Juste un nombre

Le dernier vendredi après-midi de mon stage en gériatrie, j’étais dans la clinique de gérioncologie, où on voyait en consultation des patients qui ont récemment reçu un diagnostic de cancer et qui attendent leur chirurgie ou, comme c’est le cas ici, au cours de leur chimiothérapie ou radiothérapie palliative. Madame Martel* était la dernière patiente de la clinique cette journée-là et elle y était pour son deuxième suivi. En consultant son dossier médical, je constate qu’elle est une dame de 92 ans avec ou une nouvelle masse ovarienne dont la cause était possiblement une métastase des suites du cancer de côlon duquel elle était en rémission depuis deux ans, ou un nouveau cancer primaire ovarien. Je note au passage qu’elle a été hospitalisée le mois dernier pour un bypass iléocolique palliatif à la suite de symptômes d’obstruction intestinale.

Avant de la rencontrer, l’infirmière qui l’a vue au cours des deux dernières visites m’a informée qu’elle était très différente lors de leur dernière rencontre, qu’elle était devenue impatiente et frustrée par rapport au système de soins. Lors de mon entrevue avec elle, mon impression d’elle est pourtant déjà très positive après quelques minutes. Elle paraît beaucoup plus jeune que son âge et est extrêmement polie, bien qu’elle affiche un sourire dissimulant une certaine tristesse.

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Je lui pose quelques questions sur sa vie quotidienne pour l’aider à se détendre et pour mieux la connaître. Où vit-elle ? Que fait-elle de ses journées ? Bien qu’elle veuille se précipiter sur le sujet de sa dernière hospitalisation, elle répond à mes questions avec précision et, voyant mon intérêt pour elle, élabore même sur plusieurs points de sa vie d’autrefois, comme ses quarante années dans le secrétariat médical. J’apprends qu’elle vit seule dans une résidence pour personnes autonomes, qu’elle n’a pas de famille et très peu d’amis. Elle cuisine toujours ses propres repas, et son activité préférée est de sortir tous les mercredis après-midi pour aller prendre un café au centre commercial, ce qui lui permet de se différencier à son avis des autres résidents.

Elle m’informe finalement qu’elle a été très déçue de l’hospitalisation récente. Elle me dit qu’elle ne voulait pas faire part des détails initialement, car elle n’avait rien de bon à dire sur les médecins et sur la façon dont elle a été traitée.

Lorsqu’elle avait été vue en clinique, il y a six mois, elle avait eu une très bonne performance à tous les tests d’agilité et de cognition. Nous avions donc répondu à la question de son chirurgien par rapport à ses risques opératoires en lui disant qu’elle ne présentait pas de risque exceptionnel pour ce qui est de la résection de la masse. Par contre, à notre grande surprise, quatre mois après cette décision chirurgicale, elle attendait toujours la chirurgie « planifiée ». Pas de chance : cinq mois après cette décision chirurgicale, elle a été hospitalisée pour des symptômes d’obstruction intestinale. Une laparotomie ouverte a alors été réalisée et c’est à ce moment qu’on a jugé que la résection de la masse ovarienne était impossible à faire, car cette dernière avait alors trois fois sa taille d’origine et envahissait des organes voisins, dont le tractus digestif. Ainsi, sur la même table où elle devait être opérée initialement, le chirurgien qui lui a dit qu’il allait enlever la tumeur lui a plutôt créé un bypass iléocolique palliatif pour soulager ses symptômes d’obstruction.

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Au réveil, non seulement l’équipe lui a-t-elle annoncé la progression et la croissance de la masse, mais également la procédure à laquelle elle ne s’attendait pas, en plus d’ultimement lui dire qu’il n’y avait plus rien à faire. Elle a eu son congé de l’hôpital quelques jours plus tard, lorsque ses symptômes gastriques sont disparus, et on lui a demandé d’être suivie en oncologie gériatrique.

Depuis son congé, elle souffre de symptômes de traumatisme. Elle rêve tous les soirs à la visite des chirurgiens, celle où elle a été étiquetée de cas « désespéré ». Elle a rapidement compris que, dès qu’elle n’a plus été un cas de chirurgie, les visites des médecins étaient devenues expéditives et sans intérêt. Elle a demandé plusieurs fois à son équipe traitante s’il y avait d’autres options médicales, mais cette dernière lui a répondu : « À votre âge, il n’y a vraiment rien à faire. » Cette dame, dont la cognition est intacte et qui vit dans l’espoir d’avoir encore beaucoup de temps à vivre, me rapporte qu’elle passe désormais ses journées à attendre sa mort. Elle ne nourrit plus d’espoir dans le système médical. Selon elle, tous ses accès lui ont été coupés.

