Béni soit le fruit

DÉPARTEMENT DES MALHEURS ET MIRACLES

SEMAINE 9

Le fruit du « travail »

« J’imagine qu’on vous a déjà parlé des risques associés à la procédure ? » Elle hoche la tête lentement. Automate, je lui énumère point par point tout ce qui pourrait arriver dans les prochaines minutes. Elle hoche la tête. Elle hoche et elle hoche, encore et encore. Elle ne me regarde pas. Elle fait peu de cas de moi. Ce n’est pas nécessairement son choix.

« OK. C’est parfait. On va commencer bientôt. Vous pouvez vous reposer. On viendra vous chercher. »

Elle se retourne vers moi. Elle me fixe de ses grands yeux turquoise, balnéaires, prêts à m’ensevelir sous ses marées. Je regrette immédiatement d’avoir dit le mot « parfait ». Ou « reposer ». Je m’excuse. J’esquisse un sourire. Le genre de sourire que l’on fait à quelqu’un, mais qui est davantage destiné à soi-même. Le genre de sourire qu’on aimerait faire face à un miroir pour se convaincre que tout va comme prévu, que la situation est sous contrôle et bien comprise. Il n’y a rien de contrôlé ici, de compréhensible. Il n’y a que l’imparfait.

On se prépare. Pince, check. Lidocaïne, check. Succion, check. Un préposé emmène la patiente dans la salle de minichirurgie. Elle est placée en position gynécologique par l’infirmière. Elle plisse les yeux, inondée par la lumière immaculée qui descend du plafond en rayons polaires. Elle semble s’y fusionner, devenant elle-même un glacier, massif, immobile et majestueux au sein de ses fjords azur.

Elle a seulement 17 ans. Elle doit finir son cégep en sciences humaines, mais a échoué ses deux derniers trimestres.
« Cela », c’est le produit du travail du sexe. Elle a été violée par un groupe. Elle ne sait pas qui est le père. Elle a trop peur d’informer ses parents ou la police parce que son pimp est, à son avis, la seule poussière d’humanité qui semble encore croire en elle. Elle habite avec lui parce qu’elle n’a pas d’argent pour se payer un loyer. Elle consomme de l’héroïne régulièrement avec ses clients. Elle ne veut pas d’enfant par altruisme. Elle veut éviter une souffrance surnuméraire. Elle veut éviter d’avoir à lui expliquer pourquoi le monde est si cruel.

On commence, on gèle. On dilate lentement, presque avec tendresse. La patiente respire de plus en plus vite. Peut-être qu’elle se dit que ça ira plus vite si elle lui coupe l’oxygène. C’est peut-être, à ses yeux, une stratégie pour que « l’âme » de l’embryon-tout-juste-devenu-fœtus sorte d’elle plus rapidement… Elle ne peut pas avoir d’enfant. Pas maintenant. Peut-être même jamais

Bonheur à volonté ?

Elle a 30 ans. Elle est de race noire et monoparentale. Deux enfants. Un ex parfois présent, mais alcoolique. Elle est arrivée d’Haïti il y a à peine 18 mois. Elle travaille dans un fast-food et dans un magasin à grande surface. Elle doit emmener ses enfants au travail. Ils habitent un 1 1⁄2 dans un sous-sol. Une fois sur deux, elle ne mange pas le soir pour nourrir ses rejetons. Elle ne veut pas d’enfant par désespoir. Son bonheur est une ressource rare. Elle ne peut pas le partager davantage. Son banquier, si elle en avait un, ne serait pas d’accord.

On termine la dilatation. Elle grimace de douleur, gigote, suspendue à une quelconque parcelle d’humanité qui croisera son regard. Je sens la glace craqueler sous nos pieds et l’air salin d’un océan qui n’attend qu’un moment d’inattention pour nous engloutir vers ses abysses noirs.

