Collègues en guerre

« TU NE FAIS PAS TA GARDE, TU VAS PAYER POUR ! »

Je pourrais vous parler longuement, et ce, dans plusieurs numéros de toutes sortes de situations liées aux gardes hospitalières. Le présent texte n’est d’ailleurs pas le premier de mes textes traitant des problèmes surgissant au sein d’un service par rapport aux gardes. Nous savons que tous les médecins qui travaillent en milieu hospitalier et qui possèdent le statut de membre actif du CMDP de leur établissement doivent faire des gardes. Il s’agit d’une obligation rattachée à leurs privilèges de pratique. Il y a des exceptions : un médecin qui a atteint un certain âge, par exemple, peut ne plus être obligé de faire des gardes. Cette dispense, qui reconnaît en quelque sorte que les médecins ayant le plus d’ancienneté ont déjà amplement donné, varie d’un hôpital à l’autre et d’une spécialité à l’autre, et se trouve généralement, si elle existe, définie dans les règlements du département ou du service auquel le médecin est rattaché.

Que se passe-t-il lorsqu’un médecin, en raison de son état de santé, ne peut temporairement pas faire ses gardes ? Que faire si ses collègues réagissent mal à l’annonce de cette nouvelle ? Le médecin absent pourrait-il perdre son poste ? Pour répondre à cette question, il faut connaître les raisons et la durée de l’incapacité du médecin, mais une chose est claire : un hôpital ne peut mettre fin aux privilèges d’un médecin lorsque ce dernier est temporairement jugé inapte par son médecin traitant à faire des gardes hospitalières. Cet hôpital doit plutôt accommoder le médecin à moins que cela occasionne des contraintes excessives. Ce n’est toutefois pas l’angle que je souhaite aborder ici. Je vais plutôt vous parler d’une médecin spécialiste qui a vécu un cauchemar dans son service en raison de ses collègues et de son chef de service qui n’acceptaient pas qu’elle soit dispensée de ses gardes pour des causes médicales.

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Je suis souvent appelée à conseiller des médecins qui font face à des situations problématiques. Parfois, je constate chez des médecins l’épuisement créé par le nombre important de gardes qu’ils doivent faire, car il manque de médecins dans leur service pour toutes sortes de raisons. D’autres fois, ce sont des médecins absents qui me consultent et m’expliquent qu’ils subissent d’énormes pressions pour reprendre leurs gardes tandis qu’ils sont considérés temporairement inaptes.

Il est vrai que l’absence d’un médecin peut bouleverser un service et entraîner un stress immense chez ceux qui restent et qui, bien souvent, en subissent les contrecoups. Cependant, il ne faut pas oublier que la couverture adéquate d’un service est également la responsabilité de l’établissement, qui peut avoir recours à des médecins remplaçants si la charge de travail devient insoutenable pour les autres.

Cela dit, l’histoire que je m’apprête à vous partager démontre à quel point il peut être difficile pour une femme médecin qui travaille en milieu hospitalier de fonder une famille même si on sait qu’elle possède des droits fondamentaux.

Ce cas m’a choquée au plus haut point, car des accusations non fondées avaient été formulées par un groupe de médecins contre un membre de leur service déjà fragilisé par les épreuves les plus dures de sa vie. Il faut se rappeler que les médecins ont une responsabilité, individuelle et collective, de traiter leurs collègues avec le respect et la dignité qu’ils méritent. D’ailleurs, ce n’est pas en s’acharnant sur une personne déjà fragilisée par l’imprévisibilité de la vie et en exigeant d’elle qu’elle travaille toujours plus fort qu’on y gagnera quelque chose.

Je vous raconte donc l’histoire de cette médecin, la Dre Gagnon* qui a consenti à ce que son histoire soit publiée en ces pages. Il faut savoir qu’aux fins de rédaction de ce texte, je me suis essentiellement basée sur les faits contenus dans la plainte logée contre elle, sa réponse et la décision du médecin examinateur de son hôpital.

Au moment des événements en cause, la Dre Gagnon était victime de harcèlement psychologique de la part d’une collègue de travail, harcèlement qui, selon elle, durait déjà depuis plusieurs années. Elle avait dénoncé le harcèlement psychologique au directeur des services professionnels (DSP) de son hôpital de l’époque, qui lui avait promis de s’en occuper.

Finalement, sa plainte était restée lettre morte. La Dre Gagnon recevait des traitements de fertilité, ce qui l’obligeait à s’absenter régulièrement de l’hôpital, notamment au moment du transfert d’embryon, ce qui provoquait le mécontentement général des collègues. En 2013, deux de ses collègues lui avaient dit qu’elles étaient « tannées » de faire ses gardes et qu’elle devrait envisager un arrêt de travail complet si elle avait l’intention de poursuivre ses traitements de fertilité.

