Skip to content

Il est où, le bonheur, il est où ?

La vie de médecin comporte de nombreux défis, aléas et épreuves. Notre rédactrice en chef vous invitait dans son dernier éditorial à nous révéler ce qui vous rendait heureux à titre de médecin ou simplement d’être humain derrière le sarrau. En quoi trouvez-vous votre bonheur au travail et dans la vie ? On publie aujourd’hui deux lettres intéressantes reçues sur le sujet.

MON BONHEUR AU TRAVAIL

Récemment, votre rédactrice en chef nous invitait à écrire sur notre expérience du bonheur, au travail ou tout court. Une occasion idéale de faire une pause et de mettre des mots sur cette sensation incontestable de bonheur à faire mon travail de médecin.

J’entends dire parfois qu’être heureux au travail est le fait de gens « chanceux », et pourrait même constituer un certain luxe de nos jours. Ai-je donc de la chance ? Sans aucun doute, oui. J’ai toutefois la conviction d’avoir aussi construit mon bonheur au travail (et dans la vie). Il a bien fallu que je change mon orientation professionnelle en cours de route, que j’apprenne à déterminer mes propres ingrédients du bonheur et que je prenne les risques nécessaires pour m’en approcher de plus en plus.

Mon bonheur professionnel est essentiellement lié à la relation riche et vivante que j’entretiens avec mes patients. Chaque condition de ma pratique qui favorise cette relation devient nécessairement un facteur contribuant à mon bonheur : avoir du temps et le gérer moi-même, offrir la disponibilité que j’entends offrir, être soumise à très peu de contraintes administratives, avoir la liberté d’être créative et authentique dans ma pratique. J’ai la possibilité de travailler presque toujours en conformité avec mes valeurs et mon éthique, et j’ai le plaisir de réfléchir et de partager la tâche avec des collègues de grande qualité.

Bien que mon bonheur professionnel soit directement proportionnel au plaisir d’être au travail, il n’en demeure pas moins qu’il est aussi intimement lié à la séparation franche qu’il y a entre mon travail et ma vie personnelle. Mes heures au bureau ont un début, auquel je suis entièrement fidèle, et une fin, qui ne se dérobe pas au gré des surcharges. Ainsi, mon engagement peut être entier dans chaque sphère de ma vie, et l’usure de la compassion ne m’atteint pas.

J’ai donc trouvé le bonheur en médecine, avec un peu de chance, oui, et surtout grâce au courage de nicher ma pratique en marge des conditions extrêmes souvent associées à la pratique médicale. J’ai quitté en 2007 une pratique d’urgentologue à temps plein et je travaille depuis douze ans exclusivement auprès d’une clientèle toxicomane. Je remercie d’ailleurs mes patients de contribuer à mon bonheur professionnel en étant ce qu’ils sont, dans toute leur authenticité.

Violaine Germain, médecin
Québec

UN BONHEUR CONTEMPLATIF

Qu’est-ce qui me rend heureux comme médecin ? De quoi aurais-je besoin pour être plus heureux dans mon travail, dans ma vie ? Le bonheur au travail ou tout court, c’est quoi pour moi ?

Ce qui me rend heureux comme médecin, c’est de rendre le chemin de santé moins ardu pour les gens que je rencontre. C’est d’avoir un effet de levier pour eux-mêmes et ceux qu’ils côtoient. Enfin, c’est que je participe, avec ces gens, à notre Histoire.

Je pratique depuis longtemps. Je fonctionne à mon rythme, mais les tâches s’accumulent au lieu d’être réglées au jour le jour. Surtout depuis la pression gouvernementale des dernières années pour qu’on prenne plus de patients et depuis une demande d’IPS qui n’a pas fonctionné. Lorsqu’un rythme infernal est dépassé, il ne nous reste plus qu’à décrocher et à fonctionner à 110 % au lieu de 130 % ou 150 %. On se retrouve avec la résultante contraire de l’effet attendu du système. J’aurais besoin qu’il y ait plus de relève… comme j’en ai d’ailleurs besoin depuis 1986.

Un exemple : une explosion de demandes par fax, surtout des pharmaciens, a eu pour conséquence que je réponds à environ cinq d’entre eux par jour, ce qui fait qu’au lieu de quinze par jour, la demande est d’environ vingt par jour actuellement.

Tout cela expose à des lacunes ou à des erreurs en dépit de la conscience d’un besoin de filet de sécurité dans la gestion des informations. J’aurais besoin que le système s’ajuste. Second exemple : j’ai une seule heure par semaine pour les tâches administratives, qui exigent pourtant plusieurs dizaines d’heures par semaine.

Malgré tout, je dois préserver mon équilibre et protéger ma zone, ma bulle. Tôt ou tard, on doit rechercher et trouver un équilibre avec la vie personnelle.
Je prends des mesures de plus en plus draconiennes pour y arriver de saison en saison, d’année en année.

Mon bonheur personnel se situe sur plusieurs plans. Il y a le bonheur de l’ego basé sur le plaisir : émotion, désir, action, résultat, plaisir, mais c’est toujours à recommencer. Il s’agit d’un processus naturel de survie et de jouissance de la vie chez l’animal comme chez l’humain. C’est très bien, c’est très commun, mais ça peut devenir malsain.

J’emprunte les mots d’un chef d’orchestre symphonique anglais : « Dans le monde du concret, vous trouvez un objectif et vous cherchez à l’atteindre. Dans l’univers des possibilités, vous visualisez un contexte et vous laissez la nature s’y dérouler. » Dans le premier cas, c’est le niveau superficiel de l’ego qui veut réaliser quelque chose, sur un mode adrénergique, mais ce n’est pas toujours efficace, et l’incertitude d’atteindre le résultat génère de l’anxiété, ce qui est contreproductif et très souvent source de maladies. Dans le second cas, dans un grand calme, on imagine ce qu’on veut réaliser, être ou faire, avec une attitude de gratitude, où on remercie la nature – ou autre –, et où on accueillera le résultat tel qu’il se présentera. Dans ce cas, on porte attention davantage à ses pas qu’à la destination, en faisant seulement du mieux qu’on peut. On peut alors vivre un bonheur plus subtil, de nature contemplative.

Un jour, lorsqu’on aura fait le tour du jardin, on cherchera un bonheur subtil, mais plus réel, plus intemporel, un bonheur suprême ou la félicité, par la conscience de la réalité, dans ses fondements. Ce sujet dépasse ma portée.

Le bonheur au travail était initialement pour moi une source de plaisir de me tester, de me mettre à l’épreuve, d’avoir une bonne démarche clinique, de bons diagnostics, des patients satisfaits.

Depuis quelque temps déjà, je trouve ces nouveaux éléments plus importants que mon plaisir, auquel j’apporte peu ou je n’apporte pas d’importance.

Le destin nous soumet à une certaine mission au travail ou hors travail. C’est de ce destin et de cette mission que je tire ma satisfaction.

Alain Bédard, MD

 

Publié dans

Santé inc.

santeinc.com
Scroll To Top