Soigner un patient médecin

CHER JEUNE COLLÈGUE

Madame B. entre dans mon bureau tout en émoi : « Imaginez-vous, docteure, que mon généraliste est tombé malade ! » Sa voix trahit autant l’inquiétude que l’incrédulité : un médecin malade, est-ce possible ? Eh bien, oui ! Et il a, évidemment, besoin de soins comme toute personne.

À ma surprise, certains médecins ne veulent pas soigner d’autres médecins. Je peux comprendre qu’on ne désire pas traiter un membre de son équipe ou un médecin qui pratique au même hôpital ou à la même clinique. Une trop grande proximité peut empêcher une évaluation objective du problème, et certains examens risquent d’être escamotés à cause d’un embarras. Certes, on voit mal un médecin faire l’examen gynécologique d’une collègue, mais palper le ventre ou ausculter le cœur peut aussi en gêner certains. Il peut également s’avérer difficile d’annoncer de mauvaises nouvelles à un collègue proche. Étant soi-même médecin, il vaut mieux se faire soigner par un confrère ou une consœur que l’on connaît peu ou pas du tout.

patientmd-havrankova-f2

En début d’entrevue, je ne demandais jamais quelle était l’occupation d’un patient ; je l’invitais à raconter son problème de santé. C’est pour cette raison qu’il était venu me voir, pas pour me présenter son curriculum vitæ.

« L’année dernière, j’ai subi l’ablation d’un nodule thyroïdien. C’était un cancer papillaire de 3 cm. Les ganglions étaient négatifs. On m’a donné de l’iode radioactif, et la scintigraphie qui a suivi ne montrait de captation nulle part », me dit monsieur Vachon.

De deux choses l’une : ce monsieur travaille dans le domaine de la santé ou il est extrêmement bien renseigné. C’est un bon moment pour s’informer de son occupation.

Je dis en souriant : « Vous connaissez très bien votre histoire et vous la racontez à la perfection. Êtes-vous dans le domaine de la santé ? »

J’évite de demander : « Êtes-vous médecin ? » Je ne présumerais pas qu’un homme est médecin ou une femme, infirmière. Toute supposition – qu’elle s’avère fondée ou non – risque de perturber la relation.

Les médecins frappés par la maladie sont souvent jugés malcommodes comme patients : ils se prescrivent des médicaments eux-mêmes, ne consultent que tardivement, n’écoutent pas les conseils de leurs collègues. Ils n’en font qu’à leur tête, dit-on.

Mon expérience ne confirme pas cette légende. Les médecins que j’ai soignés suivaient en général mes conseils – autant que j’aie pu en juger – prenaient les médicaments que je leur prescrivais, venaient à leurs rendez-vous et n’exigeaient pas des tests ou des médicaments non indiqués. En moyenne, ils posaient plus de questions que d’autres patients, mais celles-ci étaient souvent plus pertinentes. J’y répondais avec plaisir.

Comme n’importe quel autre patient, le médecin qui tombe malade peut devenir vulnérable et éprouver le besoin de soutien. Sa profession se révèle une arme à deux tranchants. Ses connaissances lui permettent de comprendre mieux le diagnostic, le pronostic et les traitements possibles. Cela peut le rassurer ou, au contraire, susciter plus d’inquiétude.

J’offrais toujours à mon médecin-malade les mêmes services qu’à n’importe quel autre patient : consultations auprès des collègues, contacts avec des services d’imagerie et, évidemment, prescriptions. Je ne présumais jamais que le médecin s’occuperait lui-même de ces démarches. Il avait besoin d’aide, et j’étais là pour la lui fournir. D’ailleurs, le Collège des médecins prohibe les prescriptions pour soi-même, sauf pour des problèmes mineurs et limités dans le temps.

Comme tout citoyen, le médecin devrait avoir accès à un médecin de famille. Il n’y a aucune raison de croire qu’un médecin soit moins frappé par la maladie qu’une autre personne. Avec un peu d’optimisme, nous pourrions espérer que des maladies fortement influencées par les mauvaises habitudes de vie soient moins présentes chez les médecins. Toutefois, je n’ai pas de données sur la prévalence de l’obésité, du diabète de type 2, de la néoplasie pulmonaire résultant du tabagisme chez les médecins. Et, comme tous les autres êtres humains, les médecins ne sont pas non plus à l’abri des paradoxes quant à leurs habitudes de vie.

LES CONSEILS DE JANA

  • N’hésitez pas à soigner d’autres médecins : ils ont droit aux mêmes égards que les autres personnes .
  • Ne présumez pas qu’un médecin malade est très différent des autres patients .
  • Trouvez-vous un médecin de famille !

Pour écrire à Jana Havrankova : janahavrankova@videotron.ca

Jana Havrankova

Endocrinologue à la retraite