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Bien beau bien bon

On n’imaginait pas qu’un descendant gastronomique de la famille Toqué ! allait un jour installer ses pénates avenue Beaumont, là où cliniques et gros entrepôts industriels en demi-teintes de gris se côtoient en un bal visuel plutôt triste. C’est pourtant bel et bien là que le chef Normand Laprise et sa partenaire d’affaires, Christine Lamarche, ont décidé d’ouvrir les portes de leur nouveau restaurant après avoir investi le centre-ville et la Rive-Sud. Leur objectif ? Aménager un lieu où les produits locaux de petits producteurs de talent seraient à l’honneur et où la carte suivrait les saisons. Un comptoir-épicerie y sera d’ailleurs intégré sous peu.

L’intérieur de l’établissement est à mille lieues de l’apparence du secteur. Conçu par Sid Lee Architecture, le tout respire l’élégance et le bon goût. À notre arrivée, on se trouve aussitôt face à ce long tableau lumineux de Kamouraska qui vole la vedette dans l’entrée du restaurant. Un peu plus loin, trônant au-dessus du bar et de la salle à manger, les luminaires ronds et suspendus au plafond font penser à des dizaines de pleines lunes. À la fois dans les teintes de brun, d’orangé et de bleu, la salle à manger est nettement séparée en teintes chaudes d’un côté et en teintes sombres et froides de l’autre, ce qui crée un effet visuel plutôt réussi. Il y a de l’espace, et ça se sent dans la manière qu’a le personnel d’exécuter son ballet du samedi soir. On aurait pensé qu’en raison des hauts plafonds et de l’envergure de l’espace, tout serait trop écho, mais ce n’est pas le cas : au contraire, on s’entend parler et on n’entend pas les conversations des tables avoisinantes. C’est un décor franchement superbe. On aurait peut-être simplement aimé que le restaurant ait ses propres salles de toilette plutôt que de partager celles du rez-de-chaussée de l’immeuble dont le restaurant fait partie…

Mon invitée et moi nous installons au bar et arrêtons nos choix respectifs sur un mocktail au concombre et un cocktail à base d’Amermelade, cette délicieuse liqueur amère (et québécoise !) remplaçant à merveille l’Aperol, pour commencer la soirée. Les deux nectars sont rafraîchissants à souhait et portent de belles couleurs estivales d’orangé vif et de vert tendre.

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Dans l’assiette, on choisit une entrée de concombre évidé et rôti farci au fromage de chèvre La Beurrasse et surmonté de caviar de truite ainsi qu’une entrée de pétoncles frits, de jambon d’agneau et sauce César maison.

Le concombre, très joliment présenté, est encore croquant, bien que ce dernier se révèle plus ou moins goûteux une fois cuit. Heureusement, le caviar de truite et le fromage, lequel s’apparente à un Boursin de très grande qualité, viennent bonifier ce noble légume du jardin.

Pour ce qui est des pétoncles frits, leur présentation laisse quelque peu à désirer. Au nombre de trois et déposés sur une gigantesque quantité de feuilles de laitue non déchiquetées, ils sont d’apparence plutôt sommaire dans leur mince panure, quoique celle-ci soit bien dorée. Les mollusques sont tendres en bouche, mais manquent d’assaisonnement et, somme toute, l’ensemble du plat ne « lève » pas. Trop de laitue déposée, de trop petits morceaux de jambon d’agneau et pas assez de sauce César. On aurait bien aimé pouvoir mélanger le tout, mais dans une assiette, c’est un peu moins évident considérant la taille immense des feuilles de laitue.

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Une présentation un peu moins « maraîchère » et un peu plus travaillée, même si on a conscience d’être dans un établissement de type « cuisine du marché », aurait été plus indiquée dans ce cas-ci.

Quant aux plats principaux, il faut savoir qu’ils sont surtout axés sur les protéines, et qu’il faut donc sélectionner des accompagnements (facultatifs, en sus) si on veut manger un plat un peu plus complet. À 30 $ le pavé de truite grillé à lui seul, disons que la poêlée de champignons (16 $) ou la tombée d’épinards (10 $) viennent trop rapidement gonfler le prix d’un seul plat.

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Nous avons néanmoins bien apprécié le succulent homard décortiqué, accompagné de belles asperges blanches et de sa hollandaise montée au beurre de homard. La sauce est bien riche, mais on en aurait quand même voulu un peu plus pour y tremper ces belles grandes asperges bien de chez nous. Le tout est quand même bien bon, surtout conjugué à cet à-côté de céleri-rave rôti au yogourt caramélisé.

Pas mal non plus, ce pavé de truite saisi et agrémenté de minikale et d’une salsa de pêche. La poêlée de morilles, de pleurotes grises et de Pleurotus eryngii (king oyster) au beurre, commandée en sus, valait à elle seule ce repas tout en fraîcheur et nous a aussitôt fait oublier la présentation un peu quelconque du pavé de truite, légèrement trop cuit.

Et finalement s’est présenté l’« opus » des desserts. Grandes amatrices de fraises et de rhubarbe, on n’a pu résister à ce millefeuille à la rhubarbe farci à la crème sure parfumée à la fève tonka et à son sorbet aux fraises, pas plus qu’au baba au rhum avec crème mascarpone au miel. Le millefeuille est bien craquant, et les saveurs acidulées et sucrées se mélangent bien aux textures croustillante et crémeuse de ce dessert typiquement estival. Une franche réussite. Le baba au rhum est également admirable, mais en raison de sa grande quantité de rhum venant un peu casser le goût du sucre, il n’arrive pas à supplanter le millefeuille, seul véritable sans-faute de cette belle soirée d’été.

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Il faut apporter une nuance importante sur la cuisine du Beau Mont : on est ici à mi-chemin entre la Brasserie T ! et le Toqué ! Il ne faut donc s’attendre ni à la cuisine de l’une ni à celle de l’autre. Pour en avoir beaucoup parlé avec d’autres personnes, les attentes de tous ceux qui ont fait l’essai de l’établissement étaient malgré tout très élevées en raison de la « signature  Toqué ! » Mais il faut le rappeler : on est ici dans un restaurant dont le concept est d’abord une cuisine maraîchère basée sur des produits locaux, et non un restaurant de haute voltige gastronomique. Le Beau Mont, non, ce n’est pas le Toqué ! La distinction est importante à faire pour bien moduler ses attentes en conséquence. Si on en tient compte, on risque moins d’être déçu. Quelques petits éléments de l’assiette demeurent à travailler, notamment en ce qui concerne certaines présentations et préparations. Et il faut se le dire : c’est loin d’être bon marché pour une cuisine du marché. M’enfin, le Beau Mont demeure très beau et… plutôt bon.

On a aimé : le personnel de service, la beauté des lieux, la poêlée de champignons, la hollandaise au beurre de homard, le millefeuille estival.

On a moins aimé : le rapport qualité-prix, les pétoncles, l’endroit des toilettes et peut-être nos propres attentes vis-à-vis la signature Toqué !

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BEAU MONT

950, Beaumont, local 105
Montréal
514 270-8882

De 17 h 30 à 22 h
du dimanche au jeudi

De 17 h 30 à 23 h
les vendredis et samedis
Réservations en ligne

Environ 170 $ pour deux
excluant alcool, taxes et service

 

Publié dans

Marie-Sophie L'Heureux

Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice du magazine Santé inc. Elle est également collaboratrice santé à la radio d'ICI Radio-Canada, critique gastronomique au Guide restos Voir et journaliste voyage pour d'autres médias.
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