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Bal familial

« Ah ! Ah ! Ah ! » Matt, mon amoureux, se dilate la rate en relatant à mon fils aîné, Paul, son expérience dans le Marketplace de Facebook. Je leur prépare un dessert du terroir : de fabuleux grands-pères au sirop d’érable.

Matt reprend son récit, entrecoupé de fous rires devant un auditoire déjà conquis :

— Le gars est arrivé chez moi pour acheter mon manteau de fourrure de chat sauvage légué par mon père, un authentique modèle 1980 !

Le gars le voulait absolument ! Le manteau flottait sur ses jambes et ses bras décharnés, mais menaçait d’éclater sur son ventre ! C’est alors qu’il m’a dit : « Il me va parfaitement ! » Et le voilà revêtu de fourrure de pied en cap par un beau 28 degrés ensoleillé ! II me l’a acheté 120 $ !

Nouveaux éclats de rire, cette fois partagés par nous trois.

Hilare, Paul en remet :

— Ouin, Matt, tu as tout un sens de la business ! As-tu déjà pensé aller vendre des
Mr. Freeze en Antarctique ? Ça pognerait !

Sur ces entrefaites, Zoé, ma fille, fait irruption en panique les yeux écarquillés derrière ses lunettes rondes à la Harry Potter. Elle s’exclame :

—Matt! T’as pas vendu ton manteau de fourrure ! ? Je le voulais  ! Je l’aurais porté à mon bal ! C’est un manteau de femelle alpha ça !

Matt, nullement navré, lui répond :

— Désolé, Zoé, mais les affaires sont les affaires ! Ta mère est une ultra-femelle alpha et elle n’a pas besoin de manteau de fourrure !

Je lève le pouce en l’air en direction de mes trois compères. Zoé, telle une lionne déchirant le cou d’une antilope, persiste et signe :

— Ouin, mais là, mon entrée au bal, je la fais comment ?

Son ton est larmoyant et affolé. J’interviens pour neutraliser le psychodrame potentiel :

— On pourrait t’emmener au bal dans l’ambulance de Matt !

Zoé étant Zoé, elle argumente :

— Maman, ça n’a pas d’allure ! L’école va capoter ! Déjà qu’ils nous montrent plein de films apocalyptiques sur les accidents de jeunes après le bal de finissants !

Je bats en retraite, choisissant la neutralité. Mon prof de yoga appelle cela être équanime. Je soupire :

— Ah ! bon…

L’apothéose de ma recette – soit le moment où le sirop entre en ébullition – est arrivée, donc le timing est parfait pour retourner à mon chaudron. Paul taquine sa sœur :

— Zoé ! Vas-y avec Raymond !

Le principal intéressé, mon gros toutou placide et zen, lève une oreille et se recouche aussitôt, le nez calé dans ses pattes de devant.

Matt s’écrie en claquant des doigts :

— Je sais comment tu vas faire ton entrée au bal, Zoé ! En tracteur !

Zoé hausse ses jolis sourcils soupçonneux et s’exclame, remplie d’espoir :

— Hein ? Mais où vas-tu dénicher un tracteur ?

Matt se rengorge dans son fauteuil se pétant des bretelles imaginaires l’air fier comme un paon :

—Eh  ben ! Dans ma cour, Zoé ! J’en ai acheté un sur Marketplace, justement pour couper mon gazon !

Elle glousse :

— Ouin, j’avoue, une femelle alpha en tracteur, c’est nice !

Paul lui décoche un clin d’œil et lui affirme :

— Je peux même t’y conduire en pantalon big bill, caps d’acier et chemise à carreaux, ma sœur !

On éclate tous de rire en s’imaginant le tableau : Paul, mon fils étudiant ingénieur fort conservateur, dans des vêtements de pseudo-fermier. Raymond lève ses oreilles et montre un œil interrogateur et se recouche aussitôt, rassuré, sous mes caresses apaisantes.

