Le plus beau privilège

OU COMMENT UNE VAPORISATION DE FIXATIF A CHANGÉ MA VIE

Je ne peux pas m’empêcher de me gratter. C’est insupportable. J’ai des plaques rouges et sèches de la tête aux pieds. J’ai les oreilles enflées et douloureuses. Je vais devoir me résoudre à prendre de la cortisone. Je ne voulais tellement pas en arriver là. Mais ça fait plusieurs jours de travail que je rate à cause de cette foutue dermatite de contact, doublée de ma dermatite atopique annuelle. Et cette laryngite que je combats depuis deux semaines par-dessus le marché ! Il va falloir que je me soigne. Voyons donc ! Comment ai-je pu négliger de nettoyer rapidement tout ce fixatif à cheveux qui est resté collé à mes oreilles après l’entrevue ? Je m’en veux.

La cortisone aide beaucoup, mais ça me rend vraiment nerveuse. Je marche sans arrêt dans mon salon. Je suis incapable de me détendre. Je réfléchis à comment j’en suis arrivée là. À cette fatigue, ce vide. La fameuse journée du fixatif à cheveux, j’étais assise en face de Mario Dumont dans les studios de TVA. Une heure plus tard, j’étais devant le micro face à Bernard Drainville. Quelques jours auparavant, le Dr Simon-Pierre Landry et moi donnions une entrevue à Paul Arcand. En un an et demi, il me semble qu’on a fait beaucoup de chemin. À titre de coporte-paroles du Regroupement des médecins omnipraticiens pour une médecine engagée (ROME), on a réussi à faire passer notre message dans certains médias parmi les plus populaires au Québec. Je devrais sauter au plafond, me donner une bonne tape dans le dos… et enfiler mes gants de boxe pour le prochain round. Mais je n’y parviens tout simplement pas. Ce mois de novembre 2017 avait pourtant si bien commencé.

LA FLÈCHE, L’ARC ET L’ARCHER

Si vous lisez ces lignes et que vous n’avez jamais entendu parler du projet de loi 20 et de Gaétan Barrette, toutes mes félicitations ! Vous me donnerez votre truc. Sinon, pas besoin de vous faire un dessin. Lors du dernier mandat libéral, les faits et gestes du ministre de la Santé ont entraîné beaucoup de bouleversements dans notre système de santé, et chez les médecins québécois en particulier. C’est dans ce contexte que le ROME a été fondé, en décembre 2014, par un groupe de médecins qui se connaissaient peu ou pas le mois précédent, mais qui se sont rapidement unis afin de remettre les pendules à l’heure auprès des politiciens et des médias.

Si je prends la plume aujourd’hui, ce n’est pas pour revisiter l’histoire ni pour défendre ou justifier quoi que ce soit. Au moment d’écrire ces lignes, le conseil d’administration du ROME s’apprête à commencer les démarches nécessaires pour mettre la clé dans la porte. Faute de relève, Alea jacta est, comme disaient les Romains.

Après l’épisode du fixatif à cheveux, j’ai fini par comprendre que je venais de frapper mon Waterloo. Après trois ans à regarder et à lire à peu près tout ce qui se disait et s’écrivait dans les médias traditionnels et sociaux au sujet du système de santé, à être « de garde » pour répondre aux journalistes qui voulaient que je m’exprime sur tel ou tel sujet à quelques heures d’avis, à rédiger des mémoires pour les présenter au gouvernement, à multiplier les rencontres avec différentes instances fédératives, associatives, universitaires, regroupements de patients, et j’en passe, j’ai compris que mon corps et ma tête me faisaient signe de débarquer de ce train au plus vite.

Quelle déception ! Moi qui voulais être à la fois la flèche, l’arc et l’archer. Moi qui n’avais jamais peur d’être la cible. Moi qui m’étais portée volontaire pour être au front. Durant trois ans, j’avais joui du privilège considérable de pouvoir représenter des gens qui avaient peu ou pas de voix auparavant. À la longue, à force de travail acharné, cela m’a valu d’être sollicitée. D’être écoutée. D’être entendue. D’être respectée. Et je pensais à jeter tout cela à la fenêtre pour une banale crise d’urticaire ?

MICHELLE ET MOI

Récemment, j’ai accompagné une amie à la conférence de Michelle Obama devant 15 000 personnes. J’ai passé beaucoup de temps à regarder les gens autour de moi dans les gradins. À vue de nez, neuf sur dix étaient des femmes. Jeunes, moins jeunes, de toutes les ethnicités. Outre à son entrée et à sa sortie de scène, madame Obama a reçu sa plus grande ovation de la soirée lorsqu’elle a parlé de la charge mentale qui l’habitait lors des deux mandats de son mari à la Maison-Blanche. L’ex-première dame avait beau demeurer à l’une des plus célèbres adresses du monde, il n’en reste pas moins qu’elle jonglait avec les mêmes difficultés que la vaste majorité de son auditoire, à en juger par les applaudissements et les sifflements qui fusaient autour de nous. De son passage à Washington, elle a surtout semblé garder une certaine amertume, bien que cela lui ait donné une visibilité et un pouvoir médiatiques peu communs.

Ce phénomène ne semble pas unique à Michelle Obama. En avril dernier, le Journal de Montréal publiait une série d’entrevues avec d’anciens élus du Parti libéral du Québec. On retient que certaines de ces personnes, qui ont obtenu le privilège de représenter et de servir leurs concitoyens, ont sacrifié beaucoup et payé un lourd tribut pour leur engagement. Leur défaite aux dernières élections provinciales leur a permis de prendre leurs distances du tourbillon de la vie politique et d’aspirer à des jours plus tranquilles.