L’âgisme est défini comme une forme de discrimination envers les personnes appartenant à un groupe d’âge. Il représente « les préjugés que nous avons envers ce que nous devenons », et il s’agit d’un problème courant chez les professionnels de la santé, surtout en ce qui concerne le groupe des personnes âgées(1). En effet, ce dernier est extrêmement hétérogène et souvent maladroitement dépeint par les médias. L’image des personnes âgées est soit excessivement positive – celle des grands-mères généreuses, gâteau et sages – ou négative – fardeau de la société, gens dont on se fiche. Selon Pilote et coll., il existe deux types d’âgisme dans tous les secteurs de la santé au Québec. Le premier est direct. C’est celui par lequel les patients, par nos politiques, sont divisés par leur groupe d’âge pour les différents programmes et services offerts (par exemple, l’accès à l’ambulance gratuitement après 65 ans). Le second type d’âgisme, lui, est indirect, beaucoup plus subtil. C’est celui par lequel on considère les besoins des personnes âgées tout simplement comme moins prioritaires. Par conséquent, les personnes âgées ne reçoivent pas tous les traitements dont elles ont besoin(2). Par exemple, une étude publiée en 2011 aux États-Unis démontre qu’on a recours jusqu’à 30 % moins à l’analgésie pour la douleur aiguë des personnes âgées lorsqu’elles se présentent à l’urgence(3).

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Dans le cas de madame Martel, je crois que c’est encore plus complexe que l’âgisme. Madame Martel est une survivante du cancer du sein et du côlon. La tumeur à l’ovaire progressant rapidement était probablement une lésion métastatique prouvant une récidive de son cancer du côlon. Malgré cette métastase, elle mérite tout de même une attention inconditionnelle, nécessaire. Le chirurgien n’aurait pas dû retarder sa chirurgie parce qu’elle ne montrait pas plus de risque de mortalité ou de morbidité qu’un autre patient plus jeune. Et même si l’option chirurgicale n’était plus possible, diriger la patiente vers l’équipe d’oncologie durant son hospitalisation aurait pu l’aider à se prévaloir d’autres options de traitement et ne pas se sentir « abandonnée par les médecins ».

Les spécialistes du Conseil des aînés du Québec croient que les professionnels ont des attitudes négatives envers les personnes âgées parce qu’ils n’ont pas une compréhension approfondie du vieillissement. Peut-être est-ce parce que nous sommes souvent fatigués et surchargés de travail. Peut-être que cet âgisme voilé vient de notre mécanisme de protection, celui que nous développons tous en réaction à la peur de la maladie et de la mort à la vue de patients âgés. Mais peu importe le fondement de cette discrimination. Il faudrait prendre un peu plus conscience de nos préjugés envers les aînés afin de nous rappeler que ces préjugés ne doivent pas teinter les soins que nous donnons aux patients, et ce, de tout âge. C’est la clé pour assurer des soins justes et équitables.

Malgré la réticence de madame Martel, je lui ai remis une requête de consultation en oncologie. « C’est juste une évaluation, madame. Je ne peux rien vous garantir, mais je crois que vous méritez d’aller explorer vos options médicales. » Des larmes coulent alors lentement sur ses joues. Elle dit qu’elle se sent finalement « entendue »…

C’est ce genre de médecine-là en laquelle je crois et que je compte pratiquer.

*Madame Martel est un nom fictif utilisé pour protéger l’identité de la patiente.

Précision : prière de noter que les opinions des auteurs des sections « Perspectives » et « Courrier des lecteurs » ne sont pas des positions officielles du magazine Santé inc., de l’Association médicale canadienne ou de ses filiales. Les propos de ces sections n’engagent donc que la responsabilité de leurs auteurs respectifs.

RÉFÉRENCES

  1. Burchett, B. M.  (2005). Employment discrimination. Dans E. B. Palmore, L. Branch et D. K. Harris, Encyclopedia of ageism, Binghamton (NY) : The Haworth Pastoral Press.
  2. Ibid.
  3. Pilote, C. et al. (2010). Avis sur l’âgisme envers les aînés : état de la situation, Conseils des aînés du Québec.
  4. Platts-Mills, T. F., et al. (2011). Older US emergency department patients are less likely to receive pain medication than younger patients: results from a national survey, Annals of Emergency Medicine, 60(2): 199–206.

 

Publié dans

Dre Jenny Yu Qing Huang

Résidente (R3) en médecine interne à l’Université de Montréal