Gare aux gourous !

Faites-vous trop confiances aux pronostiqueurs de mirages ?

En 1956, lors d’une entrevue accordée au magazine Parade, la voyante et astrologue Jeane Dixon prédisait ceci : « Un président américain démocrate aux yeux bleus sera élu et assassiné dans l’exercice de ses fonctions ». Quatre ans plus tard, John F. Kennedy était élu président des États-Unis et, en 1963, il était abattu par Lee Harvey Oswald. Assurément, cette prophétie a procuré à la voyante une notoriété instantanée et un engouement sans précédent. Par la suite, un certain nombre de personnalités publiques ont eu recours à ses services, comme les anciens présidents américains Richard Nixon et Ronald Reagan.

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Il aurait pu être tentant de faire appel à Jeane Dixon pour guider toute prise de décision. Cependant, avant d’y recourir, il fallait évaluer son efficacité sur un plus grand nombre de prédictions. Eh bien, force est de constater que plusieurs d’entre elles se sont avérées inexactes. Elle avait, entre autres, annoncé le déclenchement de la Troisième Guerre mondiale en 1958, la découverte d’un remède définitif contre le cancer en 1967 et le retour de la paix mondiale en 2000 ! La question suivante se pose donc : est-il logique de porter une attention spéciale à ces pronostiqueurs ?

Dans une étude, dont il fait état dans son livre Expert political judgment, le professeur Philip E. Tetlock a mesuré le taux de réussite de quelque 28 000 prédictions d’événements politiques à travers le monde faites par 300 experts sur une période de 20 ans. Contre toute attente, leur taux d’efficacité a été légèrement au-dessus de 50 %, soit sensiblement le même résultat que si on avait tiré à pile ou face.

Une étude similaire a été menée dans le monde boursier. CXO Advisory Group, une firme spécialisée en recherche financière, a analysé les prévisions fournies publiquement par 68 experts financiers entre 2005 et 2012 afin de déterminer leur taux de réussite. Sur un total de 6582 prédictions, leur taux de réussite a été de seulement 46,9 %.

C’est pourquoi on doit garder une certaine réserve à l’égard de ces types de « spécialistes », plus particulièrement des gourous financiers. En général, ces derniers cherchent continuellement à faire la promotion de leur gamme de produits et de services comme des livres, des conférences ou un abonnement à un bulletin d’information financière.

Pour mieux comprendre et mieux accepter le fait qu’il est impossible de prédire l’avenir avec exactitude, le concept de système complexe adaptatif(1) s’avère très utile. Voici en quelques mots comment ce système peut être transposé au domaine boursier.

La bourse, un marché adaptatif complexe

Le marché boursier est complexe, car il est composé de nombreux intervenants (particuliers, banques, compagnies d’assurances, caisses de retraite, fonds communs de placement, etc.) qui ont des stratégies, des objectifs et des horizons de placement différents. De plus, le marché boursier est adaptatif, dans la mesure où les participants ont la capacité d’adapter leur comportement en fonction de leurs expériences passées. Sachant que l’être humain est au centre de l’investissement boursier – puisque chaque transaction implique un participant de marché à l’achat et à la vente –, il est futile de vouloir prédire la direction future d’un instrument financier comme une action, d’un fonds négocié en bourse (FNB) ou d’un indice de référence. Ainsi, au lieu de suivre religieusement les avis d’un gourou financier, vaut mieux adopter le bon état d’esprit. Voyons quelques conseils pratiques pour y parvenir.

Prenez garde au sensationnalisme ! Pour soigner leur plan de carrière, les gourous financiers ont intérêt à y aller de prédictions osées. Le marché boursier étant reconnu pour descendre plus vite qu’il ne monte, un effondrement des cours boursiers est un événement spectaculaire qui assure une présence médiatique accrue à ceux qui l’ont correctement prédit. Sans surprise, plusieurs d’entre eux émettent régulièrement des avertissements de krach boursier. Malheureusement pour eux, leur taux de réussite est très faible pour la simple raison que ce type de baisses est plutôt rare. En effet, une dégringolade d’au moins 40 % des prix du S&P 500, le principal indice de référence américain, ne se produit en moyenne qu’une fois tous les 12 ans(2). En gestion de portefeuille, on doit donc faire fi de ce genre de recommandations.

Méfiez-vous de l’excès de confiance. Pour retenir l’attention, le gourou financier n’a d’autre choix que d’afficher une grande confiance au moment de soumettre une idée d’investissement. Or, nombre d’études montrent qu’un degré élevé de confiance ne signifie pas nécessairement un taux de réussite supérieur. Dans l’une de ces études, les experts financiers qui avaient indiqué un niveau de confiance « certain à 100 % » quant à la justesse d’une prévision ont obtenu un taux d’efficacité de 12 %(3).

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Pensez « probabilités ». Bien entendu, on ne peut jamais garantir le rendement d’un instrument financier. Voilà pourquoi il est impératif de s’interroger sur la probabilité de succès à long terme d’un portefeuille bien diversifié. À cet égard, voici les résultats d’une analyse effectuée par le blogueur boursier Ben Carlson pour un portefeuille 60/40 (60 % en actions du S&P 500, 40 % en obligations du Trésor américain de 5 ans) entre 1926 et 2018. Comme vous pourrez le constater, on n’a aucunement besoin de se fier aux gourous financiers.

À la bourse, notre besoin de contrôle et notre désir d’avoir raison nous amènent à faire confiance à toutes sortes d’experts. Une obligation de vigilance et de prudence est pourtant de mise pour arriver à une prise de décision éclairée, sans quoi on risque de s’écarter de notre plan financier original.

RÉFÉRENCES

  1. Fisher, Ken, Chou, Jennifer, et Hoffmans, Lara (2012). The only three questions that still count: investing by knowing what others don’t, 2e éd., Wiley.
  2. Préfontaine, Stéphane (2018, 6 octobre). Pour mieux comprendre la volatilité, Les Affaires.
  3. Montier, James (2010). The little book of behavioral investing: how not to be your own worst enemy, Wiley.
  4. CXO Advisory Group (2016). Guru Grades.
  5. Frederic Esteban (2017, 8 février). Histoire de la voyante américaine Jeane Dixon.
  6. Philip E. Tetlock (2017). Expert political judgment: how good is it? How can we know?, Princeton University Press.
  7. Proinsias O’Mahony (2019, 15 janvier). Why do we bother with stock market forecasts? The Irish Times.
Publié dans

Jonathan Bolduc et Daniel Ouellet

Groupe Ouellet Bolduc