Hidjab, turban et médecine

Alors que le gouvernement Legault vient de passer sous bâillon sa Loi sur la laïcité de l’État dans un concert de pour et de contre, il me semble pertinent de vous parler de l’enjeu des signes religieux, tant ceux du patient que ceux du médecin, dans le cadre de la pratique médicale.

J’ai eu des patients sikhs qui portaient un turban. Les patientes arborant un hidjab, elles, étaient de plus en plus nombreuses. À l’occasion, un juif coiffé d’une kippa se présentait à mon cabinet.

Il est impossible de ne pas remarquer ces signes. Cependant, il convient de rejeter l’idée que la personne qui affiche ces attributs se comportera selon les us et coutumes de sa religion. Ce n’est pas forcément le cas.

La plupart des refus liés aux croyances que j’ai rencontrés durant ma carrière concernaient les éventuelles transfusions par des témoins de Jéhovah. Et ces derniers n’exposaient pas de signe particulier !

Certaines autorités incitent les soignants à questionner le patient sur son appartenance religieuse en début d’entrevue. Je me suis toujours opposée à ce type d’interrogatoire. À quoi cette question est-elle censée servir ? Allez-vous soigner différemment un patient athée, catholique ou musulman ? Je trouve qu’une telle interrogation risque de conduire tout droit à des préjugés qui teinteront alors le reste de l’entrevue.

Chaque patient est unique, et sa religion ne doit pas constituer un élément prédominant dans son évaluation médicale. De plus, à moins d’être soi-même de la même religion particulière, la connaissance des subtilités des croyances religieuses demeure approximative pour tout un chacun.

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Il demeure toutefois possible que la réaction ou l’attitude vis-à-vis de certains soins soit parfois affectée par les croyances religieuses. Mais cela variera d’un individu à l’autre : rien n’autorise le médecin à présumer quelle sera cette attitude ou cette réaction. Il lui incombe de mener son évaluation et de préparer son plan thérapeutique de façon neutre. Seulement après, il conviendra de s’enquérir de la réaction du patient. Comme c’est d’ailleurs le cas pour chaque rencontre, pour chaque personne, peu importe « la religion ». Le patient se dit d’accord avec le plan de traitement proposé ? Parfait ! Il ne l’est pas ? Cela peut arriver, et avec n’importe qui. Demandez-lui pourquoi il s’y oppose. Les considérations religieuses n’ont peut-être rien à y voir.

Bien sûr, il arrive parfois que la religion interfère avec le déroulement habituel d’une rencontre entre le médecin et le patient. L’exemple qui suit est tiré de mon expérience en clinique de grossesses à risque.

Une femme musulmane, accompagnée de son mari, exige d’être examinée par une obstétricienne ; elle n’acceptera pas qu’un homme fasse l’examen. Cette demande provoque des grincements de dents dans l’équipe soignante. Que faire ?

Je suis de nature conciliante. Y a-t-il une obstétricienne disponible ? Si oui, je suis en faveur d’accommoder la dame. Elle a besoin d’un suivi, et il est peu probable qu’un refus ferme et immédiat influencera ses convictions religieuses. Un « ce n’est pas comme ça que ça marche ici » risque de l’aliéner. À la clinique où je travaillais, les obstétriciennes étaient en fait plus nombreuses que les obstétriciens, donc, nous pouvions accéder à sa demande tout en soulignant qu’il s’agissait d’une mesure exceptionnelle. Par contre, s’il n’y a pas d’obstétricienne sur place, il convient de laisser le choix au couple : c’est un homme maintenant ou vous prenez un autre rendez-vous. Si l’équipe obstétricale est constituée d’hommes seulement, la dame devra changer d’endroit de suivi.

Par ailleurs, de plus en plus, on rencontre des membres du personnel soignant qui portent des signes religieux bien évidents.

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Au début d’une année universitaire, il m’est arrivé de trouver dans mon groupe d’étudiants de première année de médecine une jeune femme en tchador brun foncé ne laissant voir que ses mains et son visage. Même le sarrau blanc, mis par-dessus son vêtement, ne pouvait cacher qu’elle était musulmane pratiquante. Aucun patient n’a refusé d’être questionné ou examiné par elle, mais un malaise, surtout initial, était perceptible.

J’aurais personnellement souhaité qu’elle ne porte pas le tchador. Mais je ne lui ai jamais demandé pourquoi elle le portait et, encore moins, de l’enlever. Qu’aurait-elle répondu ? Je ne le saurai jamais. Mais je me suis quand même fait le commentaire suivant : l’apparence physique du médecin ne devrait pas constituer une distraction dans ses rapports avec les patients. Cela vaut tout autant pour les jeans troués, les cheveux verts, les piercings et les tatouages très apparents et extensifs.

La société québécoise débat depuis plusieurs années de la laïcité et de l’acceptabilité des signes religieux dans l’espace public. Comme mentionné en introduction, le gouvernement a légiféré pour interdire les signes religieux aux personnes dotées d’un pouvoir coercitif et aux enseignants. Il n’est toutefois pas question, pour l’instant du moins, d’interdire ces signes aux professionnels de la santé, contrairement à ce que proposait la défunte Charte des valeurs. Cela dit, je fais davantage confiance à une patiente éducation qu’à la prohibition.

Les conseils de Jana

  • Gardez à l’esprit que chaque personne est unique et que le port d’un signe religieux n’augure pas nécessairement un comportement particulier.
  • Restez accommodant dans les limites de ce qui est raisonnable et possible même si certains signes et attitudes vous déplaisent.
  • Gardez votre tenue vestimentaire aussi neutre que possible.

Pour écrire à Jana Havrankova : janahavrankova@videotron.ca

Précision : prière de noter que les opinions des auteurs des sections « Perspectives » et « Courrier des lecteurs » ne sont pas des positions officielles du magazine Santé inc. de l’Association médicale canadienne ou de ses filiales. Les propos de ces sections n’engagent donc que la responsabilité de leurs auteurs respectifs.

Publié dans

Jana Havrankova

Endocrinologue à la retraite