Être sa propre mère

Elle a 42 ans. Elle n’a pas d’enfants. Elle souffre de douleurs chroniques. Elle était avocate. Elle doit prendre une retraite précoce. Elle souffre de troubles anxieux. Elle a peur des complications de sa grossesse. Et elle a raison. Elle est fatiguée d’avoir passé sa vie en fast forward depuis vingt ans. Par pitié pour son corps et son esprit, elle ne veut pas d’enfant. On commence le curetage, on appuie sur l’interrupteur qui enclenche la succion. On aspire le contenu intra-utérin. Ce bruit, ce maudit bruit, ce bruit du fragment de vie qui disparaît. Ce tonnerre qui fait céder le roc de cette femme et provoque l’avalanche anticipée. Elle hurle qu’elle veut mourir et qu’elle veut disparaître. Elle hurle l’amour, la haine et le regret de ce qui se passe dans son ventre, elle hurle avec l’espoir d’imploser en millions de particules s’éparpillant à travers les fissures de sa vie et de la nôtre.

Le fruit de la paix

Cette patiente est d’un certain âge. Je ne sais pas d’où elle vient. Je ne sais pas où elle veut aller. Je ne sais pas où elle ira. Je ne sais pas pourquoi elle ne voulait pas avoir d’enfant. Ce n’est pas important. La seule chose que je sais, ce sont ses derniers mots avant d’être transférée à la salle de repos, ses yeux bleus noyés par la rosée d’un matin frisquet.

« C’est bon, c’est fini. Il est parti. »

SEMAINE 23

Elle le savait depuis quelque temps déjà. Ça avait commencé par un bête sentiment, une prémonition banale, une appréhension inconnue auparavant. Elle avait préféré ne pas faire face à la réalité. Elle préférait la quiétude de l’ignorance, sa naïveté oisive, comme une oasis de paix. Puis les coups étaient de plus en plus disparates, rarissimes même, apnéiques par moments, jusqu’à leur terminaison. C’est à ce moment-là qu’elle avait décidé d’aller consulter.

À la salle d’accouchement, les rideaux ont été tirés. Les néons bureaucrates sont éteints. Quelques bougies à ras le sol encerclent et illuminent à peine le tableau. On s’attarde à distinguer les ridelles du lit. Juste à droite, un homme passe lentement sa main à travers les barreaux de la prison en plastique. Il tient la main d’une femme qui gît au centre. Les jambes de la patiente, flasques, courbent l’échine au sein des étriers. Sous les chandelles valsent deux iris écarlates, fantômes flottants au gré des brises et de quelques soupirs. Sous la sclère, quelques traits tirés à la dérive le long de son long visage frêle, figé vers le sol. Au pourtour, quelques mèches ébène et grasses encadrent des ébauches de rides crevassées. L’infirmière glisse quelques mots à son oreille d’une voix veloutée. Je ne veux pas m’imaginer ce qui est dit.

Le morceau de chair est sorti. C’est le silence. Il n’y a pas de cris. Il n’y a pas de pleurs. Il n’y a pas de félicitations. Il n’y a que le bip intermittent d’un moniteur. Je ne sais pas trop où je suis. Peut-être dans un vaisseau spatial longeant un trou noir, le doigt glissant le long de son horizon, prêt à être absorbé vers l’éternel. Peut-être suis-je au centre d’une nébuleuse d’où ne naîtra aucune étoile, sauf celles de ses yeux aux tons incandescents, rouges comme Bételgeuse.

Les bras et les jambes pendouillent vers le bas, immobiles, défaits par la gravité et la cruauté de l’existence, comme une guenille vermeille pendue sur la corde à linge par un samedi nuageux, sans vent, comme quelques branches dégarnies d’un saule sous un soleil de canicule, comme un drapeau en berne en hommage à cet attentat à la vie. Appuyée sur la main de la gynécologue, la tête, marbrée, huilée par le sang et le liquide amniotique, dans la lignée des plus beaux Picasso ou des Munch, offrant traits déformés, grotesques, fanés comme des chênes de novembre, à peine perceptibles dans la pénombre intime.

« Votre placenta est sur le point de sortir. Ça va pousser encore un peu. »

La femme fixe le petit amas de chair qui repose au creux de ses bras. Je ne sais pas à quoi elle pense. Elle s’imagine peut-être un matin d’été sous des édredons duveteux, le chatouillant avec un sourire Crest-White- extra-blanchissant fendu jusqu’à l’occiput. Elle s’imagine peut-être toutes les braises de ces premières fois gaspillées, les cendres d’amours qui n’auront jamais lieu. Elle s’imagine peut-être cette petite pièce de son appartement loué, au cinquième étage d’un immeuble en copropriété, qu’il faudra réaménager, où il faudra passer le balai pour faire disparaître la poussière du nom qui aurait pu animer les murs de sa vie.

