Primum non nocere

Le jeune médecin et la mort

2 janvier 2017
11 h 02

Toute la famille est réunie à son chevet. Heureusement, nous sommes arrivés à temps. La respiration est ponctuée d’apnées. Il n’y a pas de réponse verbale depuis quelques heures — pas depuis que nous sommes arrivés, par un matin glacial de janvier, sous un ciel bleu royal. Elle est passagère d’un avion sans pilote, sans destination. Mon beau-frère fait les soins de bouche tendrement. L’infirmière applique une dose supplémentaire de morphine par le petit cathéter sous-cutané. Il n’y a pas de masque pour gâcher le paysage, pas d’alarme pour rompre la quiétude. Il n’y a pas d’envolée lyrique ou de derniers mots, pas de paupières lourdes qu’on supplie de ne pas se refermer, pas de gestes héroïques. Ce n’est pas comme dans un film, puisque les acteurs ne savent pas mourir correctement. Il n’y a qu’une petite respiration irrégulière, une onde dans l’espace, un fil qu’on tire jusqu’au néant.

Et puis, plus rien.

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Elle demeure étendue là, sommeillant d’un repos paisible, assise au cœur du silence. Je m’attends à ce que quelqu’un tire sur un fil pour la faire planer haut, jusqu’à ce qu’elle soit hors de vue, ou encore pour faire tomber le rideau et nous faire applaudir à tout rompre. Nous restons campés, à plusieurs mètres de distance, comme si la mort était contagieuse. Elle l’est, d’une certaine manière, dans la pièce sombre illuminée d’un soleil cramoisi pénétrant par le petit vitrail craquelé. Mon conjoint et moi sommes plus proches. Je lui tiens la main, sa peau est douce, chaude, moite à la vue du cadavre glacial qui gît sur son trône. Le médecin entre brièvement, comme une mouche qui se pose sur le mur. Les sanglots fracassent l’atmosphère, un tintamarre au sein de la brume qui recouvre nos yeux.

Je me rappelle encore ce matin glacial de janvier, de notre course silencieuse en voiture, de ce tableau au moment d’entrouvrir la porte. Je me remémore la chair terne, le halètement désespéré, les yeux hagards. C’était le moment que je redoutais et que j’espérais depuis si longtemps.

Cette respiration. Ce teint. Ce regard. Je ne les oublierai jamais. Marie est partie.

2 h 20

Le téléavertisseur sonne subitement. Je ne dormais pas, mais c’était tout comme, sous l’hypnose des néons incandescents et avec le filet de bave qui serpente le long de ma joue. C’est l’infirmière qui veut me parler. Elle me lance ça sur le ton qu’on redoute, le ton qui trémule comme un tremblement de terre. Elle veut que je vienne voir son patient. Maintenant.

À première vue, je sais qu’il est déjà trop tard. Je le regarde et je le vois, ce teint terne et sablonneux, cette respiration particulière, la langue poussée vers l’extérieur comme l’enfant à la recherche des flocons de la première neige, le regard égaré, absent d’une lueur que j’aurais voulu voir. Je n’oublierais jamais cette respiration, ce teint, ce regard. Pas depuis ce froid matin bleu royal de janvier.

J’y vais à fond. J’inspecte, je palpe, j’ausculte. Lasix 40 mg, patch de nitro, morphine sous-cutanée. Je parle à l’inhalo, à l’assistante-infirmière chef. « Oui, il va falloir des signes vitaux rapprochés. Non, pas de BiPAP, il va pousser ses sécrétions encore plus loin. »

Jamais je n’aurais cru qu’aujourd’hui serait ma première. Ma première mort. Ma première mort «de médecin». Pourtant, c’est bien ce que mon intuition me chuchotait à l’oreille. J’ai la chance d’avoir déjà été de l’autre côté du miroir, de l’avoir vécue, cette angoisse qui hante lors de l’appel à trois heures du matin, ce sentiment que «ça y est», que le sol et la vie s’écroulent sous nos pieds. Je me rappellerai ce moment en regardant de vieilles photographies flétries, jaunies par l’or du temps. Mais je ne voulais pas vivre ma première mort de médecin maintenant. Pas maintenant.

C’est ainsi que, pour l’instant, je dévisage mon intuition comme s’il y avait encore quelque chose à sauver.

