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Les montagnes de lune

Récit de voyage en Ouganda

Le portulan

J’ai dégoté, il y a bien des années, un portulan des côtes de l’est de l’Afrique datant de la fin du 15e siècle. Un péché d’orgueil ! La joie de posséder quelque chose de fin et de rare. Puis, durant une nuit où j’affrontais l’insomnie, j’ai suivi les fines lignes qu’Ortélius, le géographe romain, avait gravées il y a plus de 400 ans. Alexandrie semblait bien alanguie sur la pointe du delta du Nil. Je pouvais naviguer à rebours sur ses limons boueux. Le long de ses berges, Ortélius avait posé des noms imbriqués dans notre histoire commune : Le Caire, Thèbes, Louxor. Avec assurance, il plaçait l’origine de ses crues aux confins connus de la Nubie, bien au-delà de la sixième cataracte.

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À la suite de ses lectures des textes anciens de Ptolémée, puis de ceux des Portugais et des Arabes installés depuis des siècles sur les côtes de l’Afrique de l’Est, il imaginait le Nil blanc sourdre des mystérieuses montagnes de la Lune, les Rwenzori. Ces montagnes, qui trempaient dans les eaux de lacs grands comme des mers, et dont les cimes étaient enveloppées de brumes et serties de forêts, étaient habitées par d’étranges créatures. De très petits hommes, mais aussi de très grands, velus, à la force imparable, herculéenne.

Une occasion tout à fait inattendue m’a été offerte de partir à l’aventure et de gravir les sources enneigées du Nil, près de l’Ouganda. Pouvais-je décliner telle invitation ? Comment refuser de me muer à mon tour en explorateur de ce bout du monde si peu fréquenté ?

La part du mystère

De l’Ouganda, je n’avais que deux souvenirs. Le premier, datant de 1974, soit la flèche noire chaussée de crampons Puma en suède rouge de John Akii-Bua, qui, en grandes foulées, avait fracassé le record du monde du 400 mètres haies en 47,8 secondes. Le second — dans ma tête celui-là —, celui du visage rond du tristement célèbre Idi Amin Dada, qui jetait ses opposants en pâture aux crocodiles du Nil.

Depuis la fin des années 1990, l’Ouganda s’était mué en terra incognita pour moi. Les montagnes de la Lune, situées entre l’Ouganda et la République du Congo, seraient mes nouveaux souvenirs, avec leurs neiges et leurs glaciers de brume s’engorgeant de près de 2000 millimètres de pluie chaque année…

Le but de cette expédition était de gravir le mont Margherita, le plus haut sommet des Rwenzori de l’Ouganda (5100 mètres). Nous allions suivre les traces du Prince des Abruzzes dans sa première ascension, en 1904. L’équipage de Son Altesse comportait alors près de 800 porteurs qui charriaient chacun quarante kilos à travers les sentiers boueux.

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Mais nous, les modernes, nous allions participer à une entreprise qui se voulait beaucoup plus modeste. Pas de baignoire portative, pas de réserve de champagne, mais tout de même, qui allait comporter plus de vingt-cinq porteurs pour huit participants dans un raid alpin de sept jours. C’est que l’on doit tout apporter dans les Rwenzori, que ce soit la nourriture, le combustible ou le matériel d’alpinisme. Dans ce parc naturel, il n’y a pas de village-relais, il n’y a pas non plus d’hélicoptère qui pourrait jaillir du ciel pour nous sauver en cas d’éboulis, pas plus que de communications cellulaires.

Nous avons entrepris notre marche d’approche du mont Margherita très tardivement. Il était passé 15 h et notre petite colonie progressait lentement dans la forêt équatoriale. Nous avons rapidement compris que la journée serait rude. La piste était à peine tracée. Elle filait à travers des fougères géantes et d’autres repousses dans les zones de coupe à blanc de la forêt, exploitée depuis plus de cent ans.

Ici et là, quelques grands arbres solitaires semblaient avoir échappé à l’extermination floristique. Bien dissimulés dans les acajous, les singes se moquaient de nous, pauvres fourmis. Nous progressions avec prudence dans nos bottes de caoutchouc, tentant d’éviter la boue toute prête à nous engloutir, et craignant de chuter en raison des racines serpentines qui balisaient notre route. L’air se refroidissait et c’est aux dernières lueurs que mes ultimes ressources me permirent enfin de m’effondrer dans mon duvet. Les frissons de l’hypothermie ne me quittèrent qu’après l’ingestion de plusieurs litres de bouillon chaud. Mais même exténué, ma petite voix me murmurait sans répit que les 72 prochaines heures prendraient les airs d’une sanction bien méritée pour ma témérité sexagénaire.