***

Le soir du fameux bal est arrivé. Ma fille est splendide dans une longue robe rouge de satin rétro et arborant une coiffure à la Veronica Lake. Ses yeux extraordinaires à la Liz Taylor sont artistiquement maquillés. Elle est époustouflante. Dans dix ans, ce sera une jeune femme absolument splendide.

Son frère Paul s’installe derrière le volant du tracteur, costumé en homme de terrain : casquette John Deere, pantalon big bill bleu, chemise à carreaux ouverte sur un marcel jauni. Il affiche une belle assurance dans son déguisement, et je crois bien lui déceler une petite lueur admirative dans le regard destiné à sa jeune sœur.

Matt est comme toujours hallucinant dans un trois-pièces bleu royal. Quant à moi, je suis pas mal du tout dans une élégante robe verte qui souligne mes courbes en douceur. Mes jambes sont joliment mises en valeur par des talons aiguilles qui me tirent déjà des larmes de douleur.

— Wow ! Je n’aurai pas honte de vous présenter à mes amis, s’exclame Zoé.

Je souris :

— Venant de toi, ma fille, c’est tout un compliment.

Matt me murmure un petit commentaire d’appréciation dans l’oreille et m’embrasse. Zoé prend place aux côtés de son frère tout en nous envoyant :

— Hé ! Là ! Les amoureux, get a room !

18 h : Matt et moi arrivons au cocktail prébal. Environ 15 minutes plus tard, Zoé fait son entrée en tracteur avec son frère. Elle est radieuse. Simon, mon fils du milieu, lui tire le portrait dans tous les angles avec son nouvel appareil photo. Il a du talent. Et c’est bien pour ça que Zoé a fait appel à ses services. Elle a dû négocier ferme afin qu’il y soit à titre bénévole. Simon, c’est mon fils économe, sérieux et responsable. Il sera architecte. Il est la définition même de l’équanimité. Ma foi, ce bal des finissants est une véritable entreprise familiale !

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Crédit : Nathalie Dion

Matt et moi nous installons dans un coin afin de laisser à Zoé son moment de gloire. Matt, galant, m’apporte un verre de mousseux et me murmure un petit commentaire coquin qui n’est pas répétable. Les autres mères le suivent du regard. Hé ! C’est avec moi qu’il dort, les Zamies !

C’est alors que je tressaille au son d’une toux aboyante, et mon attention se dirige immédiatement vers un homme au visage rubicond ayant visiblement largement dépassé le cap des deux consommations à l’heure. Sa barbe est constellée de miettes de biscuit, et il en arrache côté respiration. Il suffoque, c’est évident ! En deux enjambées, Matt est arrivé à sa hauteur. L’homme s’effondre. Je dépose ma coupe de mousseux et me dirige vers mon compagnon. Matt entreprend des compressions thoraciques tandis que j’explore la bouche du malheureux : y émergent des biscuits, du fromage, des bouts de pizza, et je m’attends à y extirper une bicyclette ou un coupé sport tant cette gorge est gargantuesque. Je reçois un projectile en plein front : la prothèse dentaire du monsieur a suivi… d’un morceau de crevette gros comme mon pouce. Le bonhomme semble reprendre des couleurs. Toutefois, ses lèvres ainsi que sa langue font deux fois leur volume normal. Une allergie alimentaire doublée d’une suffocation par des corps étrangers. La belle affaire ! Beurk ! Je dois me résoudre au bouche-à-bouche ou à lui planter un couteau dans la trachée afin de lui tailler une trachéo maison. Afin de gagner un peu de temps, je déclare à mon partenaire de réanimation :

— Matt, ça prend un EpiPen ! Peux-tu fouiller ses poches ?

Matt abandonne le thorax en tonneau, car visiblement, lui a encore une respiration spontanée, et s’exécute. De la monnaie, des menthes, un portefeuille éculé, rien n’évoquant même l’ombre d’un EpiPen.

Simon filme la scène. Je le vois récolter discrètement des dollars et les faire disparaître prestement dans les poches de sa chemise.

Je suis cramoisie de honte.