4 h 10

Le corps de mon patient est naufrage, et son masque est un hublot sur l’agonie. Je donne une deuxième dose de Lasix, j’augmente la nitro. Les extrémités sont glaciales. L’ECG laisse sous-entendre un syndrome coronarien aigu, le poumon est équivoque.

Je suis torturé. J’hésite à l’idée de prendre la décision d’abandonner, de baisser les bras, d’embrasser la détresse comme on embrasse un ami perdu de vue, un vieil amoureux, un regret. Je m’éreinte à l’idée que je suis en train de manquer à ma tâche de guide et d’accompagnateur. Je me questionne – sous ces râles et ces sécrétions, est-ce que mon patient souffre par ma faute ? Ressent-il un désespoir que je dois enrayer, une bonne fois pour toutes ?

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J’aurais toujours cru que la mort serait plus facile à affronter dans ma pratique médicale. Que, lorsque confronté à l’imminence de son arrivée, j’aurais la force de l’assumer et d’y faire face. J’avais tort. Je suis terrifié à la perspective de m’y attaquer. Je suis écrasé entre deux murs, entre deux poisons mortels — en faire trop ou ne pas en faire assez.

Pour l’instant, je ne fais rien. Je fige. J’attends le dernier chapitre du livre dont je connais déjà l’épilogue.

6 h 25

Pas de respiration spontanée. Pas de bruits cardiaques. Pas de réponse à la douleur. Absence de pouls carotidien. Mydriase fixe bilatérale.

La famille a été appelée il y a à peine quelques minutes. Ils ne sont pas tous arrivés à temps, en fait. J’aperçois trois personnes au chevet qui entourent le petit corps frêle. Une rose fanée sur le brancard. Je pose les avant-bras sur les rebords de la chaise. J’attends que mon souffle rattrape mes pensées. Je me surprends à trembler, de tout mon corps. J’entends l’arrivée d’un des fils, ses cris hurlent à lui déchirer les poumons. Il n’aura droit ni aux adieux ni aux paroles tant attendues. La fenêtre est devant moi – et si je devais sauter pour planer et fuir cette honte qui me dévore, me cacher loin pour ne pas affronter les pleurs, les rancunes et les deuils, ne pas affronter les bonheurs et les malheurs d’une vie qui, elle, vient de s’envoler ?

J’ai attendu à la dernière minute pour aviser les enfants de la catastrophe. Pourquoi ? Je ne sais pas. J’ai peut-être hésité trop longtemps, ayant voulu jouer les sauveurs, trop arrogant pour avouer mon supposé échec, trop lâche pour affronter les questions d’un enfant confus à l’autre bout du fil.

Au poste, je me questionne. Est-ce que je lui ai volé ce moment, à ce fils, ce moment auquel on a droit une seule fois dans une vie ? Est-ce que je n’ai pas fait ce à quoi j’ai prêté serment : porter assistance à mon patient, l’accompagner jusqu’à la fin ?

Primum non nocere, qu’on disait à nos débuts, dans nos « sarraus d’ivoire », encore naïfs, ignorant les défis qui nous attendaient et la maigreur de la frontière entre l’abandon et le courage d’accepter la mort comme chose inévitable. J’ai déjà vu quelqu’un mourir, et je l’ai reconnu, cette aura, en entrant dans la chambre. C’est une aura belle, mais putride, qui s’agrippe aux narines.

Le soleil se lève entre les gratte-ciels du centre-ville. Il m’éblouit à travers la vitre qui me fait face et, pour un moment, je souffre d’amnésie. J’oublie un bref instant les nuages de la chambre d’à côté, les sanglots qui tonnent et la pluie des incompréhensions.

D’ici quelques minutes, j’irai voir les membres de cette famille. Je leur dirai que nous avons fait ce que nous avons pu. Je leur dirai que je compatis. Je ne leur raconterai pas la douleur du déjà-vu. Je ne leur décrirai pas le paysage de cette nuit. Je ne leur parlerai pas du visage de cet homme chutant au fond du précipice.

De toute façon, cette respiration, ce teint, ce regard, ils s’en souviendront. Comme je me souviens encore de ceux de Marie.

Mon patient est parti.

Publié dans

Dr Gabriel Dion

Résident en médecine interne à l’Université de Montréal