Dans l’ombre des lobelias

Je me suis réveillé à plus de 2600 mètres d’altitude. Un gruau, un café, et c’était déjà la partance. Aujourd’hui encore, nous aurions à affronter 1000 mètres de dénivelé. Je peinais déjà d’avoir à porter mon sac de dix kilos avec mes deux litres d’eau. L’eau des sources, traitée à l’iode, devait nous fournir les six autres litres nécessaires pour terminer la montée.

Les sentiers suspendus croisaient des failles dans lesquelles rugissait l’eau furieuse, des déluges ayant inondé les cimes les jours d’avant. Les abords de la piste étaient bordés de hautes herbes et de fougères géantes. Les arbres ployaient sous le fardeau des lianes et autres saprophytes humides. Le vent, qui se jouait de nous, transformait ces bois mystérieux en des chapiteaux où dansaient des fantômes lugubres habillés de mousses suintantes. Nous allions longer par la suite le lac glaciaire et, sur plus 800 mètres, un accotement de bois faciliterait nos déplacements. Encaissée entre des pics de plus de 2000 mètres, la vallée s’étirait paresseusement. Les lobelias et les sèneçons jalonnaient la cuvette, habillant notre défilé d’attributs préhistoriques datant du dévonien.

J’étais crevé. Mon cœur me jouait sans cesse des tours. Vingt-cinq mètres de progression ! Une pause, s’il vous plaît  ! Vingt-cinq respirations et je reprenais ma course. La montagne faisait fi de ma préparation physique pour ce trek. Pourtant, j’avais été, il me semble, sérieux dans ma préparation : 100 000 marches gravies pendant six mois dans l’escalier du Cap blanc, à l’entrée des plaines d’Abraham. La montagne, cette vilaine, augmentait indûment la pression dans mes artères pulmonaires. Mon sang, voulant s’échapper, fuyait à travers des portiques normalement clos entre les cavités droites et gauches de mon cœur. Mes globules quittaient mon cœur sans être oxygénés par les poumons. À continuer ainsi, l’effort allait m’asphyxier lentement, mais sûrement…

Malgré tous mes déboires, je m’inquiétais davantage du sort de Pierre, cet ami médecin, diabétique de type 1. Il n’en menait pas large lui non plus. Et si son cœur de lui jouait des tours ? Quels arguments pourrais-je invoquer à sa future veuve ? C’est quand même moi qui avais l’entrainé dans cette aventure avec l’égoïsme de celui qui veut absolument compléter l’équipe et forcer le voyagiste à un départ en janvier.

Rapidement, je devins tout à fait incapable de trimbaler mon havresac et je ne pus décliner l’offre de Johnson, mon sherpa de 62 ans, de le porter. J’eus bien de la peine à le suivre dans les allées boueuses. Il n’allait jamais être déséquilibré, jamais un mouvement de côté ! Johnson devait être une chèvre dans une autre vie. Comme tous les boucs, il évitait toutes les embuches et ne glissait jamais sur la pierraille en pente. Nous sommes arrivés au refuge à la nuit tombante, le temps d’apercevoir la cime glacée du mont Margherita, dominante, altière, et qui dans toute sa superbe, nous intimidait déjà.

Tenter le sommet me semblait téméraire. Je ne croyais pas non plus qu’il serait sage pour Pierre de trop pousser la machine. D’un commun accord, nous avons décidé de nous accorder une journée de repos à 3500 mètres pour nous élancer ensuite, bien rafraichis, vers le refuge Elena, à 4600 mètres.

Ce dernier segment offrait en prélude de longues parois verticales et dans les segments trop pointus, toujours chaussés de bottes de caoutchouc, nous allions devoir franchir les escarpements techniques à l’aide d’échelles.

Ce fut toute une épreuve pour Pierre. Son vertige rendait hasardeux ces passages. Misérable, déshydraté, il allait peu de temps après s’effondrer de fatigue sur un petit plateau mitoyen. Pour éviter l’hypoglycémie, il avait dû consommer près d’un kilo de sucre dilué dans de l’eau au cours des huit heures précédentes. Il avait la nausée, mais n’était pas en hypoglycémie. Mal des montagnes ? Possible ! Déshydratation et hypothermie ? Assurément  ! Un autre ennemi, plus sournois encore, rôdait toutefois autour de lui depuis le début du trek : ayant trop diminué son insuline pour éviter l’hypoglycémie, Pierre, 60 ans, se retrouvait à présent en acidose diabétique : les corps cétoniques produits par son foie ne cessaient de croître. Seul traitement : la réhydratation forcée et encore plus d’insuline et de glucose. Mais à ce rythme d’enfer, il allait finir par épuiser toutes ses réserves de glucose et nous n’avions plus rien à manger. Aucun autre choix possible : il fallait immédiatement redescendre et espérer ne pas expérimenter l’hypoglycémie.