Je l’admoneste :

— Simon ! Arrête ton appareil tout de suite !

Et brusquement saisie d’une illumination divine, j’ajoute :

— As-tu ton EpiPen sur toi ?

Flegmatique, il répond :

— Ouais…

— Peux-tu me le donner et appeler une ambulance ? (Et entre mes dents) : Arrête de collecter de l’argent sur le dos de ce pauvre homme !

Mon fils hausse les épaules en soupirant, me tend son EpiPen. Et recommence à filmer. Zoé parvient à notre hauteur dans sa magnifique robe, qui a miraculeusement… des poches ! En chemin, elle a moissonné des morceaux de fromage qui se sont agrippés sur sa longue jupe doublée de nombreux jupons qui feraient pâlir d’envie la duchesse de Cambridge. Zoé exhibe son cellulaire sorti de ses poches et compose le 911 sans que je le lui demande. Ça, c’est ma fille ! Elle m’avise :

— Maman, il faut ABSOLUMENT que tu le sauves. C’est monsieur Denis, le prof d’éduc !

Eh  bien ! Si lui est prof d’éducation physique, un végétalien peut devenir propriétaire d’une boucherie ! Aussi ahurissant que cela puisse paraître, les témoins de la scène, parents endimanchés, jeunes en complet, smoking et robe à paillettes continuent de boire, de manger et de rigoler. Les flashs des cellulaires se font aller pour capter la scène, mais pas un n’est réglé sur la fonction APPEL.

Je m’égosille :

— Allô, groupe ! C’est que nous sommes en train de réanimer quelqu’un !

Zoé, tout en étant en ligne avec le 911, fait le tour des invités en leur demandant s’ils ont un EpiPen sur eux. Elle en trouve deux supplémentaires. J’administre une seconde dose, car le patient est toujours aussi mal en point. Après la seconde injection, miracle, ses lèvres reprennent peu à peu une taille normale, et il peut respirer normalement.

Les ambulanciers arrivent. C’est Sam et Kev, des collègues et copains de mon amoureux !

— Hé ! mon Matt, tu te cherches de la job même en congé ?

Matt leur cède la place. Monsieur Denis peut maintenant parler, et il ne cesse de répéter, tout en dodelinant de la tête :

— Si ça a de l’allure, casser un party de même !

Je parie qu’il a trois ou quatre côtes cassées, Matt lui ayant prodigué un massage fort énergique. La soirée peut reprendre son cours une fois que monsieur Denis est en route pour l’hôpital. J’ai retrouvé ma coupe de mousseux. C’est alors que Matt me demande la chose la plus inattendue et la plus extraordinaire qui soit. Sa chemise est sortie de son pantalon, son veston est maculé de graines de biscuit, son visage ruisselle de transpiration.

— Hé ! Martha ! Veux-tu te marier avec moi ?

J’ai l’empreinte d’un dentier sur ma robe, des morceaux de crevettes étalés sur mon décolleté. Un talon de mes escarpins a foutu le camp.

— …

Zoé réagit pendant que Simon a repris son appareil pour ne rien perdre de ce dénouement surréaliste. Ma fille me tire de ma tétanie :

— Heille, maman ! Dis oui ! Matt est un sex symbol et y est full riche ! Si tu dis non, moi, je vais le marier, d’abord !

Paul soulève d’une chiquenaude sa casquette John Deere à mon intention, et Simon me lève son pouce tout en gardant l’œil rivé sur son appareil. Il a recommencé à collecter des dollars.

— Heu… Matt, c’est que je… ne.. Euh… quand ? Ben… argh ! OUI, bon ! OUI ! OUI !

Et c’est ainsi que le bal de ma fille est devenu le bal de toute la famille. Ayez tous votre EpiPen à portée de main parce que dans quelques mois, on s’en va aux noces ! 

Pour joindre Josée Boissonneault : joseeboiss@hotmail.com

 

Publié dans

Dre Josée Boissonneault

Médecin de famille à Contrecoeur, CSSS Pierre-de-Saurel
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