Sortir du labyrinthe

Santé mentale : faire autrement, mais comment ?

Les chiffres illustrant l’incidence des problèmes de santé mentale parlent d’eux-mêmes : ils vont toujours en augmentant. Le réseau et les nombreux intervenants qu’on y côtoie peinent à répondre à la demande. Pourquoi ne réussit-on pas à faire autrement, même au terme du déploiement de deux plans d’action successifs en santé mentale ? Un psychiatre, une médecin de famille et un psychologue suggèrent des pistes de solution.

La santé mentale a été historiquement cachée derrière les murs des familles et des établissements. On a par la suite prôné la réinsertion sociale, mais l’argent n’est pas allé dans la communauté. Le Dr Olivier Farmer, psychiatre et chef de service de psychiatrie urbaine à l’Hôpital Notre-Dame*, à Montréal, intervient auprès d’une clientèle itinérante. Il préconise haut et fort la santé mentale à domicile. « Il faut sortir de nos bureaux, stabiliser le patient rapidement et évaluer tout de suite ses besoins, sinon on risque de le perdre. » L’Angleterre a adopté le traitement sur les lieux et même élaboré des normes d’agrément. Les équipes peuvent dès lors se coordonner plus facilement.

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Pour la Dre Pascale Cholette, médecin omnipraticienne, les patients orphelins — sans médecin de famille — sont souvent les plus vulnérables. Ils ne peuvent être pris en charge alors qu’ils ont absolument besoin d’être suivis. Ayant travaillé de nombreuses années à l’organisation des services en santé mentale, elle leur accorde aujourd’hui l’attention dont ils ont besoin dans sa pratique au GMF-R Proactive santé, une superclinique du quartier Saint-Roch, à Québec. Afin d’assurer la continuité de l’épisode de soins, elle prend en charge, grâce au sans rendez-vous, des patients sans médecin de famille qui se présentent avec des problèmes de santé mentale. « En santé mentale, notre réseau n’est pas en mesure d’accueillir la population. Il subsiste un important manque de coordination. »

C’est dans cet esprit qu’il faut tisser un filet social en donnant accès à des services adaptés à la situation de chacun. « Le problème, c’est que cette situation est souvent complexe et requiert une diversité d’interventions, explique Randy Lavoie Belly, docteur en psychologie de la clinique de psychiatrie de l’Hôpital Notre-Dame. Et encore, il n’y a pas de recette ! »

Par où commencer ?

Pour le Dr Farmer, l’attente ou « Monsieur, Madame, on vous revoit dans six mois », ça n’a pas de sens. Pour le patient et ses proches, le service devrait être offert sans délai, facile d’accès et adapté à son contexte. On sait que les familles ne peuvent souvent rien faire et que l’aversion pour l’hospitalisation aux urgences psychiatriques est immense. C’est aux équipes soignantes, d’agir dans le milieu de vie des personnes et de proposer des lieux appropriés dans les centres de crise ou des organismes communautaires qui y sont destinés.

Encore faut-il avoir accès à des outils de communication et d’échange d’information clinique en temps réel. Par exemple, à Québec, tous les intervenants du réseau de santé mentale, y compris les organismes au sein de la communauté, ont pu accéder à un système d’information centré sur l’usager. « Il était possible, raconte la Dre Cholette, de savoir si une personne avait déjà été hospitalisée, quand et pourquoi elle avait consulté l’une ou l’autre des ressources du réseau. Les interventions étaient plus pertinentes. Il faut favoriser l’accès à ce type d’outils qui permet de suivre le patient dans son parcours de soins à partir de la première ligne. Ces outils peuvent être contextualisés dans les DME et les DCI. Ce n’est donc plus un enjeu technologique. »

Faut-il ajouter des ressources professionnelles ? À cette question, Randy Lavoie Belly répond oui. « L’accès aux services en santé mentale est un investissement. Une bonne évaluation et une psychothérapie couverte par la RAMQ et soutenue par un traitement médicamenteux au besoin, c’est un investissement et non une dépense ». C’est la meilleure manière d’éviter que la population se rende aux urgences.

Équipes interdisciplinaires mobiles et réponses concrètes

« Il n’y a pas d’interdisciplinarité en santé mentale, ou si peu, explique la Dre Cholette. L’équipe du GMF a déjà obtenu le soutien d’une infirmière clinicienne de deuxième ligne. Et il a été démontré que 50 % des consultations en psychiatrie ont été évitées. Une autre expérience menée par le chef de pharmacie du CIUSSS de la Capitale-Nationale a montré une réduction de 30 % des références vers la deuxième ligne grâce à des recommandations médicamenteuses et des ajustements à la première ligne. Nous avons deux travailleurs sociaux dans notre équipe au GMF, mais ils ne sont pas au sans rendez-vous. Pourquoi pas un accueil social consacré au sans rendez-vous (GMF) ? La santé mentale, ce n’est surtout pas juste une affaire de docteurs ! »

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L’expérience auprès des personnes itinérantes dont est témoin le Dr Farmer nous montre que la collaboration fonctionne entre les policiers, les organismes communautaires, les médecins de famille, les travailleurs sociaux, les psychologues et les infirmières. Il pourrait en être de même pour des clientèles dont la situation est moins complexe, dans la mesure où une meilleure coordination permet des actions plus précoces, mieux adaptées et plus efficaces. Que les membres de l’équipe proviennent du GMF ou du CLSC ou de l’hôpital n’a pas d’importance, c’est la coordination au sein de cette équipe qui l’est.