Nos deux autres compagnons de cordée ont quant à eux tenté le sommet du glacier, dont les neiges accumulées exigeaient le piolet, les crampons et une très bonne technique de glace. Leur guide africain, peu expérimenté dans ces conditions, a glissé et n’a été retenu que par la corde de ses clients ! Il l’a échappé belle.

Les grands singes

Après ce trek — qui s’est avéré plus éprouvant que nous l’estimions —, nous avions planifié une visite des grands singes, un motif valable d’escale en Ouganda. Les chimpanzés du parc Kibale forment seize grandes communautés regroupant près de 2000 singes. Nous devions suivre une de ces familles qui avait été humanisée. Pendant sept ans, des rangers les avaient approchés de plus en plus près tous les jours jusqu’à ce que la rencontre humaine soit inscrite à l’agenda.

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Malheureusement, notre visite des chimpanzés allait virer en ruée… Plus de quarante touristes jouaient du coude, ennuyant nos cousins simiesques. Mais, le rythme de fuite des primates s’accélérant, nous allions parvenir aisément à semer les touristes français et allemands, frustrés par nos grandes enjambées. Avec un malin plaisir, j’ai écouté les vocalises furieuses de ces estivants du dimanche. Ils n’avaient pas compris qu’ici, la nature est reine et que les chimpanzés les dédaignaient, eux, ces pauvres bouffons  ! Dans une petite clairière, nous allions réussir à nous approcher respectueusement de nos amis. De jeunes mâles grimpaient un tronc de plus de quarante mètres de haut pour cueillir des fruits et s’amuser un peu à nos dépens. Leur faim apaisée, ils rigolaient en nous larguant des pelures et des noyaux de mangues. Une femelle se prélassait dans les herbes et me toisait calmement. Regarder le visage d’un chimpanzé, c’est s’enfoncer dans la contemplation de ce qui aurait pu être notre âme avant la fuite de l’Éden. Toiser ces êtres non encombrés par les artifices du langage et de la culture constituait une ascèse mystique. Ma paix contemplative fut de courte durée, troublée par la rage d’un jeune mâle qui se mit à tambouriner avec ses poings fermés. Plein de fureur, il allait grimper, avec une agilité déconcertante, un tronc lisse sur plus de trente mètres. Il souhaitait engager le combat avec un autre mâle, lui aussi tout plein de testostérone.

De patientes observations ont permis à des chercheurs embusqués dans la forêt de Kibale de mieux cerner une espèce belliqueuse tout à fait apte à entreprendre des raids guerriers contre les autres groupes de chimpanzés du territoire. Les publications de John Mitani, de l’université du Michigan, décrivent d’ailleurs des bandes de chimpanzés engagées dans des guerres totales d’exter­mination contre les individus mâles, femelles ou bébés des territoires limitrophes. D’où cette idée très troublante que la guerre, la vraie, n’est peut-être après tout pas une invention humaine…

Le lendemain, direction les gorilles  ! Et des gorilles qu’il allait falloir « mériter ». Nous allions devoir nous engager hors des pistes pendant des heures puis nous enfoncer à coup de machette dans des murs de ronces. Quatre heures plus tard, j’étais sur le point d’abandonner la poursuite. Mais mon ranger me retint par le bras… Sans m’en rendre compte, je me dirigeais directement vers une masse cendrée : le dos du mâle dominant, le dos du Silverback  !

Dotés de muscles puissants, les gorilles sont placides, et leur comportement doux les range beaucoup plus du côté des ruminants que de celui des fauves. Des bébés gorilles s’amusaient à jouer à la cachette, bien dissimulés dans les replis de fourrure de leurs ainés. « Dos d’argent » nous tournait le dos… aucune photo possible. Vingt minutes plus tard, lassé de notre présence insistante, il nous fit comprendre qu’il maitrisait la meilleure façon de se débarrasser de nous : il s’est retourné, a pris la pose le temps de quelques photos et est parvenu sans peine à mettre fin à l’audience en un tournemain.

Le génie animal à son meilleur.

Rencontre avec les pygmées géants

Expulsés des forêts, chassés comme des bêtes sauvages, les pygmées Batwa vivent maintenant dans des communautés aux lisières des parcs. Comme pour bien d’autres peuples primitifs, cette génération sera la dernière ayant vécu la vie de chasseurs-cueilleurs.

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Une trace traversant les champs nous a amenés à un village où les pygmées cultivent l’igname dans des éclaircies. Ils s’aventurent parfois en forêt pour traquer le cochon sauvage et les antilopes sylvestres, ce qui constitue un problème, car ce faisant, le pygmée devient braconnier. À l’orée du village, une femme vend sa production de café. Sur un braséro improvisé, elle torréfie les petites graines rouges pour en révéler tous les arômes.