Au passage, enlever quelques miettes de son cœur échappées par mégarde sur le tapis…

Le placenta est sorti, complet. Nous quittons la pièce plongée dans un silence accablant pour laisser cette femme avec ce qui aurait pu être d’elle et ce qui n’y est plus.

SEMAINE 37

« Code bleu, 5e étage, chambre 515. » « Shit, c’est une des nôtres, ça ! »

J’ai à peine le temps de me retourner. Je vois la horde d’infirmières de la salle d’accouchement sprinter vers la 515.

«On masse!»

Il suffit de trente secondes pour que la moitié des doctorants de l’hôpital soient au chevet de la patiente. Néonatalogistes, soins intensifs, anesthésiste arrivent l’un après l’autre. Je demeure à l’écart de la tempête, comme une mouche au plafond. Je n’ai plus de rôle à jouer ici.

La femme d’une quarantaine d’années est étendue, inconsciente, entourée de la horde d’uniformes. Elle est manifestement à terme. À la chaîne, l’une après l’autre, chacune de ses côtes se fracture, le tout accompagné d’un éclair tonitruant qui perce les tympans. La gynécologue arrive la dernière, à peine quelques instants plus tard. Elle trône sur la scène, totalitaire et autocrate, suivie de ses petits soldats comme une reine termite qui, ici et là, ordonne et indique, dans l’espoir de sauver l’un des leurs grave- ment blessé au combat.

« Fuck, on n’a pas le choix. On va faire une césarienne au chevet. Ça me prend le plateau STAT ! Callez une P1 au bloc au cas où on doit descendre ! »

Je n’ai pas le temps de voir le temps s’écouler. Comme par magie, au sein du chaos, un scalpel apparaît subitement. Elle coupe, elle grogne, ça saigne. Ça saigne beaucoup. Je vois la panique dans ses yeux. À chaque compression, des filets de sang éclaboussent sa blouse crème à la manière d’une peinture postmoderne. Elle compresse. Elle se résigne.

« Ça fonctionnera pas, c’est trop dangereux, on descend au bloc ! »

Le cortège (funèbre ?) descend en trombe vers le bloc opératoire. Je reste en haut pour assister le reste de l’unité. Dans la chambre, taches de sang et autres liquides corporels sur les draps flétris tracent la carte d’une victoire guerrière comme les coquelicots des champs des Flandres.

Quelques semaines plus tard, j’aperçois la femme aux soins intensifs. Intubée, connectée artificiellement à la vie par quelques mélanges et solutions.

En quittant l’unité, un son particulier attire mon attention. Un gazouillement presque angélique, messianique, absolument divin, le gazouillement de quelques tulipes perçant la neige mollasse et aqueuse d’un équinoxe tar- dif ou, au beau milieu d’une balade en forêt, de merles trottinant d’écorce en écorce, le nez truffé des parfums d’épinettes. À quelques mètres de sa mère enracinée sous les tubulures et les solutés, je vois le petit garçon, dans les bras de son père. L’émotion est trop forte. Je ne peux m’empêcher de contempler le miracle et le malheur de la naissance. Je suis à la fois blasé et inspiré par la beauté de l’enfance et j’apprécie mon ambivalence face à l’ironie de l’existence.

La patiente ouvre ses yeux et regarde son enfant. Est-ce qu’elle sourit ? Probablement pas. C’est mon imagination, mon wishful thinking.

Elle a les yeux verts. Je m’exclame : «Elle a les yeux verts!» Elle est un arbre de l’été. Solide, puissante, verdoyante, éclatante. Elle a frôlé la mort, mais c’est la vie qui l’a traversée. C’est la vie qui, cette fois, a gagné.

L’espace d’un instant, c’est elle et moi qui naissons à nouveau.

Pour joindre Gabriel Dion : gabriel_dion@hotmail.com

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Dr Gabriel Dion

Résident en médecine interne à l’Université de Montréal