Skip to content

Kyoto en automne

Voir Kyoto en automne. Fuir les hordes d’avril en pâmoison devant les cerisiers en fleurs. Partir seul pour se laisser charmer par l’imprévisible. Je suis un homme du frimas d’octobre qui nous saisit, de la langueur des dernières feuilles de novembre qui pleurent leur vie et du vif — argent des lunes de décembre.

Osaka après une longue nuit d’escales en Corée et en Chine. Je suis brisé. Il est 20 h. La gare est bien vide. Dans cette ville, il doit bien y avoir quelqu’un qui parle anglais, mais ce soir la question est bien plus de découvrir qui veut parler anglais. Sur le tableau du guichet pour le shinkansen rapide Osaka-Kyoto, il n’y a que des caractères katakana. À la grâce de Dieu, je réussis par faire émerger une traduction adéquate japonais-anglais de l’horaire des trains.

À 300 km/heure, c’est le silence de la nuit. Comme une mère avec son poupon, le contrôleur du train, en livrée et gants blancs, me réveille. Je suis seul en gare de Kyoto. Il est 23 h. Les rues sont désertes, et mon taximan cherchera pendant 60 minutes l’hôtel. Après des errances sans fin, il baragouine que mon ryokan est tout près et me dépose au bord d’une rivière. Ma course est gratuite : il a perdu la face.

Aucune réponse lorsque je frappe le grand butoir des portes de l’hôtel. Je n’ai pas le numéro de téléphone de la réception. Épuisé, je m’étends sur un banc pendant quelques heures à la belle étoile. Une petite voix me réveille vers 5 h… Le jour se lève à peine. Une jeune Japonaise en sandales et kimono me guide vers le ryokan et, sans plus de formalités, m’indique mon tatami de paille. Elle déroule un futon. Dans la pièce nue, il n’y a que l’autel des ancêtres adossé sur un mur et les cloisons coulissantes en papier translucide qui donnent sur la rivière. Mariko glisse adroitement des bouillottes dans le futon pour me garder au chaud.

Vers 7 h, la petite fée me fait comprendre que je dois enfiler mon yukata, quitter le futon, qu’elle roule rapidement et fait disparaître dans des rangements dissimulés dans les murs, et puis elle me sert le petit déjeuner : soupe miso, poissons crus agrémentés de sauce soya et d’algues séchées, un carré de tofu un peu sucré et des légumes marinés. Le thé m’est servi, et je dois quitter la chambre. C’est ainsi dans les ryokans : pas de paresse au lit. La tradition voudrait qu’on se baigne le soir avant le repas, mais Mariko offre un petit privilège au gaijin que je suis. Elle m’indique la salle d’eau avec sa grande auge de bois. Les eaux fument. Je m’y glisse, et à ma surprise des mains menues viennent me frotter le dos avec une grande éponge. Ivre de bonheur, je sombre dans une béatitude non feinte.

RIVIÈRE DE NOVEMBRE

Je sors dans l’air frisquet du petit matin. Je revois le banc où j’ai passé la nuit juste en face de la rivière Hozu. En cette fin de novembre, les collines sont en feu. Les érables sont saturés de couleurs denses automnales. Des barques glissent lentement sur les eaux calmes, poussées par le mouvement des longues rames des bateliers en équilibre sur la poupe des esquifs. L’or des poussières de sable, l’opale de l’eau calme, l’émeraude du soleil naissant. Des hommes et des femmes en silence contemplent ces moments de grâce : ode à l’éphémère, mais désir d’immortalité. Une jeune mariée toute délicate dans ses mousselines prend la pose debout sur des rochers dans le tumulte des eaux, gracieuse comme une libellule. Instant de pure beauté et fragilité de l’instant.

MARIAGE SHINTO

Sans but, je dérive vers le Palais royal sans jamais l’atteindre. Des cymbales et les sourdes résonances d’un gong attirent mon attention vers l’entrée du Goou Jinja, un temple shinto. Partout des représentations de l’animal protecteur : le sanglier. Visiter ce temple est, croit-on, un gage de soulagement de différents maux de jambes. J’entre donc avec le vain espoir d’apaiser mes pieds endoloris et je me dirige vers les grands cordons de chanvre vissés sur les poutres du toit du temple. On doit les secouer pour prouver notre foi.

kyoto-garceau-f3-small

Une mariée s’avance, revêtue d’une longue mante blanche, symbole de pureté. Sa capuche immaculée lui couvre la tête et le visage. Dans l’ombre, j’admire le khôl de ses yeux noirs et ses lèvres vermeilles. Le père en redingote évoque l’aristocratie du début du siècle. Puis les mariés s’échangent les trois coupes de saké et les voilà unis.
On m’encourage à prendre des photos. La mariée me trouble par des regards furtifs. Pour un instant le poids des traditions shinto s’estompe.

LES ÂMES DES COLLINES DE KYOTO

Les temples de Kyoto n’ont pas été touchés par les bombardements américains de la Deuxième Guerre mondiale. Henry Stimson, conseiller du président Truman, avait visité Kyoto dans les années 1920, pour son voyage de noces. C’est ainsi que la capitale culturelle du Japon nous a été livrée intacte, la Bombe lui préférant Hiroshima.

Pendant huit heures, j’arpenterai la rive ouest de la rivière Takanogawa, une des deux branches du Y aqueux qui définit Kyoto. La ville est entourée de collines qui contiennent les restes des millions d’humains y ayant vécu pendant près de dix siècles. Les spectres des défunts accompagnent ma marche solitaire dans la nécropole du temple de Hiei. Des pins gigantesques et des mousses à la sombre phosphorescence balisent mes pas, et les corbeaux de leur œil morne surveillent ma progression vers le royaume des morts.

