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La déférence

Je discute presque chaque jour avec une amie qui réside à Tokyo depuis de nombreuses années. L’autre jour, alors que je lui demandais comment étaient perçus les médecins nippons par leurs concitoyens, elle m’a répondu que les Japonais « vont chez le médecin absolument pour tout, et ce, au moindre nez qui coule. Les médecins […] sont très respectés ». Sa réponse m’a laissée songeuse.

Ce n’est que quelques jours plus tard, en discutant avec un médecin de famille québécois ayant plus de quarante années d’expérience, que j’ai compris pourquoi le propos de ma copine me trottait autant dans la tête. Le médecin, au détour d’une conversation à bâtons rompus, m’a lancé : « Parti comme c’est là, l’État va remplacer les médecins de famille par des médecins à rabais avec les IPS. Bientôt, il n’y aura plus de médecins de famille. Il n’y aura que des IPS et des médecins spécialistes. »

Son pronostic pessimiste a aussitôt fait surgir cette question : la société québécoise d’aujourd’hui voue-t-elle le même respect aux médecins que celle d’il y a quelques décennies ? Avec tout ce qu’on a vu ces dernières années en matière de doctor bashing, on sait déjà que non. Or, on entend aussi souvent qu’on n’en a pas contre les médecins sur le plan individuel, mais qu’en tant que groupe socioprofessionnel, c’est une autre paire de manches. N’est-ce pas curieux ? Qu’est-ce qui est si différent entre le monolithe « des médecins » et l’individu médecin ? Je suggère ici trois éléments de réponse.

D’abord, cette réalité peut s’expliquer par le fait que le patient est désormais roi omnipotent. Ce n’est plus la science médicale basée sur des preuves qui décide de son sort, mais le patient lui-même. Le « patient-client » veut des soins et les veut maintenant. Il voudrait ne pas avoir n’importe quels soins, mais il est devenu si impatient et exigeant en raison des problèmes d’accès qu’il est prêt à accepter que d’autres prennent la relève des médecins de famille, s’il le faut (voir le texte de Simon-Pierre Landry). Son pharmacien, son IPS, quelqu’un qui va pouvoir « faire quelque chose » à défaut de peut-être parfois faire la meilleure chose. À ses yeux, les formations se valent « à peu près » en 2019. Le patient-client veut que son problème soit réglé et n’a cure des luttes politiques intestines entre les professions et les spécialités.

Peut-être qu’ensuite, une autre raison ayant entaché le capital de respect que l’on portait de longue date aux médecins, c’est cet accent mis année après année sur la protection quasi guerrière des acquis salariaux par les syndicats médicaux. Plus on résiste à ouvrir sa porte aux profonds changements, plus le changement risque d’arriver par une autre porte. C’est ce qui est en train de se produire. En première ligne, le gouvernement québécois ouvre la porte à l’élargissement du champ d’exercice des IPS et des pharmaciens, certes parce qu’il veut « rendre accessibles les services à la population », mais c’est aussi parce qu’il souhaite pouvoir se vanter d’avoir réduit la part de son budget consacrée à la santé. Surtout la part consacrée aux salaires des médecins, en fait. Comme il sait fort bien qu’il ne pourra jamais avoir le « gros bout du bâton » auprès de ces derniers en raison de leurs acquis historiques, il prend des chemins de traverse avec la probable intention d’en faire un jour des autoroutes.

N’est-ce pas ironique que, au fur et à mesure que la profession médicale se féminise, on demande de plus en plus aux médecins de diriger davantage leur pratique vers le paradigme du care, tandis qu’on demande à la profession infirmière, féminine presque en toute époque, de se concentrer davantage sur le cure ? Il ne faut pas se leurrer. Ce n’est pas uniquement pour les époustouflantes nouvelles compétences des IPS qu’on tend à vouloir faire porter de plus en plus le système de soins de première ligne du Québec sur les épaules de ces dernières. C’est d’abord parce qu’elles coûteront moins cher pour un service jugé approximativement similaire… par la population et le gouvernement. Le tout, sous couvert de ce glorieux interprofessionnalisme tant vanté partout. Et puisque la majorité des médecins de famille sont désormais des femmes, il sera théoriquement plus « facile » d’intégrer ces changements en présence de femmes médecins de famille naturellement préoccupées par leur précieux équilibre entre leur charge professionnelle et leur charge mentale personnelle, celle du « deuxième shift ».

M’est avis que ce que voulait dire ce médecin ayant vu neiger, c’est qu’on semble de plus en plus vouloir rapprocher l’infirmière du médecin de famille… et le médecin de famille de l’infirmière. Certains médecins considéreront peut-être l’émergence de ce possible phénomène comme une rétrogradation, alors que d’autres seront heureux de constater qu’il y a tout simplement plus de bras, de têtes et de cœurs pour soigner tout le monde.

Il faut quand même se rappeler que là où il y a eu des masses de femmes brillantes, dévouées et travaillantes, il y a aussi toujours eu un peu moins de déférence sociale… tout simplement parce qu’elles n’étaient pas des hommes. Tout de même incroyable, non, de constater combien l’arrivée massive de femmes talentueuses dans une profession traditionnellement masculine ne permet pas de conserver autant qu’avant ce pouvoir social et politique si réputé, mais qu’elle transforme illico le milieu où elles évoluent en un milieu de partage et de collaboration ? Pas que ce soit mal. Au contraire. Mais cela laisse tout de même songeur.

Publié dans

Marie-Sophie L'Heureux

Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice du magazine Santé inc. Elle est également collaboratrice santé à la radio d'ICI Radio-Canada, critique gastronomique au Guide restos Voir et journaliste voyage pour d'autres médias.
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