Ouvrir son esprit

Vous connaissez sûrement Stephen King, un écrivain notoire et prolifique qui a écrit plus de 50 romans et 200 nouvelles et réalisé des ventes estimées à 350 millions d’exemplaires.

Cet auteur a connu la gloire avec ses trois premiers romans : Carrie, Salem et Shinning, l’enfant lumière. Étant donné la réputation enviable qu’il s’est forgée, le succès futur de ses œuvres semble aujourd’hui assuré. Peu importe la qualité de son prochain roman, beaucoup l’achèteront, et il s’agit là d’une décision fondée strictement sur sa renommée.

Vous serez peut-être surpris d’apprendre que cet écrivain réputé a publié sous le nom de Richard Bachman sept ouvrages qui ont reçu un accueil mitigé de la part de la critique et du grand public. Par exemple, La peau sur les os, son roman le plus populaire publié sous ce pseudonyme, s’est vendu à 28  000 exemplaires. Or, lorsque la véritable identité de Richard Bachman a été révélée, les ventes du livre se sont multipliées par dix en quelques semaines1 ! Stephen King a donc fait la démonstration que sa réussite commerciale dépend grandement de sa réputation d’illustre romancier.

« J’ai tellement aimé cette entreprise que je l’ai achetée. »

— Victor Kiam, ancien président de Remington

Pour simplifier son processus de sélection, l’investisseur a tendance à investir dans des entreprises qu’il connaît ou qui ont une certaine notoriété. Qu’il s’agisse des actions de l’entreprise qui l’emploie, d’une firme mentionnée régulièrement dans les médias financiers ou d’une société qu’il affectionne, il se sentira plus à l’aise en terrain connu. Pour reprendre l’image du pseudonyme utilisé par Stephen King, l’investisseur associe le manque de connaissances sur un titre au potentiel de rendement plus faible, ce qui l’empêche de maximiser son rendement. De plus, il s’expose à un risque accru en se dotant d’un portefeuille qui se limite à des titres populaires. Voici quelques exemples des conséquences qu’entraîne ce qu’on appelle le « biais de familiarité » :

Au Canada, le portefeuille type est investi à près de 50 % dans des actions de sociétés canadiennes, malgré le fait que le marché boursier canadien ne représente que 3 % de la capitalisation boursière globale2. Par le fait même, l’investisseur laisse de côté un vaste éventail de titres de qualité qui s’échangent aux bourses étrangères.

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Si on travaille dans une entreprise cotée en bourse et qu’on détient une forte pondération de cette action dans son portefeuille, on est doublement vulnérable advenant sa faillite. En plus de perdre son gagne-pain, les économies s’envoleront en fumée. On n’a qu’à penser aux histoires d’horreur qu’ont été Enron et Nortel.

L’intérêt des médias financiers locaux pour les activités et les nouvelles touchant les fleurons de notre économie comme Alimentation Couche-Tard, Bombardier et SNC-Lavalin peut pousser un résident du Québec à privilégier ces actions. En agissant ainsi, il omet d’examiner rigoureusement le ratio rendement-risque de ces placements. Saviez-vous que, depuis son sommet atteint en 2000, l’action de Bombardier a perdu plus de 90 % de sa valeur ?

Facebook compte plus de deux milliards d’utilisateurs actifs, alors il est fort probable que vous en fassiez partie. Si tel est le cas, vous avez peut-être déjà été tenté par un investissement dans ce réseau social. D’ailleurs, au printemps 2018, selon Arjun Menon, stratège de la firme d’investissement Goldman Sachs3, la majorité des gestionnaires de fonds de couverture (hedge funds) détenaient ce titre. Or, en juillet de la même année, son cours boursier a chuté de 25 % à la suite de la publication de résultats financiers trimestriels décevants. Rappelez-vous que le titre d’aucune entreprise, même celle que vous connaissez, n’est à l’abri d’un effondrement de son cours boursier.

Quelques conseils pratiques

Pour contrer le biais de familiarité, Michael M. Pompian, gestionnaire de portefeuille et expert de la finance comportementale, propose d’investir d’abord un pourcentage maximal de 33 % dans les actions d’entreprises canadiennes en vue d’obtenir un portefeuille bien diversifié. Sachant que la structure du marché canadien favorise les placements dans les secteurs de la finance et des ressources naturelles, une diversification sectorielle s’impose aussi. Il conseille ensuite d’évoquer les raisons autres que « je suis un employé de l’entreprise » ou « je suis adepte de leurs produits » menant à l’achat d’une action. Enfin, il suggère de limiter le poids d’un titre dans le portefeuille (p. ex. : une pondération maximale de 10 %) pour éviter des situations regrettables comme celles qu’ont connues les actionnaires d’Enron et de Nortel.

Que ce soit dans le domaine du livre ou de l’investissement boursier, on a l’embarras du choix. Pour être efficaces, on opte souvent pour le livre d’un auteur connaissant la gloire comme Stephen King ou pour l’action d’une entreprise qu’on connaît. Cette façon de procéder semble optimale, mais ce n’est malheureusement pas toujours le cas. Il est
donc important de faire preuve d’ouverture d’esprit… et d’élargir
ses horizons boursiers.

RÉFÉRENCES

  1. Max Booth III (2017). The Life and Death of Richard Bachman. Récupéré du site Lit Reactor le 5 juillet 2019 : litreactor.com.
  2. Michelle Schriver (2018). Why Home-Country Bias Can Hurt Clients, Advisor’s Edge.
  3. Sue Chang (2018). Hedge funds are paying a steep price for their love affair with Facebook. Récupéré du site MarketWatch le 5 juillet 2019 : m
Publié dans

Jonathan Bolduc et Daniel Ouellet

Groupe Ouellet Bolduc