Que se passe-t-il entre le jour où un individu accède aux sphères du pouvoir politique dans le but avoué d’améliorer le sort de la population qui l’a élu et le jour où il se retire, parfois empoisonné par une atmosphère toxique, parfois aussi victime d’une machine qui semble avoir beaucoup pris, mais peu donné ?

Pourtant, quand on regarde le portrait de la classe politique dépeint par plusieurs médias, on a l’impression que plusieurs des membres des différents ordres de gouvernement servent leurs propres intérêts bien avant d’en faire autant pour les autres. À ce titre, l’actualité ne manque pas d’exemples. Pourtant, à la lecture de ces quelques témoignages dans le Journal de Montréal, on comprend que, dans les coulisses du pouvoir, ce ne sont pas les mains auxquelles on pense d’emblée qui tirent nécessairement les ficelles.

C’est un peu tout ça qui m’est venu en tête ce fameux soir de novembre 2017 où je faisais les cent pas dans mon salon (ça, et peut-être un peu aussi la cortisone.) Durant les trois années précédentes, je me suis frottée à pas mal de gens qui ont mis en doute mes intentions, pas seulement mes idées. Contrairement aux députés et autres élus des différentes classes politiques, je n’ai pas mis ma carrière médicale de côté afin de m’engager comme coporte-parole d’un regroupement construit de toutes pièces pendant nos temps libres. Quand j’ai pris le bâton, j’étais engagée. J’avais le couteau entre les dents. J’étais déterminée à faire passer notre message, à accomplir notre mission, même si je risquais ma vie personnelle et professionnelle.

Il m’apparaissait dorénavant intolérable de poursuivre dans cette voie, de continuer à mener le combat de cette façon. Ma fragilité physique faisait surface, et elle a fait ressortir ma fragilité psychologique par la même occasion. J’étais exposée. J’étais vulnérable. Je me suis donc construit une coquille, que j’ai refermée sur moi, petit à petit. Terminé, les réponses à des courriels ou textos hâtifs de journalistes. Fini, le lobbying auprès des représentants du gouvernement. J’ai décidé de déposer les armes. Alea jacta est (bis).

Michelle, « what am I supposed to do? »*

ÊTRE ÉCOUTÉS

On est en octobre 2018. Je suis attablée dans un restaurant à Montréal. Assis en face de moi, Simon-Pierre Landry. Il y a deux places vides à côté de nous, mais on a fait exprès d’arriver en avance. On ressent une fébrilité qu’on n’a pas connue depuis des mois. On sait que l’enjeu peut être gros. On s’attend à des promesses, mais on espère davantage.

Un homme s’approche de nous, l’air à la fois jovial et préoccupé. Il nous salue chaleureusement, content de nous voir. Il nous présente à la dame qui l’accompagne, une dame menue et clairement déterminée, qui rapidement nous donne l’impression que c’est un privilège pour elle de nous rencontrer.

Le souper dure environ une heure et demie. Une heure et demie durant laquelle, à tour de rôle, Simon-Pierre et moi parlons de notre vision du système de santé, de notre réalité comme médecin de famille, de tout le travail qu’il reste encore à faire en première ligne pour garantir l’accès aux soins pour tous au moment opportun. Une heure et demie où on se sent sollicités, écoutés, entendus, respectés.

Je ne vous dis pas à quel point je trépigne sur mon siège pendant la conversation. À un certain moment, je me souviens même avoir retenu une larme, soudainement prise de l’envie de serrer dans mes bras la dame assise à côté de moi. Ce soir-là, Simon-Pierre et moi, on est sortis du restaurant persuadés que des jours meilleurs étaient à venir pour le système de santé québécois. La nouvelle ministre de la Santé nous avait non seulement écoutés, elle nous avait compris.

« RIEN DE RIEN »

Malgré la conclusion positive de cette soirée avec Danielle McCann, j’ai mis du temps à reprendre confiance en moi sur le plan professionnel. J’avais peur de sortir de ma coquille. Le tremblement de terre avait été tel que les fondations mêmes de ce que je faisais presque chaque jour depuis plus de dix ans en ont été secouées. Je n’avais pas prévu une telle remise en question. Je n’avais surtout pas prévu la faire en public, ou du moins en partie. Je n’avais pas prévu non plus en débattre avec mes collègues, des membres du gouvernement, plusieurs journalistes et commentateurs, ainsi que de nombreux citoyens et patients, ma famille et aussi mes amis.

Plus tard, j’ai été capable de sortir de ma coquille pour de bon. De me réapproprier ma profession plus sereinement. D’en reprendre les rênes. De continuer à la représenter au meilleur de ma capacité, mais cette fois, devant chacun de mes patients d’abord et avant tout. J’ai reçu des offres très intéressantes, m’invitant à en faire plus. Je compte sur un seul doigt celle que j’ai acceptée. Mes patients et moi-même, on passe avant le reste désormais. On ne peut pas mener toutes les batailles, c’est une évidence, mais c’est une évidence que j’ai dû reconnaître en l’expérimentant.

D’avoir pu faire entendre, par ma voix, celle de plusieurs autres, patients et collègues, aura été une des expériences les plus formatrices de ma vie. Même mes études en médecine n’ont pas réussi à me pousser aussi loin et à nourrir une si profonde réflexion.

Heureusement, je ne regrette rien. « Rien de rien », comme le chantait Piaf. Je ne regrette rien, mais je sais où vont à présent mes énergies. J’en connais et en maîtrise la posologie. Toute cette aventure, y compris l’incident du fixatif à cheveux, m’a finalement permis d’apprécier le plus beau privilège du monde qui soit : avoir pu me regarder en face et avoir aimé ce que j’ai vu.

Pour joindre Dominique Hotte : dohotte@gmail.com

*Mishale, Andru Donalds.

 

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Dominique Hotte