Skip to content

Cachez ce titre…

Je suis médecin… » Elle l’a dit du bout des lèvres, en le balbutiant presque. Comme une confidence, comme quelque chose qu’on devrait taire. Comme quelque chose de honteux. « Elle », c’est une fille que j’ai rencontrée dernièrement au gym de CrossFit que je fréquente quelques fois par semaine. Une recrue. Fille sympathique dès le premier abord. Fille en forme, grand sourire, yeux expressifs qui donnent tout de suite envie d’être son amie, ou à tout le moins sa buddy d’entraînement. Sa réaction a piqué ma curiosité. Impossible que ce soit de la honte. Qu’est-ce que ça pouvait bien être ?

– Mais pourquoi tu hésites à dire ouvertement que tu es médecin ?

– Pour ne pas qu’on pense de moi ce qu’on pense souvent des médecins…

– C’est-à-dire ?

– Qu’ils sont ceci ou cela. Je ne veux pas être vue comme « la médecin » de la place.

Heureusement pour elle, et elle a eu tôt fait de le découvrir, elle n’était pas la seule « médecin de la place ». (Ça se garde plutôt en forme, les docteurs…) Il n’en demeure pas moins que sa réaction m’a quelque peu estomaquée. Depuis quand les médecins hésitent-ils à dire qu’ils sont médecins, alors que, sur le fond, ils en sont souvent plutôt fiers… et avec raison d’ailleurs ?

Il y a évidemment le désir de ne pas se faire raconter les grands et petits bobos de tout le monde et sa sœur. Va pour le médecin dans l’avion en cas d’urgence, mais à la salle de sport, au restaurant ou auprès de nouveaux copains, on veut généralement la sainte paix. Les médecins, en dehors de la salle d’op, de l’urgence, de la clinique ou de l’unité de soins, ont probablement envie d’être vus et perçus comme autre chose que des toubibs. C’est ce que j’ai senti dans la réponse de la recrue : d’une part, la crainte d’être étiquetée d’une certaine manière, d’être appréciée davantage en fonction de son titre professionnel que de sa personnalité. D’autre part, la crainte d’être « associée » à ce qu’on peut parfois dire ou penser des médecins. J’ai senti que tout ce dont elle avait envie, en répondant de la sorte, c’était d’être perçue comme une personne normale. Ordinaire.

C’est curieux, car je sais que ça n’a pas toujours été ainsi. Quand je vois certains médecins retraités se battre « corps et âme » pour ne pas perdre leur titre de médecin, cette particule distinctive, ce « Dr » devant leur nom, et quand j’en vois quelques-uns insister avec une verve incroyable pour que cette particule soit à jamais gravée sur leur pierre tombale (!), je sais que le titre compte encore beaucoup et qu’il les définit carrément au-delà des limites de leur vie professionnelle. Pour beaucoup d’entre eux, un médecin n’est jamais « qu’un médecin »… Évidemment, ce ne sont pas tous les bons docteurs qui sont ainsi.

Est-ce une question de génération ? Peut-être. Mais c’est peut-être aussi parce que l’image sociale des médecins  québécois, fort malmenée ces dernières années, a fini par déteindre sur l’image professionnelle qu’un ou une médecin peut parfois avoir de lui-même ou d’elle-même. L’habit ne fait certes pas le moine, mais la réputation collective nous colle à la peau plus souvent qu’on le voudrait. Et qui a envie de passer pour un « sans-cœur sans empathie aux poches trop profondes ? »

Quelle image a-t-on au juste des médecins aujourd’hui ? Celle que les médecins sont des demi-dieux, des prétentieux, des snobs, des bollés, des « jugeants », des parfaits, des performants, des « à l’argent », des « sans empathie », des parvenus, des ti-Jos connaissants, des paternalistes, des meilleurs que tout le monde, des modèles de succès, de riches égocentriques, des compliqués, des bébés lala, des sans-cœur, des êtres froids… ? Est-ce une image d’abord négative ? Est-ce différent quand on est une femme médecin d’un homme médecin ? Et surtout, quelle que soit cette image, quel que soit le sexe ou le genre du médecin, est-ce que l’image « des médecins » est figée dans l’imaginaire collectif ? Et cette image est-elle toujours la même en dépit des personnalités uniques de chaque médecin ? Pire : est-ce que les médecins ont fini par intérioriser ce qu’ils croient que les autres pensent d’eux ? Vous seuls pourriez me le dire, cher lecteur, chère lectrice.

Un fait demeure : les générations montantes désirent généralement se définir autrement que par le travail. Héritage possible de leurs parents, pour qui le travail était l’élément central, celui par lequel on se définissait d’abord et avant tout ? En 2019, on encourage les gens à explorer les différentes facettes – sportive, artistique, physique, spirituelle – de leur être, y compris les médecins. N’est-ce pas aussi un peu pour ça qu’un médecin veut peut-être de moins en moins être reconnu pour son M.D. en dehors de la sphère professionnelle ? Pour s’autoriser à être lui-même autre chose qu’un médecin ? Avez-vous l’impression que l’opinion qu’ont de vous les uns et les autres change illico quand vous prononcez les mots « je suis médecin » ? Le cas échéant, qu’est-ce qui, d’après vous, cause cela  ? Et vous, avez-vous tendance à « cacher » que vous êtes médecin ? Si oui, pourquoi ? J’aimerais vous entendre sur ce sujet parce que je ne me suis pas encore rassise sur la chaise de laquelle je suis tombée…

Pour écrire à la rédaction : Marie-Sophie.LHeureux@cma.ca

 

Publié dans

Marie-Sophie L'Heureux

Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice du magazine Santé inc. Elle est également collaboratrice santé à la radio d'ICI Radio-Canada, critique gastronomique au Guide restos Voir et journaliste voyage pour d'autres médias.
Scroll To Top