormais tordues et repousse le nez de Raymond, qui s’applique à lui lécher les souliers avec application.

— Enlève-moi ce sale cabot d’ici ! Ça n’en restera pas là, je te le garantis !
— Je connais bien le propriétaire ; ça ne devrait pas causer de problème.
— Ah ! Ah ! Ben oui ! Me semble ! Bonne chance parce que je rédige ma plainte quand même de ce pas.

Je rappelle un Raymond déçu de ne pas avoir pu river le clou à ce fendant de première. Retour à la maison. Matt m’y attend bien relax, jasant avec Zoé. Il se lève et vient m’embrasser. Il sent bon, il porte un jean ajusté et un kangourou écarlate. Ses cheveux mi-longs sont encore mouillés de sa douche récente. Des courts métrages se frayent un chemin en simultané dans mon cerveau. C’est l’effet Matt. Du calme, du calme, Martha, m’admonesté-je, ma fille est là.

— Hé ! Maman ! J’explique à Matt mon choix pour le cégep ! Il trouve ça nice !

Matt rigole :

— Pour être nice, c’est nice, Zoé ! Tu rattraperas nos erreurs, à ta mère et à moi !

Zoé postule en thanatopraxie. Plutôt inusité comme choix, mais bon, c’est Zoé. Avec elle, tout est inusité, même si, pour elle, rien ne l’est.

Ma fille s’enquiert :

— M’man, demain je vais au salon voir travailler David. Tu peux m’emmener ?

Je l’interroge, sceptique, car le fameux David est un jeune thanatologue de 22 ans plutôt très beau.

— Tu vas déjà assister à un embaumement ou c’est David-le-beau-thanato qui t’intéresse ?

Zoé réplique :

— Ha ! Ha ! Très drôle ! Faut ben que je sache si je suis faite pour ça !

Matt intervient :

— Je peux t’emmener, moi, demain, en ambulance. Je travaille, j’irai te porter à la fin de mon quart avec l’ambu !

Ma fille est ravie :

— LOL ! Ça va être drôle ! Je vais avoir vraiment l’air d’une femelle alpha !

Je soupire, soulagée. Donc, c’est réglé, je pourrai me reposer demain pendant que me fille sera dans les coulisses de l’industrie de la mort. Matt, surpris de voir Raymond sur mes talons, m’interroge :

— Tu emmènes Raymond au travail maintenant ?

— Oui, il fait partie de mon plan Anti-Mowgli.

— Ah ! Lui ! J’ai vu son entrevue aux infos. Il n’a pas l’air de se prendre pour de la m…

— En effet. Il m’a encore insultée aujourd’hui, mais Raymond lui a foutu les jetons, je pense. Il dit qu’il va faire une plainte au proprio de l’immeuble.

Matt s’esclaffe, riant de bon cœur :

— HA ! HA ! Il va avoir une de ces surprises, celui-là !

Matt est certes ambulancier, mais aussi proprio de pas mal d’immeubles du coin… dont celui où se trouve ma clinique. Son père est un grand entrepreneur en construction et lui a fait don de plusieurs immeubles au fil des années. Matt s’est bâti un beau patrimoine. Si bien qu’il travaille uniquement pour son plaisir. Il est indépendant de fortune comme on dit. J’ai hâte de voir la tête de Dr Mowgli quand il aura réponse à sa plainte. Lui sera envoyée une clause en petits caractères sur une feuille imprimée remplie de bananes expliquant les besoins pressants en zoothérapie de la clientèle…

Je n’ai peut-être pas encore gagné la guerre, mais cette partie-ci, oui. Dr Mowgli ne paie rien pour attendre.

 

Publié dans

Dre Josée Boissonneault

Médecin de famille à Contrecoeur, CSSS Pierre-de-Saurel
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