LA PLAINTE DISCIPLINAIRE

Au printemps 2017, le chef de service décide de déposer une plainte au nom des membres de son service contre la Dre Gagnon, auprès du Commissaire local aux plaintes. Dans sa lettre de plainte, le chef de service allègue que la Dre Gagnon s’est « dérobée à ses obligations de faire la garde du service sous de faux prétextes et en mentant aux autres membres du service sur sa condition de santé réelle ».

Il faut savoir que la Dre Gagnon, cinq semaines après son retour d’un congé de maladie et de maternité, avait annoncé qu’elle était à nouveau enceinte. Elle était elle-même surprise, car cette grossesse était, cette fois-ci, naturelle. Comme elle avait fait quatre fausses couches dans le passé, son médecin a jugé que sa grossesse était à risque et a demandé qu’on la retire de la salle d’opération et de la liste des gardes. Quelques semaines plus tard, la Dre Gagnon apprend que le battement de cœur fœtal n’est plus détectable, elle est bouleversée et doit prendre des médicaments pour provoquer une fausse couche. Elle ne tarde pas à annoncer sa fausse couche à son chef de service, mais lui demande de ne pas en parler à ses collègues, car elle craignait leurs réactions vis-à-vis de son épreuve. Elle raconte que cette cinquième fausse couche, à la fin de son premier trimestre, fut physiquement et émotionnellement pénible. Durant les jours qui ont suivi, elle continuait d’éprouver des douleurs et d’avoir des saignements ainsi que d’autres symptômes l’affaiblissant physiquement. Son médecin traitant décide donc de maintenir les restrictions émises pendant sa grossesse, c’est-à-dire de ne pas opérer ni de faire de gardes.

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Par la suite, la Dre Gagnon subit des pressions constantes de son chef de service afin d’annoncer la fin de sa grossesse à ses collègues. Elle décide d’en parler avec son DSP, qui la rassure en lui disant qu’elle ne devait pas d’explications à personne sur sa situation médicale personnelle et confidentielle. Cependant, son chef de service la mettait en garde et lui disait sans cesse que ses collègues, toutes des femmes par ailleurs, feraient assurément pression pour qu’elle reprenne ses gardes si elles apprenaient qu’elle avait fait une fausse couche. Deux semaines plus tard, la Dre Gagnon finit par s’écrouler sous la pression, et son médecin décide d’ordonner un arrêt de travail complet.

Dans sa plainte, le chef de service écrit que la Dre Gagnon vient à l’hôpital pour faire certaines cliniques et qu’il l’estime donc tout à fait apte à reprendre toutes ses activités hospitalières. Il est curieux que cette plainte arrive seulement sept mois après les événements en cause. Le chef de service ajoute dans sa plainte que ses collègues sont choqués par son manque de transparence et est d’avis que la Dre Gagnon a menti sur sa situation de santé réelle et que, ce faisant, elle avait ajouté un « fardeau clinique et un stress inutile » à ses collègues.

Pour son chef de service, la Dre Gagnon a failli à l’éthique professionnelle en manquant aussi d’honnêteté envers ses collègues, car pendant deux semaines, elle ne voulait pas non plus qu’ils sachent qu’elle avait fait une fausse couche.

LA RÉPONSE DU MÉDECIN EXAMINATEUR

Mais justice existe… Le médecin examinateur rejette la plainte et prend soin de préciser que la Dre Gagnon a toujours apporté une justification adéquate à ses absences en fournissant la prescription de son médecin.

Il précise que, pendant les deux semaines qui ont suivi son interruption de grossesse, son médecin traitant lui a prescrit un médicament pour évacuer son fœtus et n’a pas recommandé la reprise de ses activités cliniques. Selon le médecin examinateur, la Dre Gagnon n’avait pas à divulguer la raison médicale de ses absences aux autres membres de son service, car les informations relatives à son état de santé réel étaient confidentielles. Il note que, malgré cela, la Dre Gagnon avait confié à son DSP et à son chef de service qu’elle avait fait une fausse couche. Pour le médecin examinateur, il n’y avait également aucune raison de mettre en doute la bonne foi de son médecin traitant.

Dans sa réponse au plaignant, le médecin examinateur prend soin de mentionner que, bien que l’absence prolongée de la Dre Gagnon ait causé une charge importante aux autres membres de son service participant aux activités de garde et de salle d’opération, la Dre Gagnon était dans ses droits et avait agi selon les recommandations prescrites de son médecin. De plus, il mentionne qu’elle avait toujours fourni les documents requis au DSP et à son chef de service.