Et pourtant, tant de beauté : des stèles dans la lumière d’automne avec des caractères sombres gravés dans la pierre blanche : kanji ou kanas, sons ou symboles ? Des cyprès qui se meurent dans les eaux de novembre devant des pagodes, et tous ces morts qui nous protègent. Puis Ginkaku-ji, le site du pavillon d’argent, où une armée de moines balaie soir et matin les feuilles mortes et cure les lichens centenaires à la fine brosse.

kyoto-garceau-f4-small

Je continue mon périple vers le temple Eikan-dō. Novembre y dévoile tous ses fastes. Se mirant dans un étang, un jeune couple en habits traditionnels prend la pose et, pour un instant, sur le ponceau, on se serait cru dans Madame Butterfly avec les ombrelles pour tamiser la fureur du soleil de midi.

Sur les sentiers des temples, je fais des étapes obligatoires. Je fais estampiller mon goshuin-chō, mon passeport de la foi. L’officier trempe les poils raides de sa plume dans une encre noire et épaisse, mais il parvient avec grâce à tracer sur le papier blanc du goshuin-chō des caractères cursifs et enjolive sa calligraphie par des tampons d’ocre.

BEAUTÉS DE NOVEMBRE

Dans le froid du matin, des centaines de jeunes filles se rendent en procession vers les collines. Elles ont la beauté insolente de leurs 18 ans. Ce ne sont que petits rires gênés, danses dans les buées du matin, brocart des kimonos soyeux. Sur les esplanades des temples, elles prennent la pose, et les maris ou les pères, ivres de leur grâce, vont me permettre mes égarements de photographe. Elles me regardent toutes, voulant figer ce moment tellement fugace du teint parfait de leur pure jeunesse. Devant les érables en feu, elles vont jouer dans la pluie des feuilles des érables.

J’ai pris rendez-vous sur Internet avec un vieux monsieur. Il tient sa galerie sur la Voie des Philosophes, le long d’un sentier bordé de temples. Les estampes japonaises, c’est sa spécialité. Monet et les autres impressionnistes nous ont fait découvrir l’art de cette autre partie du monde, les vagues et les fureurs de la mer des estampes du maître Horoji ou les scènes coquines que les séducteurs de l’autre siècle aimaient faire découvrir à leurs conquêtes dans leur garçonnière.

Alors le vieux galeriste m’attend, 9 h pile. Devant sa masure, une Maserati verte est la personnification de l’absolue beauté mécanique. La capote est ouverte, et je me demande quel message le vieux veut-il me livrer ?

kyoto-garceau-f5

J’entre dans la galerie. Des imprimés de lianes et de fleurs, des pins tordus ou des portraits d’acteurs de kabuki grimaçants. Dans une pièce servant à la préparation du thé existe un petit recessus privé. Et sur le mur, j’entrevois la grâce absolue. La gravure d’une femme, des fleurs blanches sur son kimono toute à peigner ses cheveux d’un noir de jais opaque. La délicatesse de ses traits, sa bouche rubiconde à peine esquissée et ses yeux sombres sur fond blanc : il y a là tous les éléments d’un chef-d’œuvre.

Je suis dans la réserve d’art personnelle du galeriste. Il a 85 ans, il a servi aux Philippines pendant la guerre et, miraculeusement, il a survécu. Ses enfants n’aiment pas l’art et ne vont pas pour — suivre l’activité de la galerie. L’homme de la Maserati 3500 verte va me céder sa gravure de Hashiguchi Goyō. Il m’explique que les plaques de cuivre ont été détruites par la fureur de l’autre siècle. Sa vieille femme m’offre le thé, puis entreprend le paquetage de la gravure. Une heure de labeur et de grâce. Papier de soie, cordages colorés, bondage shibari… et pour un temps, dans ses yeux, je deviens le fils de ce guerrier du Pacifique.

Cette œuvre, je la contemple sous les embrasements d’une lune d’octobre pendant que j’écris ce récit dans ma cabane de l’île d’Orléans.

QUARTIER DES PLAISIRS OU L’ADIEU À KYOTO

C’est ma dernière nuit à Kyoto. Je suis invité à souper dans le quartier de Gion, le quartier des plaisirs, par le vieux galeriste. Je traverse le sanctuaire Yasaka, illuminé par des centaines de lanternes qui rougeoient dans les dernières lueurs du soir qui tombe. Je suis attendu dans un machiya, une maison de thé traditionnelle, de l’avenue Poncho.

L’invitation privée me permet de franchir la porte en papier de soie, et l’hôtesse me guide vers le tatami. L’atmosphère est toute pleine de silences et d’ombres. L’hôtesse fait chauffer le matcha, au centre du tatami, sur une plaque encastrée dans le plancher, puis une jeune maiko au visage fardé d’albâtre nous verse avec des gestes délicats le thé dans de petites faïences fleuries. J’imite mon hôte, un peu intimidé par le formalisme de cette cérémonie.

kyoto-garceau-f2-small

Je reviens vers mon hôtel en marchant. Des salarymen chahutent, très éméchés. Juste au carré avant de parvenir à mon gîte, une très jeune femme avec son costume de chat me salue de ses moustaches et m’invite en miaulant tout naturellement à la suivre, elle et son décolleté plongeant. Très bizarre.

Je quitte à regret Kyoto, les sens comblés. Perfection d’une feuille d’érable glissant dans l’eau noire, feu des lèvres des jeunes filles au teint d’ivoire, froissements des kimonos dans la nuit. Ma tête est pleine de nipponeries d’automne.

 

Publié dans

Dr Claude Garceau

Médecin spécialiste en médecine interne, Hôpital Laval. Pour lui écrire : claudegarceau@videotron.ca
Scroll To Top