Failles

Depuis 2016, cette histoire me hante. Maintenant que le Dr Mohammed Shamji, neurochirurgien, a plaidé coupable de meurtre au second degré de sa femme, Elana Fric – qui lui avait tout juste demandé le divorce – et qu’il est condamné depuis le 8 mai à la prison à vie, je me fais un point d’honneur de revenir sur cette sordide histoire. Cependant, il sera toujours opportun d’aborder ce sujet : cette réalité est encore un tabou et n’a eu de cesse d’exister. Une réalité horrible qui touche directement plus de femmes que d’hommes. D’ailleurs, selon une méta-analyse de 2016, corédigée par Barbara Hernandez, du Physician Vitality Institute de l’Université Loma Linda, en Californie, de 7 % à 24 % des femmes médecins subissent de la violence de la part d’un partenaire intime, contre 6 % à 10 % chez les hommes médecins. Et encore là, c’est toujours une réalité si taboue qu’elle est extrêmement difficile à bien documenter.

On a une image bien étrange de ce qu’est la violence conjugale et amoureuse. On croit souvent qu’elle ne fraie que dans les couches socioéconomiques les plus défavorisées, dans les quartiers les plus malfamés, qu’elle ne touche surtout pas les femmes professionnelles accomplies – encore moins les femmes ayant réussi à se « hisser » dans les hautes sphères des professions libérales, réputées masculines. On suppose que la violence conjugale est inversement proportionnelle au nombre de diplômes, inversement proportionnelle au degré d’intelligence. Que si on est très instruite ou qu’on a appris à détecter la violence chez les autres, forcément, on saura alors la dépister sous son propre toit. C’est là la croyance débilitante la plus commune en la matière.

La violence conjugale n’a jamais de rapport direct avec l’intelligence d’un individu. Croire l’opposé, c’est méconnaître comment la violence s’insère, le plus souvent subtilement, du moins au début, dans les interstices de la vie quotidienne. C’est au contraire un processus émotionnel complexe, qui prend racine dans le vécu émotif, familial et culturel de chacun, tant chez la personne qui impose sa violence que chez celle qui la reçoit. La violence conjugale aliène l’intelligence. Il faut donc cesser de juger celles « qui ne partent pas ». Ou qui y retournent. Elles ne sont pas stupides. Elles sont sous emprise. C’est très différent.

Selon la psychiatre, psychanalyste et psychothérapeute familiale Marie-France Hirigoyen, dans son livre Femmes sous emprise – Les ressorts de la violence dans le couple, une femme doit s’y prendre en moyenne sept fois avant de quitter définitivement un conjoint violent. Sept fois entre lesquelles elle fait des allers-retours auprès de cette personne qu’elle aime, mais qui lui fait du mal. Si cette réalité avait réellement à voir avec l’intelligence, ce chiffre ne serait pas aussi élevé.

La seconde croyance erronée la plus répandue en la matière : pour qu’elle soit vraie et significative, la violence conjugale doit être physique ou sexuelle. La violence physique n’est en général que le point culminant d’une série de petites et grandes agressions qui se sont opérées au quotidien, parfois très longtemps et souvent par petites touches : violence émotionnelle, psychologique, verbale, financière même. « Mais il ne me bat pas, quand même ! » Et alors, madame ? S’il vous manipule, vous rejette, joue les indifférents, joue constamment avec vos émotions, vous fait peur, excite vos insécurités, vous impose constamment les doubles contraintes, vous empêche de parler, de gérer vos finances, mais qu’il n’a pas levé la main sur vous, vous pensez que ce n’est pas de la violence ? Certains se font une spécialité de la « violence blanche », celle qui ne laisse aucune marque visible, celle dont on ne se douterait jamais, au grand jamais…

Nous sommes tous et toutes imparfaits. Et avant d’être des professionnels – médecins, infirmières, journalistes, etc. –, nous étions tous de simples humains. D’ailleurs, nous le sommes encore. À l’origine de la violence conjugale, amoureuse et intime, il existe une brèche. Une faille répandue, une fragilité humaine si fréquente : le faible amour de soi. Nourri par le regard de nos parents, par nos interactions avec eux, l’amour de soi, qui n’est pas la confiance en soi, même si cette dernière y est liée, s’apprend parfois à la dure au cours de nos humbles vies. Le besoin d’être aimé est universel, immense. Le besoin d’être aimé « plus que tout autre » aussi. Malheureusement, un jour, les structures défensives se développent et se mettent en place. Certains ont « appris » la violence, à l’infliger ou à la subir, comme on apprend une langue maternelle. C’est une langue parfois si naturelle qu’un jour, on se retrouve dans une situation qui, à peu de choses près, ressemble vaguement à un lointain vécu qu’on avait mis de côté. Nous avons tous nos failles. C’est par ces dernières que non seulement la lumière entre, comme le chantait Cohen, mais la noirceur aussi parfois. Et ce phénomène transcende les classes, les professions et les quartiers. Surtout, ça n’a rien à voir avec le fait d’avoir un M.D. accroché à la fin de son nom de famille.

Elana Fric est morte aux mains de son propre mari, du père de ses trois enfants, aujourd’hui orphelins. S’il est une chose dont on doit se souvenir de la médecin de famille, ce n’est pas tant le sort qui l’attendait, bien que ce soit difficile à occulter, mais tout ce qu’elle a apporté de beau, de grand, d’humain, de compatissant et de puissant dans ce monde aux besoins infinis. La Dre Fric, c’est avant tout ce qu’elle a apporté de grand et de généreux à ses enfants, à ses parents, à ses amis, à ses collègues, à ses patients… et oui, ce qu’elle a aussi apporté à celui qui lui a enlevé la vie. Elle sera bien davantage que le sinistre sort qui l’attendait. Nous sommes tous davantage que notre propre sort. Nous ne nous résumons pas au pan de notre histoire que nous n’avons pas pu contrôler. Pour encore de trop nombreuses femmes, et certains hommes, au contraire, elles sont et resteront l’incroyable grandeur, l’incroyable beauté qu’on a tenté d’écraser.

Femme ou homme, si vous avez besoin d’aide : www.sosviolenceconjugale.ca

 

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Marie-Sophie L'Heureux

Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice du magazine Santé inc. Elle est également collaboratrice santé à la radio d'ICI Radio-Canada, critique gastronomique au Guide restos Voir et journaliste voyage pour d'autres médias.