COMMENT RETOURNER DANS UN MILIEU DE TRAVAIL TOXIQUE ?

Comment retourner au travail lorsque nos collègues nous traitent de menteur ? La Dre Gagnon m’a confié qu’elle avait subi pendant plusieurs mois des pressions énormes et, lors de la période de renouvellement des privilèges, que son chef de service lui laissait croire que ses privilèges ne seraient pas renouvelés. Il lui suggérait même de ne pas revenir à l’hôpital tant et aussi longtemps que sa famille ne serait pas complète parce que ses collègues étaient « tannés » de prendre sa relève en cas d’absence. Son DSP, après consultation des procureurs de l’hôpital, l’a finalement rassurée et lui a dit que son poste n’était pas en péril, mais pendant deux mois, elle avait été en attente de la position officielle de l’hôpital. On comprend bien que cette incertitude à l’égard de son avenir a dû être pénible.

Comme la Dre Gagnon avait dû diminuer ses activités cliniques pendant un assez long moment et qu’elle avait été l’objet d’un retrait préventif de ses activités chirurgicales, son chef de service a décidé de s’adresser également au Collège des médecins afin qu’on lui impose un stage ou un cours de perfectionnement.

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Pour le Collège, même si la Dre Gagnon avait effectué très peu d’activités cliniques, comme elle avait repris ses activités avant l’échéance de trois ans, le Règlement sur les stages et les cours de perfectionnement pouvant être imposés aux médecins ne requérait pas de formation complémentaire.

QUE PENSER DE CETTE HISTOIRE ?

Certains diront que l’histoire est incomplète, car nous avons peu de détails sur le nombre et la durée des absences de la Dre Gagnon et l’impact de ces absences sur ses collègues de travail. En y réfléchissant davantage, demandez-vous si cela changerait réellement votre perception de cette histoire. Peut-on exiger d’une médecin de renoncer à des traitements de fertilité parce que ses absences sont trop dérangeantes pour les autres membres de son service ? Vous risquez d’avoir des opinions assez variées sur ce sujet. Pour ma part, je trouve cela préoccupant que le chef de service, en son nom et au nom des membres du service, ait osé accuser la Dre Gagnon de malhonnêteté, tandis que cette dernière était déjà fragile et en choc après avoir appris que, encore une fois, elle avait perdu son fœtus et désirait que cela demeure confidentiel. Elle était dans ses droits et s’est miraculeusement sortie de cette histoire douloureuse. Elle est aujourd’hui de retour à l’hôpital, mais on se doute qu’elle en garde des séquelles. Imaginons un instant ce qui aurait pu arriver si le médecin examinateur n’avait pas fait preuve de bon jugement.

Les médias ont rapporté une série de douze suicides survenus au Québec en trois ans dans le corps médical. Je répète donc ici ce que je dis souvent aux médecins : faites savoir aux autorités hospitalières que l’absence de collègues nécessite du renfort pour qu’elles engagent des médecins de l’extérieur pour combler les besoins de votre service au lieu de juger les collègues absents sans connaître les motifs de leur absence. Dans le présent cas, quatre médecins spécialistes sont venus remplacer la Dre Gagnon ainsi qu’un confrère qui avait démissionné à la même époque, ce qui démontre qu’on a réussi à s’organiser sans eux.

LA VIE PRIVÉE ET LA SANTÉ DES MÉDECINS

En somme, il faut se rappeler que la vie privée et l’état de santé des médecins font partie des informations qui sont strictement confidentielles. Et, comme mentionné précédemment, la Dre Gagnon s’était déjà plainte de harcèlement psychologique de la part de collègues de travail à une époque où elle subissait des traitements de fertilité. Pour elle, la plainte logée contre elle, même si elle a été rejetée par le médecin examinateur, est un autre exemple du harcèlement vécu dans son milieu de travail resté, encore une fois, sans conséquences pour les plaignants.
Et pourtant, l’hôpital en question s’est doté, comme la loi l’y oblige, d’une politique contre le harcèlement dans laquelle on a affirmait avoir une tolérance zéro envers le harcèlement.
Allez comprendre !

Pour joindre Me Christine Kark : ckark@ckavocats.com

*Nom fictif afin de préserver l’identité réelle de la médecin et de ses collègues.

 

Publié dans

Me Christine Kark

Christine Kark est avocate en droit médical et médiatrice chez CK Avocats inc.