De Bangalore à Montréal

CHANGEMENTS CLIMATIQUES ET SANTÉ : REGARD D’UN MÉDECIN INDIEN

Le Dr Kayur Mehta connaît bien les maladies liées à la pollution. Le pédiatre indien spécialisé en  maladies infectieuses a travaillé à Bangalore, une mégapole de près de 10 millions d’habitants qui vit plusieurs problèmes liés à la qualité de l’air, et à Hyderabad, une autre grande ville de l’Inde. Que pense-t-il de la situation au Canada ?

Le Dr Mehta est arrivé au pays en 2016, d’abord à Toronto. Il est maintenant fellow dans le domaine des maladies infectieuses à l’Université McGill, où il suit également des cours en épidémiologie.

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Le Canada est moins touché par la pauvreté et les infections mortelles attribuables aux changements climatiques que l’Inde, où les lacunes en réglementations et en infrastructures représentent un défi. Les articles scientifiques qui traitent de maladies liées à la pollution sont toutefois un sujet de discussion récurrent avec ses collègues épidémiologistes à McGill.

« On observe que les gens qui vivent plus près d’intersections achalandées ou qui marchent sur les rues où il y a beaucoup de circulation sont exposés à de la pollution. Ils sont donc prompts à avoir, par exemple, des maladies respiratoires », affirme le Dr Mehta.

Plus les années avancent, plus ce type de problèmes est diagnostiqué au Canada, avance-t-il. Les microparticules qui se retrouvent dans le système respiratoire causent une amplification de l’asthme et des maladies chroniques.

En Inde, à la clinique où il travaillait, le pédiatre avait l’habitude de recevoir quotidiennement des patients atteints par la pollution de l’air et de l’eau. « En raison du manque de régulation, plusieurs égouts sont contaminés, tout comme des sources d’eau potable… Ce qui cause des maladies intestinales. Mais au Canada, il y a de meilleures régulations et plus de mécanismes de reddition de compte. Mais si on regarde l’exposition aux produits chimiques toxiques dans les villes canadiennes qui ont une infrastructure plus vieille, on voit que ça cause des maladies chez les gens comme de la fatigue chronique, un taux faible d’hémoglobine dans le sang, et que ça peut aussi affecter la cognition », dit-il.

PLUS DE PRESSIONS SUR LE SYSTÈME DE SANTÉ

Pense-t-il qu’avec les changements climatiques la situation va empirer et qu’il sera nécessaire de changer la façon dont la médecine est pratiquée au Canada ? À cela, il répond qu’il faut s’attendre à voir plus de maladies respiratoires et gastro-intestinales, et à ce qu’il y ait de plus en plus de pressions sur le système de santé.

« Ce qui arrivera un jour, c’est que l’infrastructure en santé devra être élargie pour être en mesure de répondre aux besoins. Avec la hausse de la pollution et des changements climatiques, nous allons voir un nombre beaucoup plus grand de personnes se présenter à l’hôpital et mettre de la pression sur le système de santé », pense-t-il.

Les causes sont parfois très subtiles, et la pollution est un facteur contributif qui amène les patients à l’hôpital. « Quand on regarde les causes multifactorielles, nous savons que la pollution de l’air peut potentiellement contribuer à ce que quelqu’un développe une condition relative à l’influenza ou à l’asthme, et atterrisse alors à l’hôpital », dit-il. Il ajoute que les patients qui sont atteints d’une infection et qui sont exposés à la pollution mettent plus de temps à aller mieux.

Ces analyses rejoignent celles de l’Association canadienne des médecins pour l’environnement, qui a lancé un cri d’alarme en avril dernier.

« Les politiques de lutte contre les changements climatiques, ce sont des politiques de santé », avait déclaré une porte-parole. Un argument auquel se range le Dr Mehta, sur la base de ce qu’il a constaté en Inde.

L’EXPÉRIENCE INDIENNE

Prévention, c’est le maître mot de la réflexion du Dr Mehta sur le sujet. En Inde, beaucoup se sont mobilisés pour répondre à ces enjeux quand plus d’information a commencé à circuler sur le sujet, et ainsi prévenir les problèmes de santé et les décès associés à la pollution.

« Il y a eu une grande campagne pour réduire l’utilisation du pétrole, par exemple, et utiliser des sources d’énergie autres. Aujourd’hui, l’Inde a un leadership mondial concernant l’utilisation de l’énergie solaire. Ça commence à se traduire par moins de décès liés à la pollution », croit-il.

Dans le sud de l’Inde, l’aéroport de la ville de Cochin, qui est le septième plus occupé du pays, se targue notamment d’être le premier aéroport au monde à fonctionner entièrement à l’énergie solaire.

Mais du travail reste à faire. Son pays d’origine reste encore aux prises avec plusieurs problèmes, comme les femmes enceintes qui vivent plusieurs problèmes causés par leur exposition à la pollution, ou comme la résistance aux antibiotiques, qui se développe en raison de la pollution des cours d’eau… par les usines qui confectionnent les antibiotiques. « Elles rejettent leurs déchets dans des cours d’eau, et une fois dans l’environnement, les bactéries interagissent. Les gènes sont transportés d’une espèce à l’autre, ce qui a entraîné une énorme hausse de bactéries résistantes aux antibiotiques dans l’environnement. Ces bactéries peuvent arriver dans un système humain. La personne peut devenir infectée par une bactérie résistante… et traiter des bactéries résistantes à plusieurs médicaments représente un très grand défi. Nous manquons d’antibiotiques efficaces », relate-t-il.

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Reste que, selon lui, le Canada peut très certainement apprendre de l’Inde. « Je dis cela parce que le nombre de patients et le degré de mortalité que vivent les gens dans des pays en voie de développement en comparaison à ce qui se passe ici sont une grande source d’apprentissage », estime-t-il.

Les pays moins développés qu’ici qui affrontent des défis liés à la pollution ont mis en place des stratégies pour prévenir la diffusion de maladies et, selon lui, certaines de ces stratégies peuvent être utilisées au Canada et raffinées pour ainsi améliorer, encore et toujours, la prévention.

Pour joindre Anne-Marie Provost : annemarie.provost137@gmail.com

 

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Anne-Marie Provost

Anne-Marie Provost est journaliste à la pige et journaliste-recherchiste pour différentes émissions à la radio d'ICI Radio-Canada Première.