Qu’il est difficile pour nos yeux d’estimer l’âge des Africains ! Un petit vieux (à l’âge indéfinissable) nous explique la chasse à l’aide de trappes et de sagaies empoisonnées. Un jeune pygmée, visiblement sous l’influence du bhang, le cannabis local, grimpe comme un singe les vingt mètres du tronc nu d’un grand arbre pour y récolter des ruches de miel dans la futaie. Des petites femmes improvisent pour nous une musique nuptiale, censée accompagner les nouveaux couples dans leur quête d’intimité et abriter leurs premiers ébats amoureux.

Je fais un adieu un peu triste aux Batwa. Ces petits hommes ont de fait grandi de plusieurs centimètres en moins d’une génération grâce à une meilleure nutrition et à un mixage des populations. J’aurai donc vu les premiers pygmées « géants »  !

Ils feront bientôt partie des souvenirs de l’humanité, tout comme les gorilles, les rhinocéros et probablement les éléphants. Les jeunes Batwas ne retourneront pas dans la forêt. Ils préféreront des toits en dur plutôt que ceux en feuillages des habitations. Qu’il leur sera doux, l’oubli des nuées d’insectes et des fumigations perpétuelles pour les chasser des huttes ! Une moto pour ne pas marcher  ! Un cellulaire chinois pour rêver ! Du bhang pour s’envoler !

Liberté dans un enclos

Une dernière expérience nous attendait. Un safari à pied, pour aller à la rencontre des derniers rhinocéros en semi-liberté. Semi-liberté, parce qu’il y a plus de trente ans, dans un fol espoir de sauver l’espèce, des visionnaires ont regroupé quelques couples de rhinocéros en provenance de la Rhodésie. Trente ans plus tard, une trentaine de rhinocéros trottinent dans un grand enclos protégé sur plus de cent kilomètres carrés. Avec des gardes armés, nous les approchons à pied. En mode pédestre, nous sommes complètement vulnérables. Même si les rhinos ont un bon sens de l’odorat, ils ont cependant une faible vue. Notre progression s’est faite contre le vent et les rhinos ne nous ont donc pas perçus. Mais, décevante vérité pour nous, piètres émules d’Ernest Hemingway, les bêtes sont familières aux visites humaines et nous tolèrent. Leur peau épaisse reluit sous le zénith et leur carapace grisâtre est craquelée par la boue séchée.

Nous traversons une dernière fois le parc Elizabeth. Ici et là, des girafes s’étirent paresseusement. Il y a trente ans, elles servaient de cible d’entrainement pour les soldats d’Idi Amin Dada. En naviguant un peu, nous remontons le Nil Victoria en direction des chutes Murchison. Là, il y a plus de cent ans, Théodore Roosevelt, pas encore président des États-Unis, sévissait dans des safaris gigantesques où des centaines de bêtes étaient abattues pour fournir des trophées des carnages aux sportsmen de l’époque.

Les berges de la chute se remontent à pied, ce qui permet à nos yeux éblouis d’approcher des fracas du Nil Victoria et de le contempler dans son cheminement à travers un goulot d’étranglement d’à peine dix mètres de large.

Poupée vaudou, souvenirs fous

De retour dans mon petit sous-sol de Sillery, je panse mes plaies. Encore un échec de montagne ! Un autre sommet qui m’aura échappé. Je contemple l’étrange statue que m’a vendue un pygmée. C’est un guerrier grimaçant et armé d’une sagaie, sa nudité couverte de feuillages. De grands clous pénètrent son abdomen et à la place du nombril, une petite dépression s’ouvre si on en retire une cheville de bois. Une poudre jaune s’en échappe et ne demande qu’à tacher la main inquisitrice. Mystère, forces démoniaques, magie noire au cœur des ténèbres. Une recherche sur le Web finira par m’expliquer que ces statues étaient les ancêtres des poupées vaudoues. Elles protégeaient les villages pygmées du Congo et la poudre magique devait faire souffrir les ennemis jusqu’à la mort.

En stage d’externat en ce mois de février 2019 si froid, j’ai une étudiante à la peau sombre comme l’ébène. L’intensité du noir de sa peau, malgré deux hivernages chez nous, me laisse supposer qu’elle ne peut venir que du Congo ou de ses environs. Amusé par mon petit récit ougandais, son visage se trouble quelque peu lorsque je lui parle toutefois de l’amulette.

Pourtant, cette idole africaine me protège. Elle protège désormais ce voyageur qui a admiré le reflet des dernières glaces d’Afrique et qui a communié avec les petits hommes, les grands arbres et les bien belles bêtes. Elle protège mes souvenirs fous.

Publié dans

Dr Claude Garceau

Médecin spécialiste en médecine interne, Hôpital Laval. Pour lui écrire : claudegarceau@videotron.ca
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