Ces équipes doivent par ailleurs être en mesure de répondre aux besoins de clientèles à risque. « Par exemple, fait valoir Randy Lavoie Belly, je pense aux clientèles issues des groupes LGBTQ. Elles n’ont pas nécessairement de diagnostic de santé mentale, mais elles ont besoin de parler de ce qui est difficile dans un contexte de confiance. Il faut pouvoir offrir ce type de services, miser sur les personnes et leur faire confiance. Personne ne vient en consultation pour le plaisir de la chose.

Une responsabilité partagée ?

Pour le psychologue, la seule façon de faire autrement, c’est de voir les interventions comme une responsabilité partagée. Il faut partir du principe que la personne qui rencontre une première difficulté dans sa vie ne sait pas quoi faire, ni où aller pour obtenir de l’aide. Le fait de bien connaître ce que font les autres intervenants dans certains cas précis permettrait de diriger les personnes vers la bonne ressource. En médecine de famille, on est souvent inquiet de la sécurité des patients. Parfois, le seul fait de pouvoir consulter un collègue dans l’immédiat peut faire toute la différence pour le médecin, et surtout pour le patient. Il existe un grand défi de communication entre les professionnels, y compris les psychiatres, qui devraient sortir de leur cabinet et être plus présents dans la communauté en vue d’épauler les équipes.

1, 2, 3… GO !

Les entretiens menés avec ces interlocuteurs, sans qu’ils aient nécessairement échangé entre eux, ont fait surgir trois propositions tout à fait cohérentes entre elles. Les lieux d’exercice et les pratiques professionnelles laissent place à la création de nouveaux espaces en vue de canaliser les interventions interdisciplinaires, d’échanger l’information sur le parcours du patient et d’apprendre à travailler en équipe, avec le patient, dans la communauté. Ces propositions pourraient, espérons-le, nourrir les discussions prévues dans des forums en santé mentale annoncés par le gouvernement (voir encadré à droite).

Des propositions en amont des forums en santé mentale

  • Créer des espaces dans la communauté où se rencontrent une diversité de professionnels, des groupes d’intervention et des patients pour faire vivre des projets branchés sur les besoins des milieux et des clientèles vulnérables.
  • Donner accès à des outils d’échange d’information en temps réel et de coordination du parcours de soins du patient.
  • Investir dans les modalités de discussions de cas en équipe et de transfert des connaissances.

En attendant les résultats de la tenue des forums prévus par le gouvernement, le ministère de la Santé et des Services sociaux a fait connaître en février dernier son intention de poursuivre les investissements afin de favoriser l’accès à la psychothérapie.

La première phase de démonstration du Programme québécois de psychothérapie pour les troubles mentaux est terminée et a permis de mettre à l’essai le guide sur le trouble dépressif chez les enfants et les adolescents. Actuellement, le guide sur l’anxiété généralisée et le trouble panique chez les adultes est mis à l’essai. Ne reste qu’à souhaiter que la démarche fasse des petits et qu’une meilleure intégration des soins et des services en santé mentale pointe à l’horizon…

FORUM EN SANTÉ MENTALE — LES MINISTRES À L’ÉCOUTE

En février dernier, les ministres Danielle McCann et Lionel Carmant ont annoncé la tenue, le 13 mai prochain, d’un premier forum de consultation en santé mentale au Québec, surtout axé sur la santé mentale chez les jeunes. Un forum tel un premier pas vers d’autres événements pour les clientèles adultes et aînées. L’objectif : entendre avant tout les personnes touchées, leurs proches, les intervenants dans la communauté ainsi que les professionnels qui sont sur le terrain et qui ont des propositions concrètes à faire valoir*.

La préparation de ces événements s’appuie sur l’approche populationnelle et sur la proximité, les trames de fond des discussions, tout comme l’interdisciplinarité. Le tout pour mettre en œuvre le plus rapidement possible des changements qui émergeront de ces réflexions. Et aussi en vue de la construction dynamique du nouveau plan d’action québécois en santé mentale, à paraître en 2021.

*Les propositions émaneront surtout des établissements du réseau et des regroupements du domaine de la santé mentale au Québec. Si vous ne faites pas partie de ces réseaux, une plateforme en ligne sera également lancée le 13 mai et restera active pendant quatre à six semaines suivant les deux forums.

Publié dans

Guylaine Chabot

Guylaine Chabot Vice-présidente, Groupe santé Concerto