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C’est quand le bonheur ? (1)

En août dernier, un sondage Léger réalisé(2) auprès de 17  393 travailleurs québécois révélait que les médecins faisaient partie des gens les plus heureux au travail et que leur « indice de bonheur » arrivait même en deuxième position, quasi ex æquo avec les dentistes. L’indice moyen au Québec serait de 72,64. Celui du médecin : 86,40.

J’avoue que j’ai été prise d’étonnement en lisant ça. Sachant qu’il y a proportionnellement plus de suicides chez les médecins que dans le reste de la population, sachant combien la détresse est en montée chez les médecins et sachant enfin qu’il y a de plus en plus de médecins, annuellement, qui ont recours au Programme d’aide aux médecins du Québec, j’ai tenté de comprendre en quoi les médecins faisaient partie des travailleurs les plus heureux du Québec.

J’ai commencé mon analyse en regardant de plus près les six facteurs ayant le plus d’influence sur le bonheur au travail selon Léger. Ces facteurs sont la réalisation de soi, les relations de travail avec les collègues et le supérieur immédiat, la reconnaissance offerte par l’employeur, la responsabilisation, la rémunération et le sentiment d’appartenance envers l’organisation. J’ai relu la signification accordée à chacun de ces facteurs, puis j’ai tenté de contextualiser chacun d’entre eux à la médecine. Ma conclusion ? Évidemment qu’à la lumière de ces facteurs, les médecins sont « plus heureux » que les autres au travail. Ils se réalisent souvent dans une carrière pour laquelle ils ont longuement étudié, leur assurant ainsi un certain monopole clinique. Ils ont le respect de leurs collègues, n’ont pas vraiment de supérieur immédiat en raison de leur relatif statut « d’entrepreneur », jouissent encore d’une certaine reconnaissance sociale, ont beaucoup d’autonomie, des responsabilités capitales et déterminantes pour la vie des gens. Ils sont souvent attachés à leur organisation et, enfin, tirent des revenus plus qu’enviables. Il y a en effet de quoi être heureux au travail à la lumière de ces critères. Pourquoi y aurait-il donc un possible fossé entre ce que suggère la réalité et les données qui ressortent du sondage Léger ?

Mon hypothèse est que, par sa méthodologie, Pierre Côté, le concepteur de l’indice de bonheur et directeur de recherche chez Léger, s’est basé sur des critères assez généraux du monde du travail même s’il admet qu’il y en a d’autres. Ces critères, qu’il dit « fondamentaux », demeurent mesurables pour la plupart des carrières et métiers. Pourtant, il existe des facteurs spécifiques jouant significativement sur le moral des troupes médicales. Comme la souffrance éthique. Je passerai sur le détail de la nature de ce type de souffrance. La journaliste Anne-Marie Provost y parvient beaucoup mieux que moi en page 18 de la présente édition papier. Par contre, un fait demeure : de plus en plus de médecins consultent en raison de cette souffrance directement liée au monde du travail.

Certains facteurs contributifs au bonheur — ou à son absence — au travail sont propres à certaines carrières ou types de carrières. Les carrières qui offrent un service élémentaire et direct à la population — les professions de la santé, de l’enseignement, du journalisme — ont ceci de particulier qu’elles fournissent un service essentiel mais manquent souvent de ressources pour être menées à bien, parce que, souvent, ce qui relève de l’ordre du « social » se révèle le parent pauvre de nos sociétés capitalistes et consuméristes. Cette simple réalité a le potentiel de gâcher une carrière autrement bien partie. Comme le rapporte si bien Jacques Forest, psychologue organisationnel et chercheur dans l’article, ce n’est pas tant le type de carrière qui fait qu’on est heureux ou pas au boulot, mais bien le contexte dans lequel cette carrière s’exerce… Pour ce qui est des médecins, en ce moment, ce qui fait basculer leur indice de bonheur est davantage une question de contexte que de revenus appréciables ou d’autonomie clinique, lesquels sont des acquis relativement incontestables… pour l’instant.

D’ailleurs, pour ce qui est du contexte dans lequel évoluent les médecins, le bonheur professionnel est aussi plus que jamais lié à l’équilibre travail-vie personnelle, même si ce sondage a visiblement fait abstraction de cette tendance sociale assez lourde depuis une dizaine d’années environ. En 2019, contexte oblige, le travail qui rend heureux est aussi un travail qui permet « d’avoir une vie », une identité en dehors du travail. Or, on sait que les médecins sont souvent en porte-à-faux par rapport à leur famille et à leurs amis, les exigences du métier étant ce qu’elles sont. À l’heure où on encourage comme jamais le développement du self, de l’identité personnelle, familiale, conjugale, sportive, spirituelle et artistique, il peut devenir encore plus souffrant de sentir que son identité se résume plus ou moins à son titre professionnel, alors que les autres ont possiblement le « luxe » de s’épanouir de plus d’une manière. Doit-on se surprendre qu’autant de jeunes médecins tentent désormais de se mitonner un équilibre travail-vie personnelle décent, le plus souvent au grand dam des médecins plus âgés ayant bossé très dur, très longtemps, et souhaitant justement ralentir pour être autre chose dans la vie que des médecins ?

Comme médecin, qu’est-ce qui vous rend heureux ? De quoi auriez-vous besoin pour être plus heureux dans votre carrière, votre vie ? Le bonheur au travail ou tout court, c’est quoi, c’est quand pour vous ? À vos plumes ! Nous publierons les trois meilleures lettres sur le sujet. Au plaisir de vous lire !

Références

  1. Caliciuri, B. C’est quand le bonheur ? Chanson tirée de l’album L’amour parfait, 2003.
  2. Dubé, C. Les champions du bonheur au travail. L’actualité.

 

Publié dans

Marie-Sophie L'Heureux

Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice du magazine Santé inc. Elle est également collaboratrice santé à la radio d'ICI Radio-Canada, critique gastronomique au Guide restos Voir et journaliste voyage pour d'